Au 1er décembre, je certifie les actes 1 et 3.
Il s'agit de notre adaptation dans laquelle Knock est une femme et les rôles de Scipion et Mme Rémy sont démultipliés

L'action se passe à l'intérieur ou autour d'une automobile très ancienne, type 1900-1902. Carrosserie énorme (double phaéton arrangé sur le tard en simili-torpédo, grâce à des tôles rapportées). Cuivres volumineux. Petit capot en lorme de chauferette.
Pendant une partie de l'acte, l'auto se déplace.
On Part des abords d'une petite gare pour s'élever ensuite le long d'une route de montagne.


ACTE I Scène unique
Knock, le Dr Parpalaid, Mme Parpalaid, Jean

Parpalaid. Tous vos bagages sont là, ma chère consœur ?
Knock. Tous, docteur Parpalaid.
Le Docteur. Jean les casera près de lui. Nous tiendrons très bien tous les trois à l'arrière de la voiture. La carrosserie est si spacieuse, les strapontins si confortables ! Ah ! ce n'est pas la construction étriquée de maintenant !
Knock, à Jean, au moment où il place la caisse. Je vous recommande cette caisse. J'y ai logé quelques appareils, qui sont fragiles.
Jean commence à empiler les bagages de Knock.
Mme Parpalaid. Voilà une torpédo que je regretterais longtemps si nous faisions la sottise de la vendre.
Knock regarde le véhicule avec surprise.
Le Docteur. Car c'est, en somme, une torpédo, avec les avantages de l'ancien double-phaéton.
Knock. Oui, oui.
Toute la banquette d'avant disparaît sous l'amas.
Le Docteur. Voyez comme vos valises se logent facilement ! Jean ne sera pas géné du tout. Il est même dommage que vous n'en ayez pas plus. Vous vous seriez mieux rendu compte des commodités de ma voiture.
Knock. Saint-Maurice est loin ?
Le Docteur. Onze kilomètres. Notez que cette distance du chemin de fer est excellente pour la fidélité de la clientèle. Les malades ne vous jouent pas le tour d'aller consulter au chef-lieu.
Knock. Il n'y a donc pas de diligence ?
Le Docteur. Une guimbarde si lamentable qu'elle donne envie de faire le chemin à pied.
Mme Parpalaid. Ici l'on ne peut guère se passer d'automobile.
Le Docteur. Surtout dans la profession.
Knock reste courtois et impassible.
Jean, au docteur. Je mets en marche ?
Le Docteur. Oui, commencez à mettre en marche, mon ami.
Jean entreprend toute une série de manœuvres : ouverture du capot, dévissage des bougies, injection d'essence, etc.
Mme Parpalaid, à Knock. Sur le parcours le paysage est délicieux. Zénaïde Fleuriot l'a décrit dans un de ses plus beaux romans, dont j'ai oublié le titre. (Elle monte en voiture. A son mari.) Tu prends le strapontin, n'est-ce pas ? Le docteur Knock se placera près de moi pour bien jouir de la vue...
Knock s'assied à la gauche de Mme Parpalaid.
Le Docteur. La carrosserie est assez vaste pour que trois personnes se sentent à l'aise sur la banquette d'arrière. Mais il faut pouvoir s'étaler lorsqu'on contemple un panorama. (Il s'approche de Jean.) Tout va bien ? L'injection d'essence est terminée ? Dans les deux cylindres ? Avez-vous pensé à essuyer un peu les bougies ? C'eût été prudent après une étape de onze kilomètres. Enveloppez bien le carburateur. Un vieux foulard vaudrait mieux que ce chiffon. (Pendant qu'il revient vers l'arrière.) Parfait ! parfait ! (Il monte en voiture.) Je m'assois pardon, chère consœur je m'assois sur ce large strapontin, qui est plutôt un fauteuil pliant.
Mme Parpalaid. La route ne cesse de s'élever jusqu'à Saint-Maurice. A pied, avec tous ces bagages, le trajet serait terrible. En auto, c'est un enchantement.
Le Docteur. Jadis, ma chère consœur, il m'arrivait de taquiner la muse. J'avais composé un sonnet, de quatorze vers, sur les magnificences naturelles qui vont s'offrir à nous. Du diable si je me le rappelle encore. « Profondeurs des vallons, retraites pastorales... »
Jean tourne désespérément la manivelle.
Mme Parpalaid. Albert, depuis quelques années, tu t'obstines à dire « Profondeurs». C'est « Abîmes des vallons » qu'il y avait dans les premiers temps.
Le Docteur. juste ! juste ! (On entend une explosion.) Écoutez, ma chère consœur, comme le moteur part bien. A peine quelques tours de manivelle pour appeler les gaz, et tenez... une explosion... une autre... voilà ! voilà !..,. Nous marchons.
Jean s'installe. Le véhicule s'ébranle. Le paysage peu à peu se déroule.
Le Docteur., après quelques instants de silence. Croyez-m'en, mon cher successeur ! (Il donne une tape à Knock.) Car vous êtes dès cet instant mon successeur ! Vous avez fait une bonne affaire. Oui, dès cet instant ma clientèle est à vous. Si même, le long de la route, quelque patient, me reconnaissant au passage, malgré la vitesse, réclame l'assistance de mon art, je m'efface en déclarant : « Vous vous trompez, monsieur. Voici le médecin du pays. » (Il désigne Knock.) Et je ne ressors de mon trou (pétarades du moteur) que si vous m'invitez formellement à une consultation contradictoire. (Pétarades.) Mais vous avez eu de la chance de tomber sur un homme qui voulait s'offrir un coup de tête.
Mme Parpalaid. Mon mari s'était juré de finir sa carrière dans une grande ville.
Le Docteur. Lancer mon chant du cygne sur un vaste théâtre ! Vanité un peu ridicule, n'est-ce pas ? je rêvais de Paris, je me contenterai de Lyon.
Mme Parpalaid. Au lieu d'achever tranquillement de faire fortune ici !
Knock, tour à tour, les observe, médite, donne un coup d'œil au paysage.
Le Docteur. Ne vous moquez pas trop de moi, ma chère consœur. C'est grâce à cette toquade que vous avez ma clientèle pour un morceau de pain.
Knock. Vous trouvez ?
Le Docteur. C'est l'évidence même !
Knock. En tout cas, je n'ai guère marchandé.
Le Docteur. Certes, et votre rondeur m'a plu. J'ai beaucoup aimé aussi votre façon de traiter par correspondance et de ne venir sur place qu'avec le marché en poche. Cela m'a semblé chevaleresque, ou même américain. Mais je puis bien vous féliciter de l'aubaine : car c'en est une. Une clientèle égale, sans à-coups...
Mme Parpalaid. Pas de concurrent.
Le Docteur. Un pharmacien qui ne sort jamais de son rôle.
Mme Parpalaid. Aucune occasion de dépense.
Le Docteur. Pas une seule distraction coûteuse.
Mme Parpalaid. Dans six mois, vous aurez économisé le double de ce que vous devez à mon mari.
Le Docteur. Et je vous accorde quatre échéances trimestrielles pour vous libérer ! Ah ! sans les rhumatismes de ma femme, je crois que j'aurais fini par vous dire non.
Knock. Mme Parpalaid est rhumatisante ?
Mme Parpalaid. Hélas !
Le Docteur. Le climat, quoique très salubre en général, ne lui valait rien en particulier.
Knock. Y a-t-il beaucoup de rhumatisants dans le pays ?
Le Docteur. Dites, ma chère consœur, qu'il n'y a que des rhumatisants.
Knock. Voilà qui me semble d'un grand intérêt.
Le Docteur. Oui, pour qui voudrait étudier le rhumatisme.
Knock, doucement. Je pensais à la clientèle.
Le Docteur. Ah ! pour ça, non. Les gens d'ici n'auraient pas plus l'idée d'aller chez le médecin pour un rhumatisme, que vous n'iriez chez le curé pour faire pleuvoir.
Knock. Mais... c'est fâcheux.
Mme Parpalaid. Regardez, docteur, comme le point de vue est ravissant. On se croirait en Suisse.
Pétarades accentuées.
Jean, à l'oreille du docteur Parpalaid. Monsieur, monsieur. Il a quelque chose qui ne marche pas. Il faut que je démonte le tuyau d'essence.
Le Docteur, à Jean. Bien, bien !... (Aux autres.) Précisément, je voudrais vous proposer un petit arrêt ici.
Mme Parpalaid. Pourquoi ?
Le Docteur, lui faisant des regards expressifs. Le panorama... hum !... n'en vaut-il pas la peine ?
Mme Parpalaid. Mais, si tu veux t'arrêter, c'est encore plus joli un peu plus haut.
La voiture stoppe. Mme Parpalaid comprend.
Le Docteur. Eh bien ! nous nous arrêterons aussi un peu plus haut. Nous nous arrêterons deux fois, trois fois, quatre fois, si le cœur nous en dit. Dieu merci, nous ne sommes pas des chauffards. (A Knock.) Observez, ma chère consœur, avec quelle douceur cette voiture vient de stopper. Et comme là-dessus vous restez constamment maitre de votre vitesse. Point capital dans un pays montagneux. (Pendant qu'ils descendent.) Vous vous convertirez à la traction mécanique, ma chère consœur, et plus tôt que vous ne pensez. Mais gardez-vous de la camelote actuelle. Les aciers, les aciers, je vous le demande, montrez-nous vos aciers.
Knock. S'il n'y a rien à faire du côté des rhumatismes, on doit se rattraper avec les pneumonies et pleurésies ?
Le Docteur, à Jean. Profitez donc de notre halte pour purger un peu le tuyau d'essence. (A Knock.) Vous me parliez, ma chère consœur, des pneumonies et pleurésies ? Elles sont rares. Le climat est rude, vous le savez. Tous les nouveau-nés chétifs meurent dans les six premiers mois, sans que le médecin ait à intervenir, bien entendu. Ceux qui survivent sont des gaillards durs à cuire. Toutefois, nous avons des apoplectiques et des cardiaques. Ils ne s'en doutent pas une onde et meurent foudroyés vers la cinquantaine.
Knock. Ce n'est pas en soignant les morts subites que vous avez pu faire fortune ?
Le Docteur. Évidemment. (Il cherche.) Il nous reste... d'abord la grippe. Pas la grippe banale, qui ne les inquiète en aucune façon, et qu'ils accueillent même avec faveur parce qu'ils prétendent qu'elle fait sortir leshumeurs viciées. Non, je pense aux grandes épidémies mondiales de grippe.
Knock. Mais ça, dites donc, c'est comme le vin de la comète. S'il faut que j'attende la prochaine épidémie mondiale !..
Le Docteur. Moi qui vous parle, j'en ai vu deux celle de 90 et celle de 1918.
Mme Parpalaid. En 1918, nous avons eu ici une très grosse mortalité, plus, relativement, que dans les grandes villes. (A son mari.) N'est-ce pas ? Tu avais comparé les chiffres.
Le Docteur. Avec notre pourcentage nous laissions derrière nous quatre-vingt-trois départements.
Knock. Ils s'étaient fait soigner ?
Le Docteur. Oui, surtout vers la fin.
Mme Parpalaid. Et nous avons eu de très belles rentrées à la Saint-Michel.
Jean se couche sous la voiture.
Knock. Plaît-il ?
Mme Parpalaid. Ici, les clients vous payent à la Saint-Michel.
Knock. Mais... quel est le sens de cette expression ? Est-ce un équivalent des calendes grecques, ou de la Saint-Glinglin ?
Le Docteur, de temps en temps il surveille du coin de l'œil le travail du chauffeur. Qu'allez-vous penser, ma chère consœur ? La Saint-Michel est une des dates les plus connues calendrier. Elle correspond à la fin septembre.
Knock, changeant de ton. Et nous sommes au début d'octobre. Ouais! Vous, au moins, vous avez su choisir votre moment pour vendre. (Il fait quelques pas, réfléchit.) Mais, voyons ! Si quelqu'un vient vous trouver pour une simple consultation, il vous paye bien séance tenante ?
Le Docteur. Non, à la Saint-Michel !... C'est l'usage.
Knock. Mais s'il ne vient que pour une consultation seule et unique ! Si vous ne le revoyez plus de toute l'année ?
Le Docteur. A la Saint-Michel.
Mme Parpalaid. A la Saint-Michel.
Knock les regarde. Silence.
Mme Parpalaid. D’ailleurs, les gens viennent presque toujours une seule consultation.
Knock. Hein ?
Mme Parpalaid. Mais oui.
Le docteur Parpalaid prend des airs distraits.
Knock. Alors, qu'est-ce que vous faites des clients réguliers ?
Mme Parpalaid. Quels clients réguliers ?
Knock. Eh bien ! ceux qu'on visite plusieurs fois par semaine, ou plusieurs fois par mois ?
Mme Parpalaid, à son mari. Tu entends ce que dit le docteur ? Des clients comme en a le boulanger ou le boucher ? Le docteur est comme tous les débutants. Il se fait des illusions.
Le Docteur, mettant la main sur le bras de Knock. Croyez-moi, ma chère consœur. Vous avez ici le meilleur type de clientèle : celle qui vous laisse indépendant.
Knock. Indépendant ? Vous en avez de bonnes !
Le Docteur. Je m'explique ! je veux dire que vous n'êtes pas à la merci de quelques clients, susceptibles de guérir d’un jour à l'autre, et dont la perte fait chavirer votre budget. Dépendant de tous, vous ne dépendez de personne. Voilà.
Knock. En d'autres termes, j'aurais dû apporter une provision d'asticots et une canne à pêche. Mais peut-être trouve-t-on ça là-haut ? (Il fait quelques pas, médite, s'approche de la guimbarde, la considère, puis se retournant à demi.) La situation commence à devenir limpide. Ma Chère Consœur, vous m'avez cédé - pour quelques billets de mille, que je vous dois encore - une clientèle de tous points assimilable à cette voiture (il la tapote affectueusement) dont on peut dire qu'à dix-neuf francs elle ne serait pas chère, mais qu'à vingt-cinq elle est au-dessus de son prix. (Il la regarde en amateur.) Tenez ! Comme j'aime à faire les choses largement, je vous en donne trente.
Le Docteur. Trente francs ? De ma torpédo ? je ne la lâcherais pas pour six mille.
Knock, l'air navré. Je m'y attendais ! (Il contemple de nouveau la guimbarde.) Je ne pourrai donc pas acheter cette voiture.
Le Docteur. Si, au moins, vous me faisiez une offre sérieuse !
Knock. C'est dommage. Je pensais la transformer en bahut breton. (Il revient.) Quant à votre clientèle, j'y renoncerais avec la même absence d'amertume s'il en était temps encore.
Le Docteur. Laissez-moi vous dire, ma chère consœur, que vous êtes victime... d'une fausse impression.
Knock. Moi, je croirais volontiers que c'est plutôt de vous que je suis victime. Enfin, je n'ai pas coutume de geindre, et quand je suis roulé, je ne m'en prends qu'à moi.
Mme Parpalaid. Roulé ! Proteste, mon ami. Proteste.
Le Docteur. Je voudrais surtout détromper le docteur Knock.
Knock. Pour vos échéances, elles ont le tort d'être trimestrielles, dans un climat où leclient est annuel. Il faudra corriger ça. De toute façon, ne vous tourmentez pas à mon propos. Je déteste avoir des dettes. Mais c'est en somme beaucoup moins douloureux qu'un lumbago, par exemple, ou qu'un simple furoncle à la fesse.
Mme Parpalaid. Comment ! Vous ne voulez pas nous payer ? aux dates convenues ?
Knock. Je brûle de vous payer, madame, mais je n'ai aucune autorité sur l'almanach, et il est au-dessus de mes forces de faire changer de place la Saint Glin-Glin.
Mme Parpalaid. La Saint-Michel !
Knock. La Saint-Michel !
Le Docteur. Mais vous avez bien des réserves ?
Knock. Aucune. Je vis de mon travail. Ou plutôt, j'ai hâte d'en vivre. Et je déplore d'autant plus le caractère mythique de la clientèle que vous me vendez, que je comptais lui appliquer des méthodes entièrement neuves. (Après un temps de réflexion et comme à part lui.) Il est vrai que le problème ne fait que changer d'aspect.
Le Docteur. En ce cas, ma chère consœur, vous seriez deux fois coupable de vous abandonner à un découragement prématuré, qui n'est que la rançon de votre inexpérience. Certes, la médecine est un riche terroir. Mais les moissons n'y lèvent pas toutes seules. Vos rêves de jeunesse vous ont un peu leurré.
Knock. Votre propos, mon cher confrère, fourmille d'inexactitudes. D'abord, j'ai quarante ans. Mes rêves, si j'en ai, ne sont pas des rêves de jeunesse.
Le Docteur. Soit. Mais vous n'avez jamais exercé.
Knock. Autre erreur.
Le Docteur. Comment ? Ne m'avez-vous pas dit que vous veniez de passer votre thèse l'été dernier ?
Knock. Oui, trente-deux pages inoctavo : Sur les prétendues états de santé, avec cette épigraphe, que j'ai attribuée à Claude Bernard : « Les gens bien portants sont des malades qui s'ignorent. »
Le Docteur. Nous sommes d'accord, ma chère consœur.
Knock. Sur le fond de ma théorie ?
Le Docteur. Non, sur le fait que vous êtes un débutant.
Knock. Pardon ! Mes études sont, en effet, toutes récentes. Mais mon début dans la pratique de la médecine date de vingt ans.
Le Docteur. Quoi ! Vous étiez officier de santé ? Depuis le temps qu'il n'en reste plus !
Knock. Non, j'étais bachelier.
Mme Parpalaid. Il n'y a jamais eu de bacheliers de santé.
Knock. Bachelier ès lettres, madame.
Le Docteur. Vous avez donc pratiqué sans titres et clandestinement ?
Knock. A la face du monde, au contraire, et non pas dans un trou de province, mais sur un espace d'environ sept mille kilomètres.
Le Docteur. Je ne vous comprends pas.
Knock. C'est pourtant simple. Il y a une vingtaine d’années, ayant dû renoncer à l'étude des langues romanes, j'étais vendeuse aux « Dames de France » de Marseille, rayon des cravates. Je perds mon emploi. En me promenant sur le port, je vois annoncé qu'un vapeur de 1 700 tonnes à destination des Indes demande un médecin, le grade de docteur n'étant pas exigé. Qu'auriez-vous fait à ma place ?
Le Docteur. Mais... rien, sans doute.
Knock. Oui, vous, vous n'aviez pas la vocation. Moi, je me suis présenté. Comme j'ai horreur des situations fausses, j'ai déclaré en entrant : « Messieurs, je pourrais vous dire que je suis docteur, mais je ne suis pas docteur. Et je vous avouerai même quelque chose de plus grave : je ne sais pas encore quel sera le sujet de ma thèse. » Ils me répondent qu'ils ne tiennent pas au titre de docteur et qu'ils se fichent complètement de mon sujet de thèse. je réplique aussitôt : « Bien que n'étant pas docteur, je désire, pour des raisons de prestige et de discipline, qu'on m'appelle docteur à bord. » Ils me disent que c'est tout naturel. Mais je n'en continue pas moins à leur expliquer pendant un quart d'heure les raisons qui me font vaincre mes scrupules et réclamer cette appellation de docteur à laquelle, en conscience, je n'ai pas droit. Si bien qu'il nous est resté à peine trois minutes pour régler la question des honoraires.
Le Docteur. Mais vous n'aviez réellement aucune connaissance ?
Knock. Entendons-nous ! Depuis mon enfance, j'ai toujours lu avec passion les annonces médicales et pharmaceutiques des journaux, ainsi que les prospectus intitulés «mode d'emploi» que je trouvais enroulés autour des boîtes de pilules et des flacons de sirop qu'achetaient mes parents. Dès l'âge de neuf ans, je savais par cœur des tirades entières sur l'exonération imparfaite du constipé. Et encore aujourd'hui, je puis vous réciter une lettre admirable, adeessée en 1897 par la veuve P..., de Bourges, à la Tisane américaine des Shakers. Voulez-vous ?
Le Docteur. Merci, je vous crois.
Knock. Ces textes m'ont rendu familier de bonne heure avec le style de la profession. Mais surtout ils m'ont laissé transparaître le véritable esprit et la véritable destination de la médecine, que l'enseignement des Facultés dissimule sous le fatras scientifique. Je puis dire qu'à douze ans j'avais déjà un sentiment médical correct. Ma méthode actuelle en est sortie.
Le Docteur. Vous avez une méthode? Je serais curieux de la connattre.
Knock. Je ne fais pas de propagande. D'ailleurs, il n'y a que les résultats qui comptent. Aujourd'hui, de votre propre aveu, vous me livrez une clientèle nulle.
Le Docteur. Nulle... pardon ! pardon !
Knock. Revenez voir dans un an ce que j'en aurai fait. La preuve sera péremptoire. En m'obligeant à partir de zéro, vous accroissez l'intérêt de l'expérience.
Jean. Monsieur, monsieur... (Le docteur Parpalaid va vers lui.) Je crois que je ferais bien de démonter aussi le carburateur.
Le Docteur. Faites, faites. (Il revient.) Comme notre conversation se prolonge, j'ai dit a ce garçon d'effectuer son nettoyage mensuel de carburateur.
Mme Parpalaid. Mais, quand vous avez été sur votre bateau, comment vous en êtes-vous tiré ?
Knock. Les deux dernières nuits avant de m'embarquer, je les ai passées à réfléchir. Mes six mois de pratique à bord m'ont servi à vérifier mes conceptions. C'est un peu la façon dont on procède dans les hôpitaux.
Mme Parpalaid. Vous aviez beaucoup de gens à soigner ?
Knock. L'équipage et sept passagers, de condition très modeste. Trente-cinq personnes en tout.
Mme Parpalaid. C'est un chiffre.
Le Docteur. Et vous avez eu des morts ?
Knock. Aucune. C'était d'ailleurs contraire à mes principes. Je suis partisan de la diminution de la mortalité.
Le Docteur. Comme nous tous.
Knock. Vous aussi ? Tiens ! je n'aurais pas cru. Bref, J'estime que, malgré toutes les tentations contraires, noùs devons travailler à la conservation du malade.
Mme Parpalaid. Il y a du vrai dans ce que dit le docteur.
Le Docteur. Et des malades, vous en avez eu beaucoup ?
Knock. Trente-cinq.
Le Docteur. Tout le monde alors ?
Knock. Oui, tout le monde.
Mme Parpalaid. Mais comment le bateau a-t-il pu marcher ?
Knock. Un petit roulement à établir.
Silence.
Le Docteur. Dites donc, maintenant, vous êtes bien réellement docteur ?... Parce qu'ici le titre est exigé, et vous nous causeriez de gros ennuis... Si vous n'étiez pas réellement docteur, il vaudrait mieux nous le confier tout de suite...
Knock. Je suis bien réellement et bien doctoralement docteur. Quand j'ai vu mes méthodes confirmées par l'expérience, je n'ai eu qu'une hâte, c'est de les appliquer sur la terre ferme, et en grand. je n'ignorais pas que le doctorat est une formalité indispensable.
Mme Parpalaid. Mais vous nous disiez que vos études étaient toutes récentes ?
Knock. Je n'ai pas pu les commencer dès ce moment-là. Pour vivre, j'ai dû m'occuper quelque temps du commerce des arachides.
Mme Parpalaid. Qu'est-ce que c'est ?
Knock. L'arachide s'appelle aussi cacahuète. (Mme Parpalaid fait un mouvement.) Oh ! madame, je n'ai jamais été marchande au panier. J'avais créé un office central où les revendeurs venaient s'approvisionner. je serais millionnaire si j'avais continué cela dix ans. Mais c'était très fastidieux. D'ailleurs, presque tous les métiers sécrètent l'ennui à la longue, comme je m'en suis rendu compte par moi-même. Il n'y a de vrai, décidément, que la médecine, peutêtre aussi la politique, la finance et le sacerdoce que je n'ai pas encore essayés.
Mme Parpalaid. Et vous pensez appliquer vos méthodes ici ?
Knock. Si je ne le pensais pas, madame, je prendrais mes jambes à mon cou, et vous ne me rattraperiez jamais. Évidemment je préférerais une grande ville.
Mme Parpalaid, à Son Mari. Toi qui vas à Lyon, ne pourrais-tu pas demander au docteur quelques renseignements sur sa méthode ? Cela n'engage à rien.
Le Docteur. Mais le docteur Knock ne semble pas tenir à la divulguer.
Knock., au docteur Parpalaid, après un temps de réflexion. Pour vous être agréable, je puis vous proposer l’arrangement suivant : au lieu de vous payer, Dieu sait quand, en espèces, je vous paye en nature : c'est-à-dire que je vous prends huit jours avec moi, et vous initie à mes procédés.
Le Docteur., piqué. Vous plaisantez, ma chère consœur. C'est peut-être vous qui m'écrirez dans huit jours pour me demander conseil.
Knock. Je n'attendrai pas jusque-là. Je compte bien obtenir de vous aujourd'hui même plusieurs indications très utiles.
Le Docteur. Disposez de moi, ma chère consœur.
Knock. Est-ce qu'il y a un tambour de ville, là-haut ?
Le Docteur. Vous voulez dire un homme qui joue du tambour et qui fait des annonces au public ?
Knock. Parfaitement.
Le Docteur. Il y a un tambour de ville. La municipalité le charge de certains avis. Les seuls particuliers qui rmurent à lui sont les gens qui ont perdu leur portemonnaie, ou encore quelque marchand forain qui solde un déballage de faïence et de porcelaine.
Knock. Bon. Saint-Maurice a combien d'habitants ?
Le Docteur. Trois mille cinq cents dans l'agglomération, je crois, et près de six mille dans la commune.
Knock. Et l'ensemble du canton ?
Le Docteur. Le double, au moins.
Knock. La population est pauvre ?
Mme Parpalaid. Très à l'aise, au contraire, et même riche. Il y a de grosses fermes. Beaucoup de gens vivent de leurs rentes ou du revenu de leurs domaines.
Le Docteur. Terriblement avares, d'ailleurs.
Knock. Il y a de l'industrie ?
Le Docteur. Fort peu.
Knock. Du commerce ?
Mme Parpalaid. Ce ne sont pas les boutiques qui manquent.
Knock. Les commerçants sont-ils très absorbés par leurs affaires ?
Le Docteur. Ma foi non ! Pour la plupart, ce n'est qu'un supplément de revenus, et surtout une façon d'utiliser les loisirs.
Mme Parpalaid. D'ailleurs, pendant que la femme garde la boutique, le mari se promène.
Le Docteur. Ou réciproquement.
Mme Parpalaid. Tu avoueras que c'est plutôt le mari. D'abord, les femmes ne sauraient guère où aller. Tandis que pour les hommes il y a la chasse, la pêche, les parties de quilles ; en hiver le café.
Knock. Les femmes sont-elles très pieuses ? (Le docteur Parpalaid se met à rire.) La question a pour moi son importance.
Mme Parpalaid. Beaucoup vont à la messe.
Knock. Mais Dieu tient-il une place considérable dans leurs pensées quotidiennes ?
Mme Parpalaid. Quelle idée !
Knock. Parfait ! (Il réfléchit.) Il n'y a pas de grands vices ?
Le Docteur. Que voulez-vous dire ?
Knock. Opium, cocaïne, messes noires, sodomie, convictions politiques ?
Le Docteur. Vous mélangez des choses si différentes ! je n'ai jamais entendu parler d'opium ni de messes noires. quant à la politique, on s'y intéresse comme partout.
Knock. Oui, mais en connaissez-vous qui feraient rôtir la plante des pieds de leurs père et mère en faveur du scrutin de liste ou de l'impôt sur le revenu ?
Le Docteur. Dieu merci, ils n'en sont pas là !
Knock. Et l'adultère ?
Le Docteur. Quoi donc ?
Knock. A-t-il pris là-haut un développement exceptionnel ? Est-il l'objet d'une activité intense ?
Le Docteur. Vos questions sont extraordinaires ! Il doit y avoir comme ailleurs, des maris trompés, mais sans excès.
Mme Parpalaid. D'abord, c'est très difficile. Les gens vous surveillent tellement...
Knock. Bon. Vous ne voyez rien d'autre à me signaler ? Par exemple dans l'ordre des sectes, des superstitions, des sociétés secrètes ?
Mme Parpalaid. A un moment, plusieurs de ces dames ont fait du spiritisme.
Knock. Ah ! ah !
Mme Parpalaid. L'on se réunissait chez la notairesse, et l'on faisait parler le guéridon.
Knock. Mauvais, mauvais. Détestable.
Mme Parpalaid. Mais je crois qu'elles ont cessé.
Knock. Ah ? Tant mieux ! Et pas de sorcier, non plus, pas de thaumaturge ? Quelque vieux berger sentant le bouc qui guérit par l'imposition des mains ?
De temps en temps, l'on voit jean tourner la manivelle jusqu'à perdre haleine, Puis s'éponger le front.
Le Docteur. Autrefois, peut-être, mais plus maintenant.
Knock, il paraît agité, se frotte les paumes, et, tout en marchant : En somme l'âge médical peut commencer.( Il s’approche de la voiture.) Ma chère consœur, serait-il inhumain de demander à ce véhicule un nouvel effort ? J'ai une hâte incroyable d'être à Saint-Maurice.
Mme Parpalaid. Cela vous vient bien brusquement !
Knock. Je vous en prie, arrivons là-haut.
Le Docteur. Qu'est-ce donc, de si puissant, qui vous y attire ?
Knock, il fait quelques allées et venues en silence, puis : Ma chère consœur, j'ai le sentiment que vous avez gâché là-haut une situation magnifique, et, pour parler votre style, fait laborieusement pousser des chardons là où voulait croître un verger plantureux. C’est couvert d'or que vous en deviez repartir. Les fesses calées sur un matelas d'obligations; et vous, madame, avec trois rangs de perles au cou, tous deux à l'intérieur d'une étincelante limousine (il montre la guimbarde) et non point sur ce monument des premiers efforts du génie moderne.
Mme Parpalaid. Vous plaisantez, docteur ?
Knock. La plaisanterie serait cruelle, madame.
Mme Parpalaid. Mais alors, c'est affreux ! Tu entends, Albert ?
Le Docteur. J'entends que le docteur Knock est une chimérique et, de plus, une cyclothymique. Elle est le jouet d'impressions extrêmes. Tantôt le poste ne valait pas deux sous. Maintenant, c'est un pactole.
Il hausse les épaules.
Mme Parpalaid. Toi aussi, tu es trop sûr de toi. Ne t'ai-je pas souvent dit qu'à Saint-Maurice, en sachant s'y prendre, on pouvait mieux faire que végéter ?
Le Docteur. Bon, bon, bon ! je reviendrai dans trois mois, pour la première échéance. Nous verrons où en est le docteur Knock.
Knock. C'est cela. Revenez dans trois mois. Nous aurons le temps de causer. Mais je vous en supplie, partons tout de suite.
Le Docteur, à Jean, timidement. Vous êtes prêt ?
Jean, à mi-voix. 0h ! moi, je serais bien prêt. Mais cette fois-ci, je ne crois pas que nous arriverons tout seuls à la mettre en marche.
Le Docteur, même jeu. Comment cela ?
Jean, hochant la tête. Il faudrait des hommes plus forts.
Le Docteur. Et si on essayait de la pousser ?
Jean, Sans conviction. Peut-être.
Le Docteur. Mais oui. Il y a vingt mètres en plaine. Je prendrais le volant. Vous pousserez.
Jean. Oui.
Le Docteur. Et ensuite, vous tâcherez de sauter sur le marche-pied au bon moment, n'est-ce pas ? (Le docteur revient vers les autres.) Donc, en voiture, ma chère consœur, en voiture. C'est moi qui vais conduire. Jean, qui est un hercule, veut s'amuser à nous mettre en marche sans le secours de la manivelle, par une espèce de démarrage qu'on pourrait appeler automatique... bien que l'énergie électrique y soit remplacée par celle des muscles, qui est un peu de même nature, il est vrai. (Jean s'arcboute contre la caisse de la voiture.)
RIDEAU

ACTE II Scène I
Knock, le tambour de ville
Knock. C'est vous, le tambour de ville ?
Le Tambour. Oui, monsieur.
Knock. Appelez-moi docteur. Répondez-moi "oui, docteur", ou "non, docteur".
Tambour. Oui, docteur.
Knock. Et quand vous avez l'occasion de parler de moi au-dehors, ne manquez jamais de vous exprimer ainsi : "Le docteur a dit", "le docteur a fait"... J'y attache de l'importance. Quand vous parliez entre vous du docteur Parpalaid, de quels termes vous serviez-vous ?
Le Tambour. Nous disions : "C'est un brave homme, mais il est pas bien fort."
Knock. Ce n'est pas ce que je vous demande. Disiez-vous "le docteur" ?
Le Tambour. Non. "M. Parpalaid", ou "le médecin", ou encore "Ravachol".
Knock. Pourquoi "Ravachol" ?
Le Tambour. C'est un surnom qu'il avait. Mais j'ai jamais su pourquoi.
Knock. Et vous ne le jugiez pas très fort ?
Le Tambour. Oh ! pour moi, il était bien assez fort. Pour d'autres, il paraît que non.
Knock. Tiens !
Le Tambour. Quand on allait le voir, il ne trouvait pas.
Knock. Qu'est-ce qu'il ne trouvait pas ?
Le Tambour. Ce que vous aviez. Neuf fois sur dix, il vous renvoyait en vous disant : "Ce n'est rien du tout. Vous serez sur pied demain, mon ami."
Knock. Vraiment !
Le Tambour. Ou bien, il vous écoutait à peine, en faisant "oui, oui", et il se dépêchait de parler d'autre chose, pendant une heure, par exemple de son automobile.
Knock. Comme si l'on venait pour ça !
Le Tambour. Et puis il vous indiquait des remèdes de quatre sous ; quelquefois une simple tisane. Vous pensez bien que les gens qui payent huit francs pour une consultation n'aiment pas trop qu'on leur indique un remède de quatre sous.
Knock. Ce que vous m'apprenez me fait réellement de la peine. Mais je vous ai appelé pour un renseignement. Quel prix demandiez-vous au docteur Parpalaid quand il vous chargeait d'une annonce ?
Le Tambour. Il ne me chargeait jamais d'une annonce.
Knock. Oh ! Qu'est-ce que vous me dites ? Depuis trente ans qu'il était là ?
Le Tambour. Pas une seule annonce en trente ans, je vous jure.
Knock. Vous devez avoir oublier. Je ne puis pas vous croire. Bref, quels sont vos tarifs ?
Le Tambour. Trois francs le petit tour et cinq francs le grand tour. D'ailleurs, je conseille à monsieur...
Knock. "Au docteur."
Le Tambour. Je conseille au docteur, s'il n'en est pas à deux francs près, de prendre le grand tour, qui est beaucoup plus avantageux.
Knock. Bien, je prends le grand tour. Vous êtes disponible, ce matin ?
Le Tambour. Tout de suite si vous voulez...
Knock. Voici donc le texte de l'annonce.
Le Tambour. "Le Docteur Knock, successeur du docteur Parpalaid, présente ses compliments à la population de la ville et du canton de Saint-Maurice, et a l'honneur de lui faire connaître que, dans un esprit philanthropique, et pour enrayer le progrès inquiétant des maladies de toutes sortes qui envahissent depuis quelques années nos régions si salubres autrefois..."
Le Tambour. "... il donnera tous les lundis, de neuf heures trente à onze heures trente, une consultation entièrement gratuite, réservée aux habitants du canton. Pour les personnes étrangères au canton, la consultation restera au prix ordinaire de huit francs."
Le Tambour. Eh bien ! C'est une belle idée ! Une idée qui sera appréciée ! Une idée de bienfaiteur ! Mais vous savez que nous sommes lundi. Mon annonce va tomber dans tout ce monde. Vous ne saurez plus où donner de la tête.
Knock. Je tâcherai de me débrouiller.
Le Tambour. Il y a encore ceci : des clients. M. Parpalaid n'en voyait guère que ce jour-là. Si vous les recevez gratis...
Knock. Vous comprenez, mon ami, ce que je veux, avant tout, c'est que les gens se soignent. Si je voulais gagner de l'argent, c'est à Paris que je m'installerais, ou à New York.
Le Tambour. Ah ! vous avez mis le doigt dessus. On ne se soigne pas assez. On ne veut pas s'écouter, et on se mène trop durement. Quand le mal vous tient, on se force. Autant vaudrait-il être des animaux.
Knock. Je remarque que vous raisonnez avec une grande justesse, mon ami.
Le Tambour. Oh ! sûr que je raisonne, moi. Je n'ai pas l'instruction que je devrais. Mais il y en a de plus instruits qui ne m'en remontreraient pas. M. le maire, pour ne pas le nommer, en sait quelque chose. Si je vous racontais qu'un jour, monsieur...
Knock. "Docteur."
Le Tambour. Docteur !... qu'un jour, M. le préfet, en personne, se trouvait à la mairie dans la grande salle des mariages, et même que vous pourriez demander attestation du fait à des notabilités présentes, à M. le premier adjoint, pour ne pas le nommer, ou à M. Michalon, et qu'alors...
Knock. Et qu'alors M. le préfet a vu tout de suite à qui il avait affaire, et que le tambour de ville était un tambour qui raisonnait mieux que d'autres qui n'étaient pas tambours mais se prenaient pour quelque chose de bien plus fort qu'un tambour. Et qui est-ce qui n'a plus su quoi dire ? C'est M. le maire.
Le Tambour. C'est l'exacte vérité ! Il n'y a pas un mot à changer ! On jurerait que vous étiez là, caché dans un petit coin.
Knock. Je n'y étais pas mon ami.
Le Tambour. Alors, c'est quelqu'un qui vous l'a raconté, et quelqu'un de bien placé ? Vous ne m'ôterez pas de la tête que vous en avez causé récemment avec M. le préfet.
Knock. Donc, je compte sur vous, mon ami. Et rondement, n'est-ce pas ?
Le Tambour. Je ne pourrai pas venir tout à l'heure, ou j'arriverai trop tard. Est-ce que ça serait un effet de votre bonté de me donner ma consultation maintenant ?
Knock. Heu... Oui. Mais dépêchons-nous. J'ai rendez-vous avec M. Bernard, l'instituteur, et avec M. le pharmacien Mousquet. Il faut que je les reçoivent avant que les autres arrivent. De quoi souffrez-vous ?
Le Tambour. Quand j'ai dîné, je sens une espèce de démangeaison ici. Ça me chatouille, ou plutôt, ça me grattouille.
Knock. Attention. Ne confondons pas. Est-ce que ça vous chatouille, ou est-ce que ça vous grattouille ?
Le Tambour. Ça me grattouille. Mais ça me chatouille bien un peu aussi.
Knock. Désignez-moi exactement l'endroit.
Le Tambour. Par ici.
Knock. Par ici... où cela, par ici ?
Le Tambour. Là. ... Entre les deux.
Knock. Juste entre les deux ?... Est-ce que ça ne serait pas plutôt un rien à gauche, là, où je mets mon doigt ?
Le Tambour. Oui
Knock. Ça vous fait mal quand j'enfonce mon doigt ?
Le Tambour. ça me fait mal.
Knock. Ah ! ah ! Est-ce que ça ne vous grattouille pas davantage quand vous avez mangé de la tête de veau vinaigrette ?
Le Tambour. Je n'en mange jamais. Mais il me semble que si j'en mangeais, effectivement, ça me grattouillerait plus.
Knock. Ah ! ah ! très important. Ah ! ah ! Quel âge avez-vous ?
Le Tambour. Cinquante et un, cinquante-deux.
Knock. Plus près de cinquante-deux ou de cinquante et un ?
Le Tambour. cinquante-deux. fin novembre.
Knock. Mon ami, faites votre travail aujourd'hui comme d'habitude. Ce soir, couchez-vous de bonne heure. Demain matin, gardez le lit. Je passerai vous voir. Pour vous, mes visites seront gratuites. Mais ne le dites pas. C'est une faveur.
Le Tambour. Vous êtes trop bon, docteur. Mais c'est donc grave, ce que j'ai ?
Knock. Ce n'est peut-être pas encore très grave. Il était temps de vous soigner. Vous fumez ?
Le Tambour. Non, je chique.
Knock. Défense absolue de chiquer. Vous aimez le vin ?
Le Tambour. J'en bois raisonnablement.
Knock. Plus une goutte de vin. Vous êtes marié ?
Le Tambour. Oui, docteur.
Knock. Sagesse totale de ce côté-là, hein ?
Le Tambour. Je peux manger ?
Knock. Aujourd'hui, comme vous travaillez, prenez un peu de potage. Demain, nous en viendrons à des restrictions plus sérieuses. Pour l'instant, tenez-vous-en à ce que je vous ai dit.
Le Tambour. J'vais me coucher
Knock. Gardez-vous-en bien ! Dans votre cas. Faites vos annonces comme si de rien n'était, et attendez tranquillement jusqu'à ce soir.
Le Tambour sort, Knock. le reconduit.
Scène II
Knock, l'Instituteur Bernard
Knock. Bonjour, monsieur Bernard. Je ne vous ai pas trop dérangé en vous priant de venir me voir à cette heure-ci ?
Bernard. Non, non, docteur. J'ai une minute. Mon adjoint surveille la récréation.
Knock. J'étais impatient de m'entretenir avec vous. Nous avons tant de choses à faire ensemble, et de si urgentes. Ce n'est pas moi qui laisserai s'interrompre la collaboration si précieuse que vous accordiez à mon prédécesseur.
Bernard. La collaboration ?
Knock. Remarquez que je ne suis pas homme à imposer mes idées, ni à faire table rase de ce qu'on a édifié avant moi. Au début, c'est vous qui serez mon guide.
Bernard. Je ne vois pas bien...
Knock. Ne touchons à rien pour le moment. Nous améliorerons par la suite s'il y a lieu.
Bernard. Mais...
Knock. Qu'il s'agisse de la propagande, ou des causeries populaires, ou de nos petites réunions à nous, vos procédés seront les miens, vos heures seront les miennes.
Bernard. C'est que, docteur, je crains de ne pas bien saisir à quoi vous faites allusion.
Knock. Je veux tout simplement dire que je désire maintenir intacte la liaison avec vous, même pendant ma période d'installation.
Bernard. Il doit y avoir quelque chose qui m'échappe.
Knock. Voyons ! Vous étiez bien en relations constantes avec le docteur Parpalaid ?
Bernard. Je le rencontrais de temps en temps au café de l'Hôtel de la Clef. Il nous arrivait de faire un billard.
Knock. Ce n'est pas de ces relations-là que je veux parler.
Bernard. Nous n'en avions pas d'autres.
Knock. Mais... mais... comment vous étiez-vous réparti l'enseignement populaire de l'hygiène, l'oeuvre de propagande dans les familles... que sais-je, moi ! Les mille besognes que le médecin et l'instituteur ne peuvent faire que d'accord ?
Bernard. Nous ne nous étions rien réparti du tout.
Knock. Quoi ! Vous aviez préféré agir chacun isolément ?
Bernard. C'est bien plus simple. Nous n'y avons jamais pensé ni l'un ni l'autre. C'est la première fois qu'il est question d'une chose pareille à Saint-Maurice.
Knock. Ah !... Si je ne l'entendais pas de votre bouche, je vous assure que je n'en croirais rien.
Bernard. Je suis désolé de vous causer cette déception, mais ce n'est pas moi qui pouvais prendre une initiative de ce genre-là, vous l'admettrez, même si j'en avais eu l'idée, et même si le travail de l'école me laissait plus de loisir.
Knock. Évidemment ! Vous attendiez un appel qui n'est pas venu.
Bernard. Chaque fois qu'on m'a demandé un service, j'ai tâché de le rendre.
Knock. Je le sais, monsieur Bernard, je le sais. Voilà donc une malheureuse population qui est entièrement abandonnée à elle-même au point de vue hygiénique et prophylactique !
Bernard. Oui
Knock. Je parie qu'ils boivent de l'eau sans penser aux milliards de bactéries qu'ils avalent à chaque gorgée.
Bernard. Oui
Knock. Savent-ils même ce que c'est qu'un microbe ?
Bernard. J'en doute fort ! Quelques-uns connaissent le mot, mais ils doivent se figurer qu'il s'agit d'une espèce de mouche.
Knock. C'est effrayant. Écoutez, cher monsieur Bernard, nous ne pouvons pas, à nous deux, réparer en huit jours des années de... disons d'insouciance. Mais il faut faire quelque chose.
Bernard. Je ne m'y refuse pas. Je crains seulement de ne pas vous être d'un grand secours.
Knock. Monsieur Bernard, quelqu'un qui est bien renseigné sur vous, m'a révélé que vous aviez un grave défaut : la modestie. Vous êtes le seul à ignorer que vous possédez ici une autorité morale et une influence personnelle peu communes. Je vous demande pardon d'avoir à vous le dire. Rien de sérieux ici ne se fera sans vous.
Bernard. Vous exagérez, docteur.
Knock. C'est entendu ! Je puis soigner sans vous mes malades. Mais la maladie, qui est-ce qui m'aidera à la combattre, à la débusquer ? Qui est-ce qui instruira ces pauvres gens sur les périls de chaque seconde qui assiègent leur organisme ? Qui leur apprendra qu'on ne doit pas attendre d'être mort pour appeler le médecin ?
Bernard. Ils sont très négligents. Je n'en disconviens pas.
Knock. Commençons par le commencement. J'ai ici la matière de plusieurs causeries de vulgarisation, des notes très complètes, de bon clichés, et une lanterne. Vous arrangerez tout cela comme vous savez le faire. Tenez, pour débuter, une petite conférence, toute écrite, ma foi, et très agréable, sur la fièvre typhoïde, les formes insoupçonnées qu'elle prend.les accidents mortels qu'elle déchaîne ,les complications redoutables qu'elle charrie à sa suite ; le tout agrémenté de jolies vues : détails d'excréments typhiques, ganglions infectés, perforations d'intestin, et pas en noir, en couleurs, des roses, des marrons, des jaunes et des blancs verdâtres que vous imaginez.
Knock. Voilà ce qu'il faut. Je veux dire : voilà l'effet de saisissement que nous devons porter jusqu'aux entrailles de l'auditoire. Qu'ils n'en dorment plus ! (Penché sur lui.) Car leur tort, c'est de dormir, dans une sécurité trompeuse dont les réveille trop tard le coup de foudre de la maladie.
Knock. Pour ceux que notre première conférence aurait laissés froids, j'en tiens une autre, dont le titre n'a l'air de rien : "Les porteurs de germes.Fort de la théorie et de l'expérience, j'ai le droit de soupçonner le premier venu d'être un porteur de germes. Vous, par exemple, absolument rien ne me prouve que vous n'en êtes pas un.
Bernard. Moi ! docteur...
Knock. Je serais curieux de connaître quelqu'un qui, au sortir de cette deuxième causerie, se sentirait d'humeur à batifoler.
Bernard. Vous pensez que moi, docteur, je suis porteur de germes ?
Knock. Pas vous spécialement. J'ai pris un exemple. A bientôt, cher monsieur Bernard, et merci de votre adhésion dont je ne doutais pas.
Scène III
Knock, le pharmacien Mousquet
Knock. Asseyez-vous, cher monsieur Mousquet. Hier, j'ai eu à peine le temps de jeter un coup d'oeil sur l'intérieur de votre pharmacie. Mais il n'en faut pas davantage pour constater l'excellence de votre installation.
Mousquet. Docteur, vous êtes trop indulgent !
Knock. Pour moi, le médecin qui ne peut pas s'appuyer sur un pharmacien de premier ordre est un général qui va à la bataille sans artillerie.
Mousquet. Je suis heureux de voir que vous appréciez l'importance de la profession.
Knock. Une organisation comme la vôtre trouve certainement sa récompense, et que vous vous faites bien dans l'année un minimum de deux cent cinquante mille francs.
Mousquet. De bénéfices ! Ah ! mon Dieu ! Si je m'en faisais seulement la moitié !
Knock. Cher monsieur Mousquet, vous avez en face de vous non point un agent du fisc, mais un ami, et j'ose dire un collègue.
Mousquet. Docteur, je ne vous fais pas l'injure de me méfier de vous. Je vous ai malheureusement dit la vérité.J'ai toutes les peines du monde à dépasser les cent mille.
Knock. Savez-vous bien que c'est scandaleux ! Dans ma pensée, le chiffre de deux cent cinquante mille était un minimum... Vous n'avez pourtant pas de concurrent ?
Mousquet. Aucun, à près de vingt kilomètres à la rondes.
Knock. Alors quoi ? des ennemis ?
Mousquet. Je ne m'en connais pas.
Knock. Jadis, vous n'auriez pas eu d'histoire fâcheuse... une distraction... une erreur d'ordonnance...C'est si vite fait.
Mousquet. Pas le plus minime incident, je vous prie de le croire, en vingt année d'exercice. Je vous prie de le croire
Knock. Alors... alors... je répugne à former d'autres hypothèses... Mon prédécesseur... aurait-il été au-dessous de sa tâche ?
Mousquet. C'est une affaire de point de vue.
Knock. Encore une fois, cher monsieur Mousquet, nous sommes strictement entre nous.
Mousquet. Le docteur Parpalaid est un excellent homme. Nous avions les meilleures relations privées.
Knock. Mais on ne ferait pas un gros volume avec le recueil de ses ordonnances ?
Mousquet. Vous l'avez dit.
Knock. Quand je rapproche tout ce que je sais de lui maintenant, j'en arrive à me demander s'il croyait en la médecine.
Mousquet. Dans les débuts, je faisais loyalement mon possible. Dès que les gens se plaignaient à moi et que cela me paraissait un peu grave, je les lui envoyais. Bonsoir ! Je ne les voyais plus revenir.
Knock. Ce que vous me dites m'affecte plus que je ne voudrais. Nous avons, cher monsieur Mousquet, deux des plus beaux métiers qu'on connaisse. N'est-ce pas une honte que de les faire peu à peu déchoir du haut degré de prospérité et de puissance où nos devanciers les avaient mis ? Le mot de sabotage me vient aux lèvres.
Mousquet. Certeinement. On ne peut accepter glisser au-dessous du garagiste et de l'épicier.
Knock. Taisez-vous, cher ami, vous me faites mal. C'est comme si j'entendais dire que la femme du député en est réduite à laver le linge de sa boulangère pour avoir du pain.
Mousquet. Si Mme Mousquet était là, vos paroles la toucherait
Knock. Dans un canton comme celui-ci nous devrions, ne pas pouvoir suffire à la besogne.
Mousquet. Oui
Knock. Je considère que tous les habitants du canton sont de fait nos clients désignés.
Mousquet. Tous.
Knock. Je dis tous.
Mousquet. chacun peut devenir notre client
Knock. Client régulier, client fidèle.
Mousquet. Il faut qu'il tombe malade !
Knock. "Tomber malade", vieille notion qui ne tient plus devant les données de la science actuelle. La santé n'est qu'un mot, qu'il n'y aurait aucun inconvénient à rayer de notre vocabulaire. Pour ma part, je ne connais que des gens plus ou moins atteints de maladies plus ou moins nombreuses à évolution plus ou moins rapide. Naturellement, si vous allez leur dire qu'ils se portent bien, ils ne demandent qu'à vous croire. Mais vous les trompez. Votre seule excuse, c'est que vous ayez déjà trop de malades à soigner pour en prendre de nouveaux.
Mousquet. C 'est une très belle théorie.
Knock. Théorie profondément moderne, monsieur Mousquet, réfléchissez-y
Mousquet. Vous êtes un penseur, vous, docteur Knock, et les matérialistes auront beau soutenir le contraire, la pensée mène le monde.
Knock. Écoutez-moi. Je suis peut-être présomptueux. D'amères désillusions me sont peut-être réservées. Mais si, dans un an, jour pour jour, vous n'avez pas gagné les deux cent cinquante mille francs nets qui vous sont dus, si Mme Mousquet n'a pas les robe et les chapeaux que sa condition exige, je vous autorise à venir m'insulter ici.
Mousquet. Cher docteur, je serais un ingrat, si je ne vous remerciais pas avec effusion, et un misérable si je ne vous aidais pas tout mon pouvoir.
Knock. Bien, bien. Comptez sur moi comme je compte sur vous.
Scène IV
Knock, la Dame en noir
Knock. voici les consultants. C'est vous qui êtes la première, madame ? Vous êtes bien du canton ?
La Dame en noir. Je suis de la commune.
Knock. De Saint-Maurice même ?
La Dame. J'habite la grande ferme qui est sur la route de Luchère.
Knock. Elle vous appartient ?
La Dame. Oui, à mon mari et à moi.
Knock. Vous devez avoir beaucoup de travail ?
La Dame. Pensez, monsieur ! dix-huit vaches, deux boeufs, deux taureaux, la jument et le poulain, six chèvres, une bonne douzaine de cochons, sans compter la basse-cour.
Knock. Diable ! Vous n'avez pas de domestiques ?
La Dame. Dame si. Trois valets, une servante, et les journaliers dans la belle saison.
Knock. Je vous plains. Il ne doit guère vous rester de temps pour vous soigner ?
La Dame. Oh ! non.
Knock. Et pourtant vous souffrez.
La Dame. J'ai plutôt de la fatigue.
Knock. Oui, vous appelez ça de la fatigue. Tirez la langue. Vous ne devez pas avoir beaucoup d'appétit.
La Dame. Non.
Knock. Vous êtes constipée.
La Dame. Oui.
Knock. Baissez la tête. Respirez. Toussez. Vous n'êtes jamais tombée d'une échelle étant petite ?
La Dame. Je ne m'en souviens pas.
Knock. Vous n'avez jamais mal ici le soir en vous couchant ? Une espèce de courbature ?
La Dame. Oui, des fois.
Knock. Essayez de vous rappeler. Ça devait être une grande échelle.
La Dame. oui
Knock. C'était une échelle d'environ trois mètres cinquante, posée contre le mur. Vous êtes tombée à la renverse. C'est la fesse gauche, heureusement, qui a porté.
La Dame. Ah oui !
Knock. Vous aviez déjà consulté le docteur Parpalaid ?
La Dame. Non, jamais.
Knock. Pourquoi ?
La Dame. Il ne donnait pas de consultations gratuites.
Knock. Vous vous rendez compte de votre état ?
La Dame. Non.
Knock. Tant mieux. Vous avez envie de guérir, ou vous n'avez pas envie ?
La Dame. J'ai envie.
Knock. J'aime mieux vous prévenir tout de suite que ce sera très long et très coûteux.
La Dame. Ah ! mon Dieu ! Et pourquoi ça ?
Knock. Parce qu'on ne guérit pas en cinq minutes un mal qu'on traîne depuis quarante ans.
La Dame. Depuis quarante ans ?
Knock. Oui, depuis que vous êtes tombée de votre échelle.
La Dame. Et combien que ça me coûterait ?
Knock. Qu'est-ce que valent les veaux, actuellement ?
La Dame. Ça dépend des marchés et de la grosseur. Mais il faut bien compter deux ou trois mille francs.
Knock. Et les cochons gras ?
La Dame. Il y en a qui font plus de mille.
Knock. Eh bien ! ça vous coûtera à peu près deux cochons et deux veaux.
La Dame. Ah ! là ! là! Près de huit mille francs ? C'est une désolation, Jésus Marie !
Knock. Si vous aimez mieux faire un pèlerinage, je ne vous empêche pas.
La Dame. Oh ! un pèlerinage, ça revient cher aussi et ça ne réussit pas souvent. Mais qu'est-ce que je peux donc avoir de si terrible que ça ?
Knock. Je vais vous l'expliquer en une minute .Voici votre moelle épinière, en coupe, très schématiquement, n'est-ce pas ? Vous reconnaissez ici votre faisceau de Türck et ici votre colonne de Clarke. Vous me suivez ? Eh bien ! quand vous êtes tombée de l'échelle, votre Türck et votre Clarke ont glissé en sens inverse de quelques dixièmes de millimètre. Vous me direz que c'est très peu. Évidemment. Mais c'est très mal placé. Et puis vous avez ici un tiraillement continu qui s'exerce sur les multipolaires.
La Dame. Mon Dieu ! Mon Dieu !
Knock. Remarquez que vous ne mourrez pas du jour au lendemain. Vous pouvez attendre.
La Dame. Oh ! là ! là ! J'ai bien eu du malheur de tomber de cette échelle !
Knock. Je me demande même s'il ne vaut pas mieux laisser les choses comme elles sont. L'argent est si dur à gagner. Tandis que les années de vieillesse, on en a toujours bien assez. Pour le plaisir qu'elles donnent !
La Dame. Et en faisant ça plus... grossièrement, vous ne pourriez pas me guérir à moins cher ?... à condition que ce soit bien fait tout de même.
Knock. Ce que je puis vous proposer, c'est de vous mettre en observation. Ça ne vous coûtera presque rien. Au bout de quelques jours vous vous rendrez compte par vous-même de la tournure que prendra le mal, et vous vous déciderez.
La Dame. Oui, c'est ça.
Knock. Bien. Vous allez rentrer chez vous. Vous êtes venue en voiture ?
La Dame. Non, à pied.
Knock. Il faudra tâcher de trouver une voiture. Vous vous coucherez en arrivant. Une chambre où vous serez seule, autant que possible. Faites fermer les volets et les rideaux pour que la lumière ne vous gêne pas. Défendez qu'on vous parle. Aucune alimentation solide pendant une semaine. Un verre d'eau de Vichy toutes les deux heures, et, à la rigueur, une moitié de biscuit, matin et soir, trempée dans un doigt de lait. Mais j'aimerais autant que vous vous passiez de biscuit. Vous ne diriez pas que je vous ordonne des remèdes coûteux ! A la fin de la semaine, nous verrons comment vous vous sentez. Si vous êtes gaillarde, si vos forces et votre gaieté sont revenues, c'est que le mal est moins sérieux qu'on ne pouvait croire, et je serai le premier à vous rassurer. Si, au contraire, vous éprouvez une faiblesse générale, des lourdeurs de tête, et une certaine paresse à vous lever, l'hésitation ne sera plus permise, et nous commencerons le traitement. C'est convenu ?
La Dame. Oui
Knock. J'irai vous voir bientôt.
Scène V
Knock, la Dame en violet
La Dame en violet. Vous devez bien être étonné, docteur, de me voir ici.
Knock. Un peu étonné, madame.
La Dame. Qu'une dame Pons, née demoiselle Lempoumas, vienne à une consultation gratuite, c'est en effet assez extraordinaire.
Knock. C'est surtout flatteur pour moi.
La Dame. Vous vous dites peut-être que c'est là un des jolis résultats du gâchis actuel, et que, tandis qu'une quantité de malotrus et de marchands de cochons roulent carrosse , une demoiselle Lempoumas, et qui a des alliances avec toute la noblesse et la haute bourgeoisie du département, en est réduite à faire la queue, avec les pauvres et pauvresses de Saint-Maurice ? Avouez, docteur, qu'on a vu mieux.
Knock. Hélas oui, madame.
La Dame. Je ne vous dirai pas que mes revenus soient restés ce qu'ils étaient autrefois, ni que j'aie conservé la maisonnée de six domestiques et l'écurie de quatre chevaux qui étaient de règle dans la famille jusqu'à la mort de mon oncle. J'ai même dû vendre, l'an dernier, un domaine de cent soixante hectares, la Michouille, qui me venait de ma grand-mère maternelle. Il est vrai qu'avec les impôts et les réparations, il ne me rapportait plus qu'une somme ridicule, et depuis la mort de mon mari, les fermiers abusaient volontiers de la situation J'en avais assez, assez, assez ! Ne croyez-vous pas, docteur, que, tout compte fait, j'ai eu raison de me débarrasser de ce domaine ?
Knock. Je le crois, madame, surtout si vous aimez les champignons, et si, d'autre part, vous avez bien placé votre argent.
La Dame. Aïe ! Vous avez touché le vif de la plaie ! Je me demande jour et nuit si je l'ai bien placé, et j'en doute, j'en doute terriblement. J'ai suivi les conseils de ce gros bêta de notaire. En particulier, j'ai acheté un tas d'actions de charbonnages. Docteur, que pensez-vous des charbonnages ?
Knock. Ce sont, en général, d'excellentes valeurs, un peu spéculatives peut-être, sujettes à des hausses inconsidérées suivies de baisses inexplicables.
La Dame. Ah ! mon Dieu ! Vous me donnez la chair de poule. Et j'en ai pour plus de cinquante mille francs. D'ailleurs, c'est une folie de mettre une somme pareille dans les charbonnages, quand on n'a pas une grosse fortune.
Knock. Il me semble, en effet, qu'un tel placement ne devrait jamais représenter plus du dixième de l'avoir total.
La Dame. Ah ? Pas plus du dixième ? Mais s'il ne représente pas plus du dixième, ce n'est pas une folie proprement dite ?
Knock. Nullement.
La Dame. Vous me rassurez, docteur. J'en avais besoin. Vous ne sauriez croire quels tourments me donne la gestion de mes quatre sous. Je me dis parfois qu'il me faudrait d'autres soucis pour chasser celui-là. Je ne puis pourtant pas, à mon âge, courir les aventures amoureuses - ah ! ah ! ah ! - ni entreprendre un voyage autour du monde. Mais vous attendez, sans doute, que je vous explique pourquoi j'ai fait queue à votre consultation gratuite ?
Knock. Quelle que soit votre raison, madame, elle est certainement excellente.
La Dame. Voilà ! J'ai voulu donner l'exemple. Je trouve que vous avez eu là, docteur, une belle et noble inspiration. Mais, je connais les gens. J'ai pensé : "Ils n'en ont pas l'habitude, ils n'iront pas. Et ce monsieur en sera pour sa générosité." Et je me suis dit : "S'ils voient qu'une dame Pons, demoiselle Lempoumas, n'hésite pas à inaugurer les consultations gratuites, ils n'auront plus honte de s'y montrer." Car mes moindres gestes sont observés et commentés. C'est bien naturel.
Knock. Votre démarche est très louable, madame. Je vous en remercie.
La Dame. Je suis enchantée, docteur, d'avoir fait votre connaissance. Je reste chez moi toutes les après-midi. Il y aura toujours une tasse de côté pour vous. Vous savez que je suis réellement très, très tourmentée avec mes locataires et mes titres. Je passe des nuits sans dormir. C'est horriblement fatigant. Vous ne connaîtriez pas, docteur, un secret pour faire dormir ?
Knock. Il y a longtemps que vous souffrez d'insomnie ?
La Dame. Très, très longtemps.
Knock. Vous en aviez parlé au docteur Parpalaid ?
La Dame. Oui, plusieurs fois.
Knock. Que vous a-t-il dit ?
La Dame. De lire chaque soir trois pages du Code civil. C'était une plaisanterie. Le docteur n'a jamais pris la chose au sérieux.
Knock. Peut-être a-t-il eu tort. Car il y a des cas d'insomnie dont la signification est d'une exceptionnelle gravité.
La Dame. Vraiment ?
Knock. L'insomnie peut être due à un trouble essentiel de la circulation intracérébrale, particulièrement à une altération des vaisseaux dite "en tuyau de pipe". Vous avez peut-être, madame, les artères du cerveau en tuyau de pipe.
La Dame. Ciel ! En tuyau de pipe ! L'usage du tabac, docteur, y serait-il pour quelque chose ? Je prise un peu.
Knock. C'est un point qu'il faudrait examiner. L'insomnie peut encore provenir d'une attaque profonde et continue de la substance grise par la névroglie.
La Dame. Ce doit être affreux. Expliquez-moi cela, docteur.
Knock. Représentez-vous un crabe, ou un poulpe, ou une gigantesque araignée en train de vous grignoter, de vous suçoter et de vous déchiqueter doucement la cervelle.
La Dame.Oh ! Il y a de quoi s'évanouir d'horreur. Voilà certainement ce que je dois avoir. Je le sens bien. Je vous en prie, docteur, ne m'abandonnez pas. Je me sens glisser au dernier degré de l'épouvante. Ce doit être absolument incurable ? et mortel ?
Knock. Non.
La Dame. Il y a un espoir de guérison ?
Knock. Oui, à la longue.
La Dame. Ne me trompez pas, docteur. Je veux savoir la vérité.
Knock. Tout dépend de la régularité et de la durée du traitement.
La Dame. Mais de quoi peut-on guérir ? De la chose en tuyau de pipe, ou de l'araignée ? Car je sens bien que, dans mon cas, c'est plutôt l'araignée.
Knock. On peut guérir de l'un et de l'autre. Je n'oserais peut-être pas donner cet espoir à un malade ordinaire, qui n'aurait ni le temps ni les moyens de se soigner, suivant les méthodes les plus modernes. Avec vous, c'est différent.
La Dame. Oh ! je serai une malade très docile, docteur, soumise comme un petit chien. Je passerai partout où il le faudra, surtout si ce n'est pas trop douloureux.
Knock. Aucunement douloureux, puisque c'est à la radioactivité que l'on fait appel. La seule difficulté, c'est d'avoir la patience de poursuivre bien sagement la cure pendant deux ou trois années, et aussi d'avoir sous la main un médecin qui s'astreigne à une surveillance incessante du processus de guérison, à un calcul minutieux des doses radioactives - et à des visites presque quotidienne.
La Dame. Oh ! moi, je ne manquerai pas de patience. Mais c'est vous, docteur, qui n'allez pas vouloir vous occuper de moi autant qu'il faudrait.
Knock. Vouloir, vouloir ! Je ne demanderais pas mieux. Il s'agit de pouvoir. Vous demeurez loin ?
La Dame. Mais non, à deux pas. La maison qui est en face du poids public.
Knock. J'essayerai de faire un bond tous les matins jusque chez vous. Sauf le dimanche. Et le lundi à cause de ma consultation.
La Dame. Mais ce ne sera pas trop d'intervalle, deux jours d'affilée ?
Knock. Je vous laisserai des instructions détaillées.
La Dame. Ah ! tant mieux ! tant mieux ! Et qu'est-ce qu'il faut que je fasse tout de suite ?
Knock. Rentrez chez vous. Gardez la chambre. J'irai vous voir demain matin et je vous examinerai plus à fond.
La Dame. Je n'ai pas de médicaments à prendre aujourd'hui ?
Knock. Heu... si. Passez chez M. Mousquet et priez-le d'exécuter aussitôt cette première petite ordonnance.


SCÈNE VI
KNOCK, LES DEUX GARS DE VILLAGE
Knock, à la cantonade. Mais, Mariette, qu'estce que c'est que tout ce monde? (Il regarde sa montre.) Vous avez bien,annoncé que la consultation gratuite cessait à onze heures et demie?
LA VOIX DE MARIETTE. Je l'ai dit. Mais ils veulent rester.
Knock. Quelle est la première personne? (Deux gars s'avancent. Ils se retiennent de rire, se poussent le coude, clignent de I'œil, pouffant soudain. Derrière eux, la foule s'amuse de leur manège et devient assez bruyante. Knock feint de ne rien remarquer.) Lequel de vous deux?
Le Premier. Gars, regard de côté, dissimulation de rire et légère crainte. Hi ! hi! hi ! Tous les deux. Hi! hi! hi!
Knock. Vous n'allez pas passer ensemble?
Le Premier. Si! si! hi! hi! Si! si! (Rires à la cantonade.)
Knock. Je ne puis pas vous recevoir tous les deux à la fois. Choisissez. D'abord, il me semble que je ne vous ai pas vus tantôt. Il y a des gens avant vous.
Le Premier. Ils nous ont cédé leur tour. Demandezleur. Hi! hi! (Rires et gloussements.)
Le Second, enhardi. Nous deux, on va toujours ensemble. On fait la paire. Hi! hi! hi! (Rires à la cantonade.)
Knock, il se mord la lèvre et du ton le plus froid : Entrez. (Il referme la porte. Au Premier gars.) Déshabillezvous. (Au second, lui désignant une chaise.) Vous, asseyezvous là. (Ils échangent encore des signes, et gloussent, mais en se forçant un Peu.)
Le Premier, il n'a plus que son pantalon et sa chemise. Faut-il que je me mette tout nu?
Knock. Enlevez encore votre chemise. (Le gars apparaît en gilet de flanelle.) Ça suffit. (Knock s'approche, tourne autour de l'homme, palpe, percute, ausculte, tire sur la Peau, retourne les paupières, retrousse les lèvres. Puis il va prendre un laryngoscope à réflecteur, s'en casque lentement, en projette soudain la lueur aveuglante sur le visage du gars, au fond de son arrièregorge, sur ses yeux. Quand l'autre est maté, il lui désigne la chaise longue.) Étendezvous là-dessus. Allons. Ramenez les genoux. (Il palpe le ventre, applique çà et là le stéthoscope.) Allongez le bras. (Il examine le Pouls. Il Prend la pression artérielle.) Bien. Rhabillez-vous. (Silence. L'homme se rhabille.) Vous avez encore votre père?
Le Premier. Non, il est mort.
Knock. De mort subite?
Le Premier. Oui.
Knock. C'est ça. Il ne devait pas être vieux?
Le Premier. Non, quarante-neuf ans.
Knock. Si vieux que ça! (Long silence. Les deux gars n'ont pas la moindre envie de rire. Puis Knock va touiller dans un coin de la pièce contre un meuble, et rapporte de grands cartons illustrés qui représentent les principaux organes chez l'alcoolique avancé, et chez l'homme normal. Au premier gars, avec courtoisie.) je vais vous montrer dans quel état sont vos principaux organes. Voilà les reins d'un homme ordinaire. Voici les vôtres. (Avec des pauses.) Voici votre foie. Voici votre cœur. Mais chez vous, le coeur est déjà plus abîmé qu'on ne l'a représenté là-dessus.
Puis Knock va tranquillement remettre les tableaux à leur place.
Le Premier, très timidement. Il faudrait peut-être que je cesse de boire?
Knock. Vous ferez comme vous voudrez.
Un silence.
Le Premier. Est-ce qu'il y a des remèdes à prendre?
Knock. Ce n'est guère la peine. (Au second.) A vous, maintenant.
Le Premier. Si vous voulez, monsieur le docteur, je reviendrai à une consultation payante?
Knock. C'est tout à fait inutile.
Le Second, très piteux. Je n'ai rien, moi, monsieur le docteur
Knock. Qu'est-ce que vous en savez?
Le Second, il recule en tremblant. Je me porte bien, monsieur le docteur.
Knock. Alors pourquoi êtes-vous venu?
Le Second, même jeu. Pour accompagner mon camarade.
Knock. Il n'était pas assez grand pour venir tout seul? Allons! déshabillez-vous.
Le Second, il va vers la porte. Non, non, monsieur le docteur, pas aujourd'hui. je reviendrai, monsieur le docteur.
Silence. Knock ouvre la porte. On entend le brouhaha des gens qui rient d'avance. Knock laisse passer les deux gars qui sortent avec des mines diversement hagardes et terrifiées, et traversent la foule soudain silencieuse comme à un enterrement.
RIDEAU


ACTE III Scène I

Scipion, la voiture est arrivée?
Oui, madame.
On disait que la route était coupée par la neige.
Peuh! Quinze minutes de retard.
A qui sont ces bagages?
A une dame de Livron, qui vient consulter.
Mais nous ne l'attendions que pour ce soir.
Erreur. La dame de ce soir vient de Saint-Marcellin.
Et cette valise ?
A Ravachol.
Comment! M. Parpalaid est ici?
A cinquante mètres derrière moi.
Qu'est-ce qu'il vient faire?
Pas reprendre sa place, bien sûr?
Consulter, probable.
Mais il n'y a que le 9 et le 14 de disponibles.
Je garde le 9 pour la dame de Saint-Marcellin. Je mets la dame de Livron au 14. Pourquoi n'avez-vous pas dit à Ravachol qu'il ne restait rien?
Il restait le 14. je n'avais pas d'instructions pour choisir entre la dame de Livron et Ravachol.
je suis très ennuyée.
Vous tâcherez de vous débrouiller. Moi. il faut que je m'occupe de mes malades.
Pas du tout, Scipion. Attendez M. Parpalaid et expliquez-lui qu'il n'y a plus de chambres. je ne puis pas lui dire ça moi-même.
Désolé, patronne. J'ai juste le temps de passer ma blouse.
Le docteur Knock sera là dans quelques instants.
J'ai à recueillir les urines du 5 et du 8, les crachats du 2, la température du 1, du 3, du 4, du 12, du 17, du 18, et le reste. Je n'ai pas envie de me faire engueuler!
Vous ne montez même pas les bagages de cette dame ?
Et la bonne? Elle enfile des perles?
SCÈNE II
Le Docteur PARPALAID. Hum ! ... Il n'y a personne ?... Madame Rémy !... Scipion! ... C'est curieux... Voilà toujours ma valise. Scipion !
Monsieur? Vous demandez?
Le Docteur. Je voudrais bien voir la patronne.
Pourquoi, monsieur?
Le Docteur. Pour qu'elle m'indique ma chambre.
Je ne sais pas, moi. Vous êtes un des malades annoncés?
Le Docteur. je ne suis pas un malade, mademoiselle, je suis un médecin.
Ah! vous venez assister le docteur?
Le fait est qu'il en aurait besoin.
Le Docteur. Mais, mademoiselle, vous ne me connaissez pas?
Non, pas du tout.
Le Docteur. Le docteur Parpalaid... Il y a trois mois encore, j'étais médecin de Saint-Maurice... Sans doute n'étes-vous pas du pays ?
Si, si. Mais je ne savais pas qu'il y avait eu un médecin ici avant le docteur Knock. (Silence.)
Vous m'excuserez, monsieur. La patronne va sûrement venir. Il faut que je termine la stérilisation de mes taies d'oreiller.
Le docteur. Cet hôtel a pris une physionomie singulière.
Scène III
Il est encore là !
Bonjour, monsieur Parpalaid.
Vous ne venez pas pour loger, au moins ?
Le Docteur. Mais si... Comment allez-vous, madame Rémy ?
Nous voilà bien !
Je n'ai plus de chambres.
Le Docteur. C'est donc jour de foire, aujourd'hui ?
Non, jour ordinaire.
Le Docteur. Et toutes vos chambres sont occupées, un jour ordinaire ? Qu'est-ce que tout ce monde-là ?
Des malades.
Le Docteur. Des malades ?
Oui, des gens qui suivent un traitement.
Le Docteur. Et pourquoi logent-ils chez vous ?
Parce qu'il n'y a pas d'autre hôtel à Saint-Maurice.
D'ailleurs, ils ne sont pas si à plaindre que cela, chez nous, en attendant notre nouvelle installation.
Ils reçoivent tous les soins sur place.
Et toutes les règles de l'hygiène moderne sont observées.
Le Docteur. Mais d'où sortent-ils ?
Les malades ? Depuis quelque temps, il en vient d'un peu partout.
Au début, c'étaient des gens de passage.
Le Docteur. Je ne comprends pas.
Oui, des voyageurs qui se trouvaient à Saint-Maurice pour leurs affaires.
Ils entendaient parler du docteur Knock, dans le pays, et à tout hasard ils allaient le consulter.
Évidemment, sans bien se rendre compte de leur état, ils avaient le pressentiment de quelque chose.
Mais si leur bonne chance ne les avait pas conduits à Saint-Maurice, plus d'un serait mort à l'heure qu'il est.
Le Docteur. Et pourquoi seraient-ils morts ?
Comme ils ne se doutaient de rien, ils auraient continué à boire, à manger, à faire cent autres imprudences.
Le Docteur. Et tous ces gens-là sont restés ici ?
Oui, en revenant de chez le docteur Knock, ils se dépêchaient de se mettre au lit, et ils commençaient à suivre le traitement.
Aujourd'hui, ce nest déjà plus pareil.
Les personnes que nous recevons ont entrepris le voyage exprès.
L'ennui, c'est que nous manquons de place.
Nous allons faire construire.
Le Docteur. C'est extraordinaire.
En effet, cela doit vous sembler extraordinaire à vous.
S'il fallait que vous meniez la vie du docteur Knock, je crois que vous crieriez grâce.
Le Docteur. Hé ! quelle vie mène-t-il donc ?
Une vie de forçat.
Dès qu'il est levé, c'est pour courir à ses visites.
A dix heures, il passe à l'hôtel.
Vous le verrez dans cinq minutes.
Puis les consultations chez lui.
Et les visites, de nouveau, jusqu'au bout du canton. je sais bien qu'il a son automobile.
Une belle voiture neuve qu'il conduit à fond de train.
Mais je suis sûre qu'il lui arrive plus d'une fois de déjeuner d'un sandwich.
Le Docteur. C'est exactement mon cas à Lyon.
Ah ?...
Ici pourtant, vous aviez su vous faire une petite vie tranquille.
Vous vous rappelez vos parties de billard dans l'estaminet ?
Le Docteur. Il faut croire que de mon temps les gens se portaient mieux.
Ne dites pas cela, monsieur Parpalaid.
Les gens n'avaient pas l'idée de se soigner, c'est tout différent.
Il y en a qui s'imaginent que dans nos campagnes nous sommes encore des sauvages, que nous n'avons aucun souci de notre personne, que nous attendons que notre heure soit venue de crever comme les animaux, et que les remèdes, les régimes, les appareils et tous les progrès, c'est pour les grandes villes.
Erreur, monsieur Parpalaid.
Nous nous apprécions autant que quiconque.
Et bien qu'on n'aime pas à gaspiller son argent, on n'hésite pas à se payer le nécessaire.
Vous, monsieur Parpalaid, vous en êtes au paysan d'autrefois.
Qui coupait les sous en quatre.
Et qui aurait mieux aimé perdre un œil et une jambe que d'acheter trois francs de médicaments.
Les choses ont changé, Dieu merci.
Le Docteur. Enfin, si les gens en ont assez d'être bien portants, et s'ils veulent s'offrir le luxe d'être malades, ils auraient tort de se gêner. C'est d'ailleurs tout bénéfice pour le médecin.
En tout cas, personne ne vous laissera dire que le docteur Knock est intéressé.
C'est lui qui a créé les consultations gratuites, que nous n'avions jamais connues ici.
Pour les visites, il fait payer les personnes qui en ont les moyens.
Avouez qu'autrement ce serait malheureux !
Mais il n'accepte rien des indigents.
On le voit traverser tout le canton, dépenser dix francs d'essence et s'arrêter avec sa belle voiture devant la cahute d'une pauvre vieille qui n'a même pas un fromage de chèvre à lui donner.
Et il ne faut pas insinuer non plus qu'il découvre des maladies aux gens qui n'en ont pas.
Moi, la première, je me suis peut-être fait examiner dix fois depuis qu'il vient quotidiennement à l'hôtel. Chaque fois il s'y est prêté avec la même patience, m'auscultant des pieds à la tête, avec tous ses instruments, et y perdant un bon quart d'heure. Il m'a toujours dit que je n'avais rien, que je ne devais pas me tourmenter, que je n'avais qu'à bien manger et à bien boire. Et pas question de lui faire accepter un centime.
La même chose pour M. Bernard, l'instituteur, qui s'était mis dans la tête qu'il était porteur de germes et qui n'en vivait plus.
Pour le rassurer, le docteur Knock a été jusqu'à lui analyser trois fois ses excréments.
D'ailleurs voici M. Mousquet qui vient faire une prise de sang au 15 avec le docteur.
Vous pourrez causer ensemble.
Et puis, donnez-moi tout de même votre valise. Je vais essayer de vous trouver un coin.


Scène IV Parpalaid, Mousquet
Mousquet., dont la tenue est devenue fashionable. Le docteur n'est pas encore là ? Ah ? le docteur Parpalaid ! Un revenant, ma foi. Il y a si longtemps que vous nous avez quittés.
Le Docteur. Si longtemps ? Mais non, trois mois.
Mousquet. C'est vrai ! Trois mois ! Cela me semble prodigieux. (Protecteur.) Et vous êtes content à Lyon ?
Le Docteur. Très content.
Mousquet. Ah ! tant mieux, tant mieux. Vous aviez peut-être là-bas une clientèle toute faite ?
Le Docteur. Heu... je l'ai déjà accrue d'un tiers... La santé de Mme Mousquet est bonne ?
Mousquet. Bien meilleure.
Le Docteur. Aurait-elle été souffrante?
Mousquet. Vous ne vous rappelez pas, ces migraines dont elle se plaignait souvent? D'ailleurs vous n'y aviez pas attaché d'importance. Le docteur Knock a diagnostiqué aussitôt une insuffisance des sécrétions ovariennes, et prescrit un traitement opo-thérapique qui a fait merveille.
Le Docteur. Ah! Elle ne souffre p lus?
Mousquet. De ses anciennes migraines, plus du tout. Les lourdeurs de tête qu'il lui arrive encore d'éprouver proviennent uniquement du surmenage et n'ont rien que de naturel. Car nous sommes terriblement surmenés. Je vais prendre un élève. Vous n'avez personne de sérieux à me recommander?
Le Docteur. Non, mais j'y penserai.
Mousquet. Ah! ce n'est plus la petite existence calme d'autrefois. Si je vous disais que, même en me couchant à onze heures et demie du soir, je n'ai pas toujours terminé l'exécution de mes ordonnances.
Le Docteur. Bref, le Pérou.
Mousquet. Oh ! il est certain que j'ai quintuplé mon chiffre d'affaires, et je suis loin de le déplorer. Mais il y a d'autres satisfactions que celle-là. Moi, mon cher docteur Parpalaid, j'aime mon métier; et j'aime à me sentir utile. Je trouve plus de plaisir à tirer le collier qu'à ronger mon frein. Simple question de tempérament. Mais voici le docteur.
Scène V Les mêmes, Knock
Knock. Messieurs. Bonjour, docteur Parpalaid. je pensais à vous. Vous avez fait bon voyage?
Le Docteur. Excellent.
Knock. Vous êtes venu avec votre auto?
Le Docteur. Non. Par le train.
Knock. Ah bon! Il s'agit de l'échéance, n'est-ce pas?
Le Docteur. C'est-à-dire que je profiterai de l'occasion...
Mousquet. Je vous laisse, messieurs. (A Knock.) je monte au 15.
Scène VI Les mêmes moins Mousquet
Le Docteur. Vous ne m'accusez plus maintenant de vous avoir « roulé »?
Knock. L'intention y était bien, ma chère consœur.
Le Docteur. Vous ne nierez pas que je vous ai cédé le poste, et le poste valait quelque chose.
Knock. Oh ! vous auriez pu rester. Nous nous serions à peine gênés l'un l'autre. M. Mousquet vous a parlé de nos premiers résultats ?
Le Docteur. On m'en a parlé.
Knock., fouillant dans son portefeuille. A titre tout à fait confidentiel, je puis vous communiquer quelques-uns de mes graphiques. Vous les rattacherez sans peine à notre conversation d'il y a trois mois. Les consultations d'abord. Cette courbe exprime les chiffres hebdomadaires. Nous partons de votre chiffre à vous, que j'ignorais, mais que j'ai fixé approximativement à 5.
Le Docteur. Cinq consultations par semaine? Dites le double hardiment, ma chère consœur.
Knock. Soit. Voici mes chiffres à moi. Bien entendu, je ne compte pas les consultations gratuites du lundi. Mi-octobre, 37. Fin octobre: go. Fin novembre: 128. Fin décembre : je n'ai pas encore fait le relevé, mais nous dépassons 150. D'ailleurs, faute de temps, je dois désormais sacrifier la courbe des consultations à celle des traitements. Par elle-même la consultation ne m'intéresse qu'à demi : c'est un art un peu rudirnentaire, une sorte de pêche au filet. Mais le traitement, c'est de la pisciculture.
Le Docteur. Pardonnez-moi, ma chère consœur : vos chiffres sont rigoureusement exacts?
Knock. Rigoureusement.
Le Docteur. En une semaine, il a pu se trouver, dans le canton de Saint-Maurice, cent cinquante personnes qui se soient dérangées de chez elles pour venir faire queue, en payant, à la porte du médecin? On ne les y a pas amenées de force, ni par une contrainte quelconque?
Knock. Il n'y a fallu ni les gendarmes, ni la troupe.
Le Docteur. C'est inexplicable.
Knock. Passons à la courbe des traitements. Début d'octobre, c'est la situation que vous me laissiez; malades en traitement régulier à domicile : 0, n'est-ce pas? (Parpalaid esquisse une protestation molle.) Fin octobre : 32. Fin novembre : 121. I,in décembre... notre chiffre se tiendra entre 245 et 250.
Le Docteur. J'ai l'impression que vous abusez de ma crédulité.
Knock. Moi, je ne trouve Pas cela énorme. N'oubliez pas que le canton comprend 2 853 foyers, et là-dessus 1 502 revenus réels qui dépassent 12 000 francs.
Le Docteur. Quelle est cette histoire de revenus?
Knock., il se dirige vers le lavabo. Vous ne pouvez tout de même pas imposer la charge d'un malade en permanence à une famille dont le revenu n'atteint pas douze mille francs. Ce serait abusif. Et pour les autres non plus, l'on ne saurait prévoir un régime uniforme. J'ai quatre échelons de traitements. Le plus modeste, pour les revenus de douze à vingt mille, ne comporte qu'une visite par semaine, et cinquante francs environ de frais pharmaceutiques par mois. Au sommet, le traitement de luxe, pour revenus supérieurs à cinquante mille francs, entraine un minimum de quatre visites par semaine, et de trois cents francs par mois de frais divers: rayons X, radium, massages électriques, analyses, médication courante, etc...
Le Docteur. Mais comment connaissez-vous les revenus de vos clients? '
Knock., il commence un lavage de mains minutieux. Pas par les agents du fisc, croyez-le. Et tant mieux pour moi. Alors que je dénombre 1 502 revenus supérieurs à 12 ooo francs, le contrôleur de l'impôt en compte 17. Le plus gros revenu de sa liste est de 2o ooo. Le plus gros de la mienne, de 12o ooo. Nous ne concordons jamais. Il faut réfléchir que lui travaille pour l'État.
Le Docteur. Vos informations à vous, d'où viennent-elles?
Knock., souriant. De bien des sources. C'est un très gros travail. Presque tout mon mois d'octobre y a passé. Et je revise constamment. Regardez ceci : c'est joli, n'est-ce pas?
Le Docteur. On dirait une carte du canton. Mais que signifient tous ces points rouges?
Knock. C'est la carte de la pénétration médicale. Chaque point rouge indique l'emplacement d'un malade régulier. Il y a un mois vous auriez vu ici une énorme tache grise : la tache de Chabrières.
Le Docteur. Plait-il?
Knock. Oui, du nom du hameau qui en formait le centre. Mon effort des dernières semaines a porté principalement là-dessus. Aujourd'hui, la tache n'a pas disparu, mais elle est morcelée. N'est-ce pas? On la remarque à peine.
Silence.
Le Docteur. Même si je voulais vous cacher mon ahurissement, ma chère consœur, je n'y parviendrais pas. je ne puis guère douter de vos résultats : ils me sont confirmés de plusieurs côtés. Vous êtes un homme étonnant. D'autres que moi se retiendraient peut-être de vous le dire -. ils le penseraient. Ou alors, ils ne seraient pas des médecins. Mais me permettez-votis de me poser une question tout haut?
Knock. Je vous en prie.
Le Docteur. Si je possédais votre méthode... si je l'avais bien en main comme vous... s'il ne me restait qu'à la pratiquer...
Knock. Oui.
Le Docteur. Est-ce que je n'éprouverais pas un scrupule? (Silence.) Répondez-moi.
Knock. Mais c'est à vous de répondre, il me semble.
Le Docteur. Remarquez que je ne tranche rien. je soulève un point excessivement délicat.
Silence.
Knock. Je voudrais vous comprendre mieux.
Le Docteur. Vous allez dire que je donne dans le rigorisme, que je coupe les cheveux en quatre. Mais, est-ce que, dans votre méthode, l'intérêt du malade n'est pas un peu subordonné à l'intérêt du médecin?
Knock. Docteur Parpalaid, vous oubliez qu'il y a un intérêt supérieur à ces deux-là.
Le Docteur. Lequel?
Knock. Celui de la médecine. C'est le seul dont je me préoccupe.
Silence. Parpalaid médite.
Le Docteur. Oui, oui, oui.
A partir de ce moment et jusqu'à la fin de la pièce, l'éclairage de la scène Prend peu à peu les caractères de la Lumière Médicale, qui, comme on le sait, est plus riche en rayons verts et violets que la simple Lumière Terrestre...
Knock. Vous me donnez un canton peuplé de quelques milliers d'individus neutres, indéterminés. Mon rôle, c'est de les déterminer, de les amener à l'existence médicale. je les mets au lit, et je regarde ce qui va pouvoir en sortir : un tuberculeux, un névropathe, un artério-scléreux, ce qu'on voudra, mais quelqu'un, bon Dieu! quelqu'un! Rien ne m'agace comme cet être ni chair ni poisson que vous appelez un homme bien portant.
Le Docteur. Vous ne pouvez cependant pas mettre tout un canton au lit!
Knock., tandis qu'il s'essuie les mains. Cela se discuterait. Car j'ai connu, moi, cinq personnes de la même famille, malades toutes à la fois, au lit toutes à la fois, et qui se débrouillaient fort bien. Votre objection me fait penser à ces fameux économistes qui prétendaient qu'une grande guerre moderne ne pourrait pas durer plus de six semaines. La vérité, c'est que nous manquons tous d'audace, que personne, pas même moi, n'osera aller jusqu'au bout et mettre toute une population au lit, pour voir, pour voir! Mais soit! je vous accorderai qu'il faut des gens bien portants, ne seraitce que pour soigner les autres, ou former, à l'arrière des malades en activité, une espèce de réserve. Ce que je n'aime pas, c'est que la santé prenne des airs de provocation, car alors vous avouerez que c'est excessif. Nous fermons les yeux sur un certain nombre de cas, nous laissons à un certain nombre de gens leur masque de prospérité. Mais s'ils viennent ensuite se pavaner devant nous et nous faire la nique, je me fâche. C'est arrivé ici pour M. Raffalens.
Le Docteur. Ah! le colosse? Celui qui se vante de porter sa bellemère à bras tendu?
Knock. Oui. Il m'a défié près de trois mois... Mais ça y est.
Le Docteur. Quoi?
Knock. Il est au lit. Ses vantardises commençaient à affaiblir l'esprit médical de la population.
Le Docteur. Il subsiste pourtant une sérieuse difficulté.
Knock. Laquelle?
Le Docteur. Vous ne pensez qu'à la médecine... Mais le reste? Ne craignezvous pas qu'en généralisant l'application de vos méthodes, on n'amène un certain ralentissement des autres activités sociales dont plusieurs sont, malgré tout, intéressantes?
Knock. Ça ne me regarde pas. Moi, je fais de la médecine.
Le Docteur. Il est vrai que lorsqu'il construit sa ligne de chemin de fer, l'ingénieur ne se demande pas ce qu'en pense le médecin de campagne.
Knock. Parbleu! (Il remonte vers le fond de la scène et s'approche d'une fenêtre.) Regardez un peu ici, docteur Parpalaid. Vous connaissez la vue qu'on a de cette fenêtre. Entre deux parties de billard, jadis, vous n'avez pu manquer d'y prendre garde. Tout là-bas, le mont Aligre marque les bornes du canton. Les villages de Mesclat et de Trébures s'aperçoivent à gauche; et si, de ce côté, les maisons de Saint-Maurice ne faisaient pas une espèce de renflement, c'est tous les hameaux de la vallée que nous aurions en enfilade. Mais vous n'avez dû saisir là que ces beautés naturelles, dont vous êtes friand. C'est un paysage rude, à peine humain, que vous contempliez. Aujourd'hui, je vous le donne tout imprégné de médecine, animé et parcouru par le feu souterrain de notre art. La première fois que je me suis planté ici, au lendemain de mon arrivée, je n'étais pas trop fier; je sentais que ma présence ne pesait pas lourd. Ce vaste terroir se passait insolemment de moi et de mes pareils. Mais maintenant, j'ai autant d'aise à me trouver ici qu'à son clavier l'organiste des grandes orgues. Dans deux cent cinquante de ces maisons - il s'en faut que nous les voyions toutes à cause de l'éloignement et des feuillages - il y a deux cent cinquante chambres où quelqu'un confesse la médecine, deux cent cinquante lits où un corps étendu témoigne que la vie a un sens, et grâce à moi un sens médical. La nuit, c'est encore plus beau, car il y a les lumières. Et presque toutes les lumières sont à moi. Les non-malades dorment dans les ténèbres. Ils sont supprimés. Mais, les malades ont gardé leur veilleuse ou leur lampe. Tout ce qui reste en marge de la médecine, la nuit m'en débarrasse, m'en dérobe l'agacement et le défi. Le canton fait place à une sorte de firmament dont je suis le créateur continuel. Et je ne vous parle pas des cloches. Songez que, pour tout ce monde, leur premier office est de rappeler mes prescriptions; qu'elles sont la voix de mes ordonnances. Songez que, dans quelques instants, il va sonner dix heures, que pour tous mes malades, dix heures, c'est la deuxième prise de température rectale, et que, dans quelques instants, deux-cent cinquante thermomètres vont pénétrer à la fois...
Le Docteur, lui saisissant le bras avec émotion. Ma Chère Consœur, j'ai quelque chose à vous proposer.
Knock. Quoi?
Le Docteur. Une personnecomme vous n'est pas à sa place dans un chef-lieu de canton. Il vous faut une grande ville.
Knock. Je l'aurai, tôt ou tard.
Le Docteur. Attention! Vous êtes juste à l'apogée de vos forces. Dans quelques années, elles déclineront déjà. Croyez-en mon expérience.
Knock. Alors?
Le Docteur. Alors, vous ne devriez pas attendre.
Knock. Vous avez une situation à m'indiquer?
Le Docteur. La mienne. je vous la donne. je ne puis pas mieux vous prouver mon admiration.
Knock. Oui... Et vous, qu'estce que vous deviendriez?
Le Docteur. Moi? je me contenterais de nouveau de SaintMaurice.
Knock. Oui.
Le Docteur. Et je vais plus loin. Les quelques milliers de francs que vous me devez, je vous en fais cadeau.
Knock. Oui... Au fond, vous n'êtes pas si bête qu'on veut bien le dire.
Le Docteur. Comment cela?
Knock. Vous produisez peu, mais vous savez acheter et vendre. Ce sont les qualités du commerçant.
Le Docteur. Je vous assure que...
Knock. Vous êtes même, en l'espèce, assez bon psychologue. Vous devinez que je ne tiens plus à l'argent dès l'instant que j'en gagne beaucoup; et que la pénétration médicale d'un ou deux quartiers de Lyon m'aurait vite fait oublier mes graphiques de SaintMaurice. Oh! je n'ai pas l'intention de vieillir ici. Mais de là à me jeter sur la première occasion venue!
SCÈNE VII LES MÊMES, Mousquet.
Mousquet traverse discrètement la salle pour gagner la rue. Knock l'arrête.
Knock. Approchez-vous, cher ami. Savez-vous ce que me propose le docteur Parpalaid?... Un échange de postes. J'irais le remplacer à Lyon. Il reviendrait ici.
Mousquet. C'est une plaisanterie.
Knock. Pas du tout. Une offre très sérieuse.
Mousquet. Les bras m'en tombent... Mais, naturellement, vous refusez?
Le Docteur. Pourquoi le docteur Knock refuserait-il?
Mousquet, à Parpalaid. Parce que, quand en échange d'un hammerless de deux mille francs on leur offre un pistolet à air comprimé « Eurêka », les gens qui ne sont pas fous ont l'habitude de refuser. Vous pourriez aussi proposer au docteur un troc d'automobiles.
Le Docteur. Je vous prie de croire que je possède à Lyon une clientèle de premier ordre. J'ai succédé au docteur Merlu, qui avait une grosse réputation.
Mousquet. Oui, mais il y a trois mois de ça. En trois mois, on fait du chemin. Et encore plus à la descente qu'à la montée. (A Knock.) D'abord, mon cher docteur, la population de Saint-Maurice n'acceptera jamais.
Le Docteur. Qu'a-t-elle à voir là-dedans? Nous ne lui demanderons pas son avis.
Mousquet. Elle vous le donnera. Je ne vous dis pas qu'elle fera des barricades. Ce n'est pas la mode du pays et nous manquons de pavés. Mais elle pourrait vous remettre sur la route de Lyon. (Il aperçoit Mme Rémy.) D'ailleurs, vous allez en juger.
Entre madame Rémy, Portant des assiettes.
SCÈNE VIII LES MÊMES, Mme Rémy.
Mousquet. Madame Rémy, apprenez une bonne nouvelle. Le docteur Knock nous quitte, et le docteur Parpalaid revient.
Elle lâche sa pile d'assiettes, mais les rattrape à temps, et les tient appliquées sur sa poitrine, en rosace.
Mme Rémy. Ah! mais non! Ah! mais non! Moi je vous dis que ça ne se fera pas. (A Knock.) Ou alors il faudra qu'ils vous enlèvent de nuit en aéroplane, parce que j'avertirai les gens et on ne vous laissera pas partir. On crèvera plutôt les pneus de votre voiture. Quant à vous, monsieur Parpalaid, si c'est pour ça que vous êtes venu, j'ai le regret de vous dire que je ne dispose plus d'une seule chambre, et quoique nous soyons le 4 janvier, vous serez dans l'obligation de coucher dehors.
Elle va mettre ses assiettes sur une table.
Le Docteur., très ému. Bien, bien ! L'attitude de ces gens envers un homme qui leur a consacré vingtcinq ans de sa vie est un scandale. Puisqu'il n'y a plus de place à SaintMaurice que pour le charlatanisme, je préfère gagner honnêtement mon pain à Lyon honnêtement, et d'ailleurs largement. Si j'ai songé un instant à reprendre mon ancien poste, c'était, je l'avoue, à cause de la santé de ma femme, qui ne s'habitue pas à l'air de la grande ville. Docteur Knock, nous réglerons nos affaires le plus tôt possible. Je repars ce soir.
Knock. Vous ne nous ferez pas cet affront, mon cher confrère. Mme Rémy, dans la surprise d'une nouvelle d'ailleurs inexacte, et dans la crainte où elle était de laisser tomber ses assiettes, n'a pu garder le contrôle de son langage. Ses paroles ont trahi sa pensée. Vous voyez : maintenant que sa vaisselle est en sécurité, Mme Rémy a retrouvé sa bienveillance naturelle, et ses yeux n'expriment plus que la gratitude que partage toute la population de Saint-Maurice pour vos vingt-cinq années d'apostolat silencieux.
Mme Rémy. Sûrement, M. Parpalaid a toujours été un très brave homme. Et il tenait sa place aussi bien qu'un autre tant que nous pouvions nous passer de médecin. Ce n'était ennuyeux que lorsqu'il y avait épidémie. Car vous ne me direz pas qu'un vrai médecin aurait laissé mourir tout ce monde au temps de la grippe espagnole.
Le Docteur. Un vrai médecin ! Quelles choses il faut s'entendre dire! Alors, vous croyez, madame Rémy, qu'un « vrai médecin » peut combattre une épidémie mon diale? A peu près comme le garde champêtre peut combattre un tremblement de terre. Attendez la prochaine, et vous verrez si le docteur Knock s'en tire mieux que moi.
Mme Rémy. Le docteur Knock... écoutez, monsieur Parpalaid. Je ne discuterai pas d'automobile avec vous, parce que je n'y entends rien. Mais je commence à savoir ce que c'est qu'un malade. Eh bien, je puis vous dire que dans une population où tous les gens chétifs sont déjà au lit, on l'attend de pied ferme, votre épidémie mondiale. Ce qu'il y a de terrible, comme l'expliquait l'autre jour encore M. Bernard, à la confèrence, c'est un coup de tonnerre dans un ciel bleu.
Mousquet. Mon cher docteur, je ne vous conseille pas de soulever ici des controverses de cet ordre. L'esprit pharmacomédical court les rues. Les notions abondent. Et le premier venu vous tiendra tête.
Knock. Ne nous égarons pas dans des querelles d'école. Mme Rémy et le docteur Parpalaid peuvent différer de conceptions, et garder néanmoins les rapports les plus courtois. (A Mme Rémy.) Vous avez bien une chambre pour le docteur ?
Mme Rémy. Je n'en ai pas. Vous savez bien que nous arrivons à peine à loger les malades. Si un malade se présentait, je réussirais peutêtre à le caser, en faisant l'impossible parce que c'est mon devoir.
Knock. Mais si je vous disais que le docteur n'est pas en état de repartir dès cet aprèsmidi, et que, médicalement parlant, un repos d'une journée au moins lui est nécessaire ?
Mme Rémy. Ah ! ce serait autre chose... Mais... M. Parpalaid n'est pas venu consulter ?
Knock. Serait-il venu consulter que la discrétion professionnelle m'empêcherait peut être de le déclarer publiquement.
Le Docteur. Qu'allez-vous chercher là ? je repars ce soir et voilà tout.
Knock., le regardant. Mon cher confrère, je vous parle très sérieusement. Un repos de vingtquatre heures vous est indispensable. je déconseille le départ aujourd'hui, et au besoin je m'y oppose.
Mme Rémy. Bien, bien, docteur. je ne savais pas. M. Parpalaid aura un lit, vous pouvez être tranquille. Faudratil prendre sa température?
Knock. Nous recauserons de cela tout à l'heure.
Mme Rémy se retire.
Mousquet. Je vous laisse un instant, messieurs. (A Knock.) J'ai cassé une aiguille, et je vais en prendre une autre à la pharmacie.
Il sort.
Scène IX Knock, Parpalaid
Le Docteur. Dites donc, c'est une plaisanterie ? (Petit silence.) Je vous remercie, de toute façon. Ça ne m'amusait pas de recommencer ce soir même huit heures de voyage. (Petit silence.) Je n'ai plus vingt ans et je m'en aperçois. (Silence.) C'est admirable, comme vous gardez votre sérieux. Tantôt, vous avez eu un air pour me dire ça... (Il se lève.) J'avais beau savoir que c'était une plaisanterie et connaître les ficelles du métier... oui, un air et un œil... comme si vous m'aviez scruté jusqu'au fond des organes... Ah ! c'est très fort.
Knock. Que voulez-vous ! Cela se fait un peu malgré moi. Dès que je suis en présence de quelqu'un, je ne puis pas empêcher qu'un diagnostic s'ébauche en moi... même si c'est parfaitement inutile, et hors de propos. (Confidentiel.) A ce point que, depuis quelque temps, j'évite de me regarder dans la glace.
Le Docteur. Mais... un diagnostic... que voulez-vous dire ? un diagnostic de fantaisie, ou bien ?...
Knock. Comment, de fantaisie ? Je vous dis que malgré moi quand je rencontre un visage, mon regard se jette, sans même que j'y pense, sur un tas de petits signes imperceptibles... la peau, la sclérotique, les pupilles, les capillaires, l'allure du souffle, le poil... que sais-je encore, et mon appareil à construire des diagnostics fonctionne tout seul. Il faudra que je me surveille, car cela devient idiot.
Le Docteur. Mais c'est que... permettez... J'insiste d'une manière un peu ridicule, mais j'ai mes raisons... Quand vous m'avez dit que j'avais besoin d'une journée de repos, était-ce par simple jeu, ou bien ?... Encore une fois, si j'insiste, c'est que cela répond à certaines préoccupations que je puis avoir. Je ne suis pas sans avoir observé sur moi-même telle ou telle chose, depuis quelque temps... et ne fût-ce qu'au point de vue purement théorique, j'aurais été très curieux de savoir si mes propres observations coîncident avec l'espèce de diagnostic involontaire dont vous parlez.
Knock. Mon cher confrère laissons cela pour l'instant. (Sonnerie de cloches.) Dix heures sonnent. Il faut que je fasse ma tournée. Nous déjeunerons ensemble, si vous voulez bien me donner cette marque d'amitié. Pour ce qui est de votre état de santé, et des décisions qu'il comporte peut-être, c'est dans mon cabinet, cet après-midi, que nous en parlerons plus à loisir.
Knock s'éloigne. Dix heures achèvent de sonner. Parpalaid médite, a#aissé sur une chaise. Scipion, la bonne, mme Rémy paraissent, Porteurs d'instruments rituels, et défilent, au sein de la Lumière Médicale.
RIDEAU

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