La modernisation
Dorante, dans La Critique de L’École des femmes : « Lorsque vous peignez les hommes, il faut peindre d’après nature. On veut que ces portraits ressemblent ; et vous n’avez rien fait, si vous n’y faites reconnaître les gens de votre siècle ». Mazouer commente : « cette définition implique au moins deux démarches conjointes de la part du créateur : l’observation du réel et le jugement sur le réel. »

L’origine de la création
Suleiman Aga, ambassadeur de la Sublime Porte, arrivé à Toulon le 4 août 1669, fut reçu avec faste à la cour de Louis XIV, réception qui ne sembla pas l'impressionner outre mesure. On dit que ce fut là le prétexte pris par le Roi pour commander à ses deux amuseurs (Molière et Lully) un divertissement « turc », à la préparation duquel participa Laurent d'Arvieux, qui avait servi d'interprète à l'ambassade.
« Le roi ayant voulu faire un voyage à Chambord pour y prendre le divertissement de la chasse, voulut donner à sa cour celui d'un ballet ; et comme l'idée des Turcs qu'on venait de voir à Paris était encore toute récente, il crut qu'il serait bon de les faire paraître sur la scène. Sa Majesté m'ordonna de me joindre à MM. Molière et Lully pour composer une pièce de théâtre où l'on pût faire entrer quelque chose des habillements et des manières des Turcs. Je me rendis pour cet effet au village d'Auteuil, où M. Molière avait une maison fort jolie. Ce fut là que nous travaillâmes à cette pièce de théâtre que l'on voit dans les oeuvres de Molière sous le titre de Bourgeois gentilhomme, qui se fait Turc pour épouser la fille du Grand Seigneur. Je fus chargé de tout ce qui regardait les habillements et les manières des Turcs. La pièce achevée, on la présenta au Roi qui l'agréa, et je demeurai huit jours chez Baraillon, maître tailleur, pour faire faire les habits et les turbans à la turque. Tout fut transporté à Chambord, et la pièce fut représentée dans le mois avec un succès qui satisfit le Roi et la cour..» (Mémoires du chevalier d'Arvieux, 1735)

La comédie-ballet
« Le sous-titre de comédie-ballet, qui est systématique dans l’édition de 1734, est rarissime du vivant de Molière. Quand Molière édite ses pièces, il les appelle tout simplement des comédies ; le seul Bourgeois gentilhomme est qualifié, dans le livret imprimé et dans la première édition de la pièce, de comédie-ballet, parce que la comédie proprement dite y est suivie d’un ballet, Le Ballet des nations, que regardent les personnages de la comédie. Le sous-titre de comédie-ballet sera aussitôt abandonné pour Le Malade imaginaire. »
« Le Bourgeois gentilhomme marque l’aboutissement d’une tendance à l’accroissement des ornements et intermèdes, repérables dès La Princesse d’Élide […]. Le dialogue en musique de l’acte I dure plus de quinze minutes, la cérémonie turque de l’acte IV autant, et le Ballet des nations plus de quarante minutes. […] Le Bourgeois gentilhomme représente une somme et une apothéose du genre de la comédie-ballet. »

Les premières représentations
« La première représentation eut lieu le 14 octobre [1670] ; la pièce fut redonnée le 16, le 20 et le 21 ; puis à Saint-Germain les 9, 11 et 13 novembre. On n’avait pas lésiné : les frais furent considérables.
« Dès le 23 novembre, les Parisiens purent voir la pièce ; avec les entrées et la musique. »
La première édition date du 18 mars 1671

Les premiers avis
« Si l’on veut croire Grimarest (Vie de Molière, 1705, p.111-113, cité par Mongrédien, t. Ier, p. 376), à la première représentation de Chambord la pièce fut très « malheureusement reçue » : silence du roi, donc clabauderies des courtisans contre Molière : « Il extravague, il est épuisé. » À la seconde représentation, le roi félicita Molière, et les courtisans d’admirer. Ce que dit Grimarest n’est ni toujours négligeable ni uniformément parole d’évangile. Robinet, dans sa Lettre en vers à Monsieur du 18 octobre 1670 (citée dans les Œuvres de Molière, coll. « Les Grands Écrivains » t. VIII, p. 6, et Mongrédien, t. Ier, p. 377-378) et d’Arvieux (Mongrédien, Mémoires, t. IV, p. 252-254, cité par Mongrédien, t. Ier, p. 376-377) parlent au contraire d’un très grand succès. On les croira plus volontiers. »
LOUIS XIV : « Molière, vous n’avez encore rien fait qui m’ait plus diverti, et votre pièce est excellente. » Cité par Copeau

Le découpage en actes
« On notera que le Bourgeois a d’abord été joué en trois actes : le Livret de 1670 en témoigne. Le premier acte se terminait avec la danse des garçons tailleurs (fin de la scène V de l’acte II). Le deuxième acte prenait fin avec les chansons à boire (fin de la scène Ire de l’acte IV). La comédie à proprement parler s’achevait avec le mariage et le spectacle se prolongeait avec le Ballet des Nations. Dès la première édition, Le Bourgeois gentilhomme était découpé en cinq actes et devait le rester en 1682. »
Pour Bray, « C’est un ouvrage fait de sketches mal cousus l’un à l’autre. » L’épisode de l’essayage, autant de sketches. Sketches encore que les maladroites répétitions auxquelles Jourdain se livre à l’acte III pour prouver la valeur de la science qu’il s’efforce d’acquérir. La scène du dépit amoureux a la même indépendance ; celles de la révérence, de l’ambassade turque, de la danse de Jourdain ne sont pas d’autre nature. C’est un monstre que cette comédie, si on la rapporte au type classique. Aucun souci de composition n’y a présidé. C’est un spectacle brillant, formé essentiellement d’entrées de ballet autonomes, que séparent des scènes de farce servant de prétexte aux danses et aux chants et non moins autonomes. »
« La leçon de musique à l’acte Ier, les leçons de danse, d’escrime et de philosophie à l’acte II,
Les deux premiers actes durent autant que le troisième.

Jourdain a hérité de son père
Généreux, voulant être aimé à tout prix, il ne cesse de donner de l'argent.
JOURDAIN est marchand à Paris : " …ses deux grands-pères [M. et Mme Jourdain] vendaient du drap auprès de la porte Saint-Innocent. " (Mme Jourdain, III, 12)
Il se lance dans des cours, grâce à l’héritage de son père qui était marchand selon Mme Jourdain
" MME JOURDAIN. Et votre père n’était-il pas marchand aussi bien que le mien ?
" M. JOURDAIN. Peste soit de la femme ! Elle n’y a jamais manqué. Si votre père a été marchand, tant pis pour lui ; mais, pour le mien, ce sont des malavisés qui disent cela."
Pour Covielle, il convient de modifier cette présentation
" COVIELLE. Lui, marchand ! C’est pure médisance, il ne l’a jamais été. Tout ce qu’il faisait, c’est qu’il était fort obligeant, fort officieux, et, comme il se connaissait fort bien en étoffes, il en allait choisir de tous les côtés, les faisait apporter chez lui, et en donnait à ses amis pour de l’argent. "
Et comme Mme Jourdain dit (III, 12):
" l’on ne devient guère si riches à être honnêtes gens."
C’est qu'il était un trafiquant, qu’il a reçu des dessous de table. Ce genre d'enrichissement rapide se fait pendant les guerres, certainement celle de la Fronde.
La Fronde. Troubles qui éclatèrent en France entre 1648 et 1652 pendant la minorité de Louis XIV. Dirigée contre le cardinal Mazarin, impopulaire en raison de sa politique fiscale et centralisatrice, la Fronde connut deux phases. La première, dite "  Fronde parlementaire  " (1648-49), est marquée par l'arrestation de Broussel, membre du parlement de Paris, l'édification de barricades dans la capitale et la retraite de la Cour à Saint-Germain. Malgré l'appui d'une partie de la noblesse (prince de Conti), le parlement, inquiet de l'agitation populaire, est contraint par l'armée de Condé de signer la paix. La seconde, dite "  Fronde des princes  ", est déclenchée par l'arrestation de Condé et de Conti, dont les ambitions menacent le gouvernement. La haute noblesse soulève la province et, soutenue par l'Espagne, engage une véritable campagne contre les troupes royales. Appuyés par les parlementaires, les princes obtiennent l'exil temporaire de Mazarin. Mais de profondes dissensions (notamment le ralliement de Turenne à Louis XIV) affaiblissent les rebelles et Condé doit abandonner Paris, dont il s'était rendu maître. La royauté et la position de Mazarin sortirent renforcées de cette période troublée

 

Jourdain

« Jourdain est présenté, non par un entretien, mais dans l’action de la leçon de musique et de danse. Le caractère éclate dans ses traits essentiels. Si l’intrigue ne se prépare pas, c’est que Molière néglige de s’en occuper pendant plusieurs actes. »
I. Le nom de JOURDAIN
1. Fleuve du Proche-Orient; 360 km. Né au Liban, il traverse le lac de Tibériade et se jette dans la mer Morte. Il sépare Israël de la Syrie, puis de la Jordanie.
2.M. JOURDAIN est le fils naturel de M. DIMANCHE. Les bourgeois réclament désespérément de l’argent aux nobles (DORANTE/DOM JUAN). On connaît leurs femmes que par MME J ou MME D. DIMANCHE a une fort jolie fille. Son fils COLIN, fait du tambour; quant à JOURDAIN, il est coléreux et aime la trompette marine.


II. Colbert, modèle de JOURDAIN ?
« On a rappelé aussi que Molière n’avait peut-être pas pour le ministre une admiration sans réserve. Encore faut-il ne pas oublier que l’attribution des gratifications dépendait de lui; et se dire aussi que l’attaque, si attaque il y avait, eût été d’une discrétion qui la rendait peu efficace. »


III. Le caractère de JOURDAIN
« On ne voit pas d’autre comédie où le ridicule soit si soutenu, car une action parfaitement appropriée le met constamment en jeu; si pur, car il ne se laisse même pas effleurer par le sombre ou l’odieux; si naïf, car il est presque tout en postures et se passe de commentaires; si généreux, car il repose en somme sur une aspiration qui n’est point basse et se peut pousser à l’extrême sans risquer d’atteindre les régions dangereuses de la nature humaine; si compréhensible, car rien n’est aussi commun que cette démesure et que ce déclassement par la vanité; si franc, car il jaillit toujours des traits les plus terre à terre; et en même temps si poétique, car il est conduit à l’absurde par des moyens étincelants. »
« D’abord l’ouverture, où nous voyons un élève musicien préparer sa composition qu’il chantonne au clavecin […]. Puis l’air de la sérénade, avec sa contrepartie qui est la chanson de M. Jourdain; le dialogue en musique, et la leçon de danse qui fait déjà participer le Bourgeois au branle introduit dans la comédie par des comparses. Vient ensuite l’épisode des saluts montrés par le Maître de musique. Cet épisode a été développé en improvisation par Faure, danseur au vieil Opéra […]. Enfin: la leçon d’escrime la bataille des quatre maîtres, l’entrée des tailleurs et la réjouissance des tailleurs. Cette dizaine d’incidents, parfaitement liés au dialogue, parfaitement réglés et variés font des deux premiers actes, qui s’enchaînent sans interruption, comme une ample ouverture où se construit, à larges touches, le personnage de M. Jourdain. Ses ridicules sont maniés par les acteurs. »

JOURDAIN veut apprendre l’orthographe
Cf. “ La dama boba “, comédie espagnole de Felix LOPE DE VEGA CARPIO. PREMIÈRE ÉDITION : in Doze comedias de Lope de Vega, sacadas de sus originales por el mesmo, noverta parte, Barcelona, S. de Cormellas, 1618. Édition moderne : P. P. D. Marin, Madrid, Catedra, 1985. PREMIÈRE MENTION : E. Martinenche, Molière et le théâtre espagnol, Paris, Hachette, 1906, p. 247-248.
Description des similitudes
Deux scènes de La dama boba faisant intervenir le personnage de la sotte Finea présentent quelques similitudes avec Le Bourgeois gentilhomme. Il s'agit d'une leçon d'apprentissage de la lecture (I, 5) et d'une leçon de danse (II, 5). Finea se montre incapable de comprendre et d'assimiler les rudiments de l'alphabet. En particulier, parce qu'elle prend tout ce qui est dit au pied de la lettre, étant incapable de s'élever au niveau métalinguistique. La leçon de danse n'est guère plus fructueuse, en bonne partie en raison des réticences que Finea manifeste à l'égard de cette locura [folie]. En outre, la jeune fille, comme Monsieur Jourdain, se distingue par sa préférence pour les instruments vils aux sonorités simples : tamboril [tambourin] ou cascabel [grelots].
Autres éléments d’appréciation
Il n'est pas impossible que La dama boba ait été utilisée pour la composition de L'École des femmes.
Évaluation de la source
La notation de Martinenche a le mérite de rappeler que la scène de la leçon de danse ou d'orthographe était déjà prisée dans la comedia espagnole au début du XVIIe siècle et qu'elle n'est pas l'apanage exclusif de la tradition du ballet de cour ou du cas atypique du Fidalgo aprendiz. Mais précisément La dama boba entre en concurrence avec la comédie portugaise qui fournit un faisceau de similitudes plus étendu. Pourtant l'apprentissage de l'alphabet, certes pas complètement assimilable à la leçon de phonétique du Bourgeois gentilhomme, et le goût du personnage pour les tambourins et les grelots, analogues à la trompette marine de Monsieur Jourdain, ne trouvent pas d'équivalent dans le texte de Melo. Ces indices sont suffisants pour envisager l'hypothèse que ce soit la scène de Finea qui ait donné l'idée - et pourquoi pas ? qui ait été utilisée - pour le premier acte de la comédie-ballet de Molière plutôt que le Fidalgo aprendiz ou tout autre texte. Ils ne permettent pas toutefois de rien conclure de définitif à ce propos.