Notre
Adaptation
elle
repose sur plusieurs axes :
- les éditions successives du texte (avec leurs auto-censures
ou censures)
- le manuscrit
- les options de Marc Favier, celles de Hervé Bargy, celles
des acteurs.
Le
Capitan
Matamore,
Capitaine, Fanfaron. Il y a plusieurs noms pour un même emploi
: celui d'un soldat fanfaron et grotesque :
uniforme à rayures multicolores, gros boutons dorés,
chapeau à plumes, longue épée recouverte de...
toiles d'araignée !
Dans
l'examen de son Illusion comique, Comeille parle d'un personnage "qui
n'a d'être que dans l'imagination, inventé exprès
pour faire rire, et dont il ne se trouve pas d'original parmi les
hommes". Il fait là allusion au capitan matamore (tueur
de Maures), fanfaron qui pendant un siècle et demi environ
et à l'aide des influences italienne et espagnole, a fait fortune
sur la scène française.
Depuis
que la Renaissance a redécouvert le Miles gloriosus de Plaute,
le fameux Pyrgopolynice (le vainqueur des remparts),
Maréchal
fit, en 1637,
une comédie intitulée : Le véritable Capitan
matamore ou le Fanfaron, qui est imitée du Miles
gloriosus de Plaute.
le
Miles Gloriosus de Plaute. En ouverture de la pièce, le soldat
fanfaron, Pyrgopolynice, est en train de dialoguer avec le parasite
Artotrogus. Ce personnage, qui n’apparaît nulle part ailleurs
dans la pièce, a précisément le rôle de
promouvoir et de pousser à un très haut point de ridicule
le narcissisme du soldat.
Italiens,
Espagnols, Français ne se sont pas privés d'introduire
dans leurs comédies ce personnage de guignol, haut en couleurs,
dont la posture comme le verbe sont sûrs d'exciter le rire.
Le capitaine Fierabras des Jaloux de Larivey et le Taillebras du Railleur
de Maréchal en sont des relais. Les années 1645-1650
sont riches de soldats fanfarons: le Capitan Matamore, Dom Japhet
d'Arménie, le Parasite; mais deux créations dramatiques
surtout ont influencé Cyrano: le Matamore de Corneille et l'Artabaze
de Desmarets de Saint-Sorlin.
Antoine
de Baif en a fourni le modèle en France dès 1567, en
traduisant une comédie de Plaute sous le titre le Brave ou
le Taille-bras', mais le début de la carrière dramatique
du soldat fanfaron remonte en fait au cinquième siècle
avant jésus-Christ, Aristophane, dans sa comédie intitulée
Les Achamiens qui date de 425 environ, met en scène assez brièvement
un soldat du nom de Lamachus qui ne parle que de guerre et de son
épée mais que personne ne prend au sérieux. Parmi
les alazon ou imposteurs de Ménandre au siècle suivant,
les soldats fanfarons tiennent une place comique assez importante;
leur rôle est souvent connu grâce aux adaptations réalisées
par Plaute des pièces grecques en grande partie perdues ou
dont il ne reste que des fragments. Outre le fanfaron qui donne à
la pièce le titre de Miles glc)riosus, on rencontre dans une
demi-douzaine de comédies de Plaute vers les années
200 d'autres soldats exhibant les défauts que nous retrouverons
chez les matamores de la scène française. Anthémonidés,
dans Poenulus (le Carthaginois), se targue d'avoir débarrassé
le monde d'hommes ailés: "il y eut dans cette bataille
pentétronique, soixante mille hommes volants qui périrent
en un jour sous mes coups" (Acte 11). Dans Truculentuç
(le Rustre) le militaire qui croit être le père d'un
nouveau-né s'enquiert "Eqt-il déjà grand?
taille-t-il déjà en pièces une légion?
est-ce déjà le pillage?" Quoique l'enfant n'ait
guère que cinq jours Stratophane estime que "C'en était
assez, par Hercule, pour s'être déjà signalé.
Pourquoi sort-il du ventre de sa mère avant d'être en
état d'aller au combat?" (Acte 11) ".
Terence est un autre auteur latin qui a trouvé son inspiration
dans les pièces de Ménandre. Le soldat Thrason de ]'Eunuque
est emprunté au Colax (le Flatteur) de
Le
rôle de Châteaufort est toutefois beaucoup plus important
en longueur: plus de 300 lignes, alors que Matamore et Artabaze font
respectivement 273 et 299 vers. Une ligne comportant en moyenne à
peu près 18 syllabes, on peut considérer qu'il parle
une fois et demie plus que ses homologues. Il figure seulement dans
10 scènes, encore son rôle est-il réduit dans
les deux derniers actes. Comme Matamore, personnage d'apparence, c'est
la pièce qu'il se manifeste 24 , notamment par de longues tirades.25
Qui aurait pu écouter sans se lasser la monotonie des rodomontades
infinies de Châteaufort?26
Blanc : Châteaufort est un capitan d'une espèce toute
nouvelle.
Blanc :
La tradition a adopté sans discussion les principaux traits
du miles gloriosus: la couardise, la vantardise, l'exagération
à un degré inouï, une espèce d'érudition
mythologique, géographique et même cosmographique, et
la défaite finale; le fanfaron est toujours déconfit
s'il n'est pas toujours battu, déconfiture qu'il ne reconnaît
pas, au demeurant, car il s'entend à merveille au raisonnement
du renard de La Fontaine en face des raisins inaccessibles27. Souvent
il a pour valet temporaire un jeune premier qui lui est infiniment
supérieur en condition et en qualités, mais ce n'est
pas le cas dans Le Pédant joué, où il est seul.
Il n'a pas non plus l'occasion de faire sa cour à celle qu'il
aime; pourtant il pose au jeune homme à la mode; quelques décennies
plus tard, on aurait dit au petit-maître. Au quatrième
acte, Paquier le reconnaîtra dans le portrait qu'a tracé
Granger à la scène précédente:
Il t'en conviendra voir d'autres, la barbe faite en garde de poignard,
aux moustaches rubantées, au crin poudré, au manteau
galonné, qui, tout échauffés, se présenteront
à toi 28.
Ces différents traits, Châteaufort les assume, et son
originalité vient de ce qu'il les porte à un niveau
jusqu'alors inconnu, allant, comme le dit fort bien Jacques Prévot,
« au-delà de l'outrance même ». Outrance
qui réside moins dans le contenu du discours que dans sa forme:
Châteaufort oblige les dieux à une course perpétuelle,
chacun sur une planète; un de ses revers remplit l'univers
de terreur, au point que celui-ci se ramasse en une boule, de carré
qu'il était; mais Matamore envoyait le destin donner des ordres
à Jupiter et malgré lui empêchait le soleil de
se lever, l'aurore passant la matinée dans sa chambre, à
essayer de le séduire, sans succès d'ailleurs; quant
à Artabaze, copernicien, il suspend la course du soleil, qu'il
place au centre du monde, la terre et les cieux roulant à l'entour29.
Châteaufort est plus prolixe, pratiquant, comme les autres personnages
de Cyrano mais dans son domaine propre, ce que Jacques Prévot
appelle « la rhétorique de l'épuisement».
Ce qui, chez les autres, s'expose en trois ou quatre vers, donne lieu
ici à une longue tirade, tout entière consacré
à l'auto-création de Châteaufort. Non seulement
il explique comment la Nature pour le créer
empoigna les âmes de Samson, d'Hector, d'Achille, d'Ajax, de
Cyrus, d'Epaminondas, d'Alexandre, de Romule, de Scipion, d'Annibal,
de Sylla, de Pompée, de Pyrrhus, de Caton, de César
et d'Antoine, puis les ayant pulvérisées, calcinées,
rectifiées, elle réduisit toute cette confection en
un spirituel sublimé qui n'attendait plus qu'un fourreau pour
s'y fourrer.
mais comment l'Art et la Nature se querellèrent, comment il
envoya les principaux dieux chevaucher les planètes et fit
des autres un saupiquet pour son dîner.
Au reste, le personnage sait éviter la monotonie et sa vantardise
ne se manifeste pas toujours de la même façon. Au début
de l'acte IR, il se livre à un monologue où il imagine
les diverses morts qu'il pourrait infliger à La Tremblaye...
pour conclure que, aucune ne le satisfaisant, il est obligé
de lui laisser la vie. Lorsque Gareau le roue de coups, il explique
qu'il ne peut se battre avec un vilain. A la scène 10, il fait
semblant d'avoir perdu le garde imaginaire que lui aurait donné
le tribunal des maréchaux, car il lui faut absolument quelqu'un
pour l'empêcher de tirer l'épée. Au quatrième
acte (sc. 2), il évoque encore les catastrophes causées
par le vent de son épée, et il le fait dans une série
de jeux de mots, peut-être ridicules mais qui sont loin d'être
sots. Au cinquième acte enfin, voulant assister à la
comédie, il mêle intimidation et supplication. Il y a
donc une extrême variété dans une conduite qui
pourrait n'être que de rodomontades monotones.
Orateur, Châteaufort l'est par essence, toute sa raison de vivre,
toute sa vie est réfugiée dans sa parole: supprimez-la,
ne reste qu'un triste poltron, sans argent ni courage; quant à
sa noblesse, on n'en sait rien. Peut-on même le qualifier de
mythomane ? Le terme implique une adhésion profonde à
une création de l'imaginaire; mais Châteaufort croitil
à ce qu'il dit, hors le moment où il le dit ? Ce n'est
même pas certain ; d'où pour lui la nécessité
de parler sans cesse. Ou, pour nous exprimer autrement, le personnage
n'existe que par une suite de discours sans arrière-plan, collée
sur le mannequin du miles gloriosus, et dont toute la psychologie
se réduit à un semblant de cohérence.
En revanche, les trois caractères dominants sont poussés
au-delà du maximum. Même Châteaufort est plus outré
que les autres soldats fanfarons du répertoire : plus que Matamore,
plus qu'Artabaze des Visionnaires. Certes, la naissance divine, les
unions avec les déesses sont monnaie courante, mais la théophagie
cannibale de Châteaufort dépasse les limites habituelles,
de même que la transformation des dieux en juifs errants ou
plutôt en chevaux de manège et les jeux de mots sur le
verbe courir (1, 1). Cyrano s'amuse avec son propre jeu, glissant
au passage une allusion au très sérieux débat
esthétique entre l'art et la nature.
Blanc
Bibliographie
:
Mythomanie dramatique: Le Capitan matamore, par Marie-France
Hilgar, The French Review, Vol. 56, No. 2 (Dec., 1982), pp. 250-256
Chateaufort
Un
des meilleurs amis de Cyrano s'appelait M. de Châteaufort
; mais le personnage aurait hérité des traits de son
ancien capitaine dans la 13ème compagnie des gardes-nobles,
le sieur de Carbon de Castel-Jaloux.
Cyrano peut aussi avoir emprunté ce nom à un village
de la vallée de Chevreuse, où il a passé son
enfance.
Acte V, scène 9, Châteaufort explique lui-même
à Paquier qu’il peut avoir plusieurs noms :
“D'abord
que quelqu'un viendra s'offrir, demande-lui son nom, car s'il
s'appelle la Montagne, la Tour, la Roche, la Bute, Fortchâteau,
Châteaufort, ou de quelqu'autre titre inébranlable,
tu peux t'assurer que c'est moi.”
De
tous les personnages, c'est sans doute celui qui a le plus d'ancêtres.
Dans la typologie de la commedia dell'arte, il correspond parfaitement
au Capitan (voir ce mot)
Le
Collège de Beauvais
"La
scène est à Paris au Collège de Beauvais"
Le
collège de Beauvais a été fondé en 1365
par Jean de Dormans, cardinal-évêque de Beauvais, chancelier
de France. Il était situé dans la rue Saint-Jean-de-Beauvais,
appelé alors rue du Clos-Bruneau. Il se composait, dans l’origine,
de douze boursiers, d’un maître, d’un sous-maître
et d’un procureur. Le nombre des boursiers, par suite de diverses
fondations, fut porté plus tard à vingt-quatre, assistés
de cinq chapelains et de deux clercs de chapelle. L’histoire
de ce collège est racontée dans l’ouvrage de
Jean Grangier lui-même (le modèle réel de Cyrano
pour Granger), intitulé : "De l’Estat du Collège
de Dormans, dit de Beauvais", Paris, A. Taupinart, 1628.
Despautère
Jan
Van Pauteren (1460-1520), professeur à l'université
de Louvain, a vu son nom francisé en Jean Despautère.
Il écrivit une grammaire latine à l'usage des écoliers,
entièrement en latin : Universa Grammatica in commodiorem
docendi et discendi usum redacia, publiée
dans certaines éditions sous le titre Johannis Despauterii
ninivitae commentarii gramatici. Cette grammaire doit être
considérée comme le bréviaire des études
latines au XVIIe s.. Rien ne prouve que Cyrano l'ait eue sous les
yeux; ni aucune autre, car les règles qu'il cite étaient
apprises par cœur et il en avait certainement gardé
le souvenir.
L'Écriture
Il
est communément admis qu’il s’agit d’une
œuvre de jeunesse, composée au sortir du collège,
vers 17 ou 18 ans, dans tout le feu de la rancune de l'auteur pour
son ancien principal, Grangier.
Cependant, dans le II, 4, Paquier dit :
“et l'autre jour encore les Polonais
enlevèrent la Princesse Marie en plein jour à l'Hôtel
de Nevers, sans que personne osât branler.”
C’est une allusion au mariage brusqué, par ambassadeurs,
de Marie de Gonzague avec le roi de Pologne, le 6 novembre 1645.
La touche finale est donc au plus tôt de cette époque.
Cyrano a donc 26 ans. Peut-être l’essentiel a été
écrit plus tôt et 1645 est une période de réécriture.
Les Éditions
Les
Premières
- Il existe un manuscrit plus long et plus subversif que la version
imprimée. Censure ou Auto-censurée à la publication
, cette version ne fut sans doute pas représentée
à l'époque.
Car il existe un manuscrit du Pédant joué (B.N., F.
fr. n.a. 4557) du plus grand intérêt. C'est une copie
soignée, paginée, très lisible; elle donne
un texte qui sera visiblement émondé pour l'édition.
Madeleine Alcover le date de 1650-1651. C'est dire qu'il est nettement
postérieur au texte primitif. Lorsque l'on avec l'édition,
on s'aperçoit d'une lacune, d'un «bourdon», qui
commence après le dernier mot de la page actuelle 10 v°
et qui se termine avant «au mariage», premiers mots
de la page actuelle 11 r°. Autrement dit, la pagination ne tient
pas compte du bourdon. D'après Madeleine Alcover, on peut
supposer que le texte absent correspondait à un feuillet
arraché, détaché ou manquant par une inadvertance
quelconque, car le texte édité ne présente
aucun caractère qui puisse laisser supposer une suppression
volontaire; de plus la coupure rend le iiianuscrit incohérent.
Il n'a donc pu servir de base à l'édition, pour laquelle
il fallait une lecture exacte; il nous semble qu'il être destiné
à circuler dans des milieux amis, comme c'était le
cas général pour les écrits de ce temps. On
peut penser que ces cercles d'intimes, sans doute assez libertins
en l’occurrence mais prudents, ont suggéré à
Cyrano des suppressions, des atténuations ou des corrections.3
- La première édition imprimée date de1654
: Oeuvres diverses de M. de Cyrano de Bergerac, à Paris,
chez C. de Sercy.
- Les éditions de 1657 et de 1662, quoique délestées
des passages les plus irrévérencieux, n’ont
pas été interdites. Les rares textes contemporains
l’ont jugé sur la forme et pas comme écrivain
blasphématoire. Prévot-Libertinage, Cyrano, anti-christianismeParmi
les éditions modernes, il faut signaler
- celle de P. L. Jacob en 1858 : Oeuvres comiques, galantes et littéraires,
de Cyrano de Bergerac. Paris, éd. Adolphe Delahays.
- celle de Rémy de Gourmont, Paris, Mercure de France, 1908;
- celle de Frédéric Lachèvre, dans les Œuvres
diverses de Cyrano de Bergerac, Paris, Garnier frères, 1933.
Cette édition reprend les notes de P.L. Jacob, mais elle
a l'originalité d'intégrer en italiques dans le texte
les ajouts du manuscrit.
Les plus récentes.
- Jacques Prévot : Cyrano de Bergerac, Œuvres complètes,
Paris, Belin, 1977, suit l'édition originale dont elle respecte
l'orthographe; elle n'est pas annotée, mais en revanche,
les répliques de Gareau donnent lieu à un commentaire
très serré et à une annotation pratiquement
exhaustive dans Cyrano de Bergerac poète et dramaturge, du
même auteur, Paris, Belin, 1978.
- Jacques Truchet dans le tome II du : Théâtre du XVIIe
siècle, coll. de La Pléiade, Paris, Gallimard, 1986,
comportant une annotation abondante sur l'ensemble, est faite d'après
le manuscrit.
- André Blanc: Œuvres complètes, t.III, Paris,
Honoré-Champion, 2001.
Notre version
Nous suivons (avec Blanc) l’édition originale de 1654,
la seule qu'a pu connaître Cyrano.
Nous modifions la ponctuation quand cela permet une meilleure compréhension
du texte.
Quant à l'orthographe, elle est résolument modernisée,
sauf dans les passages en patois de Gareau notamment.
Granger
Source
et principal personnage de la comédie, Granger, qui paraît
sur le théâtre pendant 26 scènes sur 43 et dont
le rôle a une longueur de 785 lignes, domine largement tous
les autres. La pièce a été écrite pour
lui et autour de lui. Il a une triple fonction théâtrale:
père, amoureux, pédant, réunissant en lui,
outre ses traits propres les deux figures italiennes de Pantalon
et du Docteur.
C'est
la satire d'un certain Grangier, proviseur au collège de
Beauvais, dont Cyrano aurait suivi les classes et gardé un
mauvais souvenir.
Jean
Grangier fut le principal du collège de Dormans, dit collège
de Beauvais, en plein quartier latin, rue Saint-jean-de-Beauvais
quand Savinien y est élève. Il y est professeur de
rhétorique. C’est un érudit et un pédagogue
connu.
Grangier est né à Châlons-sur-Marne, en 1576.
En 1611, il est recteur de l’Université.
En 1617, il est professeur de latin au Collège Royal.
Il avait été ordonné diacre, mais il n’était
pas prêtre, parce que trop myope.
En
1631 ou 1635, il obtient une dispense pour épouser sa servante,
dont il avait plusieurs enfants.
A l’occasion de ce mariage, il a été accusé
par ses boursiers de s’enrichir à leurs dépens
et de mal administrer les biens du collège. C'est par ce
procès qu'il a connu la célébrité. Grangier
tint bon et finit par l’emporter. Les boursiers se vengèrent
en le ridiculisant.
Le factum qu'il rédigea à cette occasion est écrit
à peu près dans la même langue que celle qu'on
lui prête dans la comédie. Il écrit, par exemple,
parlant de boursiers auxquels il s'opposait: «Je pensais les
avoir vaincus de bons offices et courtoisie, lorsque l'aposthème
qu'ils avaient tenue cachée l'espace de dix ans, s'est crevée
tout à coup et a jeté la boue de leurs demandes, qui
feraient soulever l'estomac aux gens de bien.»
Mort
en 1643, il ne connaîtra pas "Le Pédant joué"
mais son souvenir vivait encore dans l’Université de
Paris, où l’on ne parlait que de son éloquence,
de son avarice, de son costume, de son mariage et d’une foule
de particularités.
Tous ses ouvrages - sauf De l’Estat du Collège
de Dormans - ont été écrits en latin,
ce qui témoigne de son érudition et de son pédantisme.
L'Intrigue
Pour
Blanc, elle est fort plate.
Elle renvoie à un schéma classique hérité
du théâtre italien : un vieillard ridicule empêche
deux couples de jeunes gens de réaliser leur amour, mais
ceux-ci parviennent à le duper avec l'aide d'un valet rusé.
Mais Cyrano introduit dans cette structure des personnages typés
jusqu'au paroxysme, parfais tout à fait étrangers
à l'intrigue, s'exprimant par longues tirades et dont le
discours relève toujours d'un usage particulier de la langue
: Granger, le pédant ; Châteaufort, le 'soldat-fanfaron'
; Gareau, le paysan, et premier personnage à s'exprimer en
patois sur la scène française…
Un père hésite entre trois prétendants pour
sa fille; en outre, il est le rival de son fils. Seule, ce deuxième
élément fournit une intrigue: un premier subterfuge
pour obtenir le consentement du père au mariage ayant échoué,
on a recours à un second, des plus banals: on donne au père
un rôle dans une comédie feinte et on lui fait signer
devant notaire un vrai contrat, qu'il croit contrat de théâtre.
Molière
Molière
a repris deux scènes dans ses Fourberies de Scapin (notamment
la célèbre “scène de la galère”).
Il y a des échos dans “Dom Juan” et dans “L’École
des femmes”.
La
galère
Scapin a été représenté en 1671, c'est-à-dire
16 ans après la 1ère édition du "Pédant
joué".
Dans
le Pédant, elle correspond à la scène 4 de
l'acte 2. En comprarant les deux scènes, on y voit le génie
de Molière ; son sens du rythme et de la vraisemblance.
La vraisemblance, d'abord en installant une galère turque
sur les quais de Seine, Cyrano est moins vraisemblable que Molière
qui situe formellement son intrigue à Naples (même
s'il s'agit d'une Naples qui ressemble fort à Paris)
Quant au rythme, je partage l'opinion de Georges Forestier pour
qui, comparant ces deux scènes de la galère:
Cyrano
s'avère clairement être un « écrivain
de théâtre », mais certainement pas un «
praticien du théâtre » comme Molière
peut l'être.
Georges Forestier, Les Fourberies de Scapin, résumé
analytique commentaire critique documents complémentaires,
Paris, Nathan, « Balises », n° 60, 1992, p. 58.
Mais
Cyrano est-il l'inventeur de cette situation ?
Louis Moland ("Molière, sa vie, ses ouvrages",
édition Garnier, 1887) parle de Flaminio Scala et de ses
canevas de Commedia dell' Arte publiés en 1611. Dans le onzième
de ces canevas, intitulé, "el capitano", au premier
acte une scène est résumée ainsi :
"Pedrolino, afin d'arracher à Pantalon, l'argent dont
son fils Horace à besoin, vient lui dire que son fils est
tombé entre les mains de bandits et mis à rançon
de cent écus. Pantalon après bien des grimaces lui
donne l'argent."
Voilà qui ressemble singulièrement à la scène
de la galère, dont la trouvaille de Molière (puisque
celui-ci se l'approprie) serait juste de situer des pirates sur
la Seine.
in Scenario of the Commedia dell' Arte - Flaminio Scala's Il
Teatro delle favole rappresentative. Translated by Henry F.
Salerno. New York University Press, London University of London
Press - 1967
Un Pédant
Qu’est-ce
qu’un pédant ?
« Homme de collège qui a soin d'instruire et de gouverner
la jeunesse, de lui enseigner les humanités et les arts.»
Furetière, Dictionnaire universel(1690). L’auteur note
ensuite le sens péjoratif de « qui fait un mauvais
usage des sciences, qui les corrompt et altère, qui les tourne
mal, qui fait de méchantes critiques et observations, comme
font la plupart des gens du collège», et il ajoute
encore: «Les qualités d'un pédant, c'est d'être
mal poli, mal propre, fort crotté, critique opiniâtre,
et de disputer en galimatias.»
Le
Résumé
Acte
1 :
Châteaufort, soldat matamore et prétendant de la fille
de Granger, se vante auprès de Granger. Granger se moque
de Châteaufort et lui annonce qu'il a un rival, le gentillâtre
La Tremblaye. Granger lui-même est amoureux de Genevote, sœur
de La Tremblaye. Il est le rival de son fils Charlot. Il décide
de l'éloigner à Venise. Devant les refus de Charlot,
Granger menace de le faire passer pour fou et interner.
Acte
2 : Granger reçoit le riche paysan Gareau, deuxième
prétendant.
le
tour de l'éviction du deuxième prétendant,
un riche paysan. Puis l'habileté d'un homme d'intrigue fait
croire au père que son fils a été fait prisonnier
par une galère turque et en obtient cent pistoles pour sa
rançon. Enfin, sur son ordre, son valet fait en son nom une
cour burlesque à celle qu'il souhaite épouser.
Acte 3 : le père fait lui-même sa cour à la
jeune fille, tandis que le troisième prétendant, frère
de celle-ci, cherche un stratagème pour forcer le père
à lui donner sa fille.
Acte 4 : il se passe la nuit: le père, avec l'aide de son
valet essaie d'entrer par escalade dans la chambre de son aimée.
Découvert et menacé, il est obligé de consentir
au mariage de sa fille; mais il charge l'homme d'intrigue d'enivrer
son fils pour que lui-même puisse se marier en son absence.
Acte 5 : le valet qui a appris le stratagème du fils, vend
la mèche: le fils doit faire le mort et la jeune fille avouer
qu'elle s'était engagée à l'épouser
mort ou vif, après quoi elle sera libre: dès le mariage
accompli, il se relèvera. Le père montre qu'il n'est
pas dupe: on a recours alors immédiatement à une supposée
comédie, pour célébrer, dit-on, son mariage,
et, sous prétexte de rôle, on lui fait signer un vrai
contrat.
Acte 2. Il reçoit ensuite Gareau, un riche paysan auquel
il destine Manon ; mais, incapable d'exposer clairement l'état
de ses finances, celui-ci est éconduit. Survient Corbineli,
le valet de Charlot: son maître aurait été capturé
par les Turcs en traversant la Seine ! Granger finit par verser
la rançon réclamée… qui servira, plus
tard, aux noces de son fils.
Acte 3. Attendant Genevote, le pédant révise ses «lieux
communs», longues tirades sur le dédain, la colère
et l'amour. La jeune fille, pour le faire rire, lui conte naïvement
la farce de la galère ! Pour se venger de son fils, il obtient
de Genevote un rendez-vous nocturne, mais elle s'empresse de prévenir
Charlot et La Tremblaye, son frère.
Acte 4. Sous les fenêtres de Genevote, Granger et Paquier,
son valet, sont repoussés par Corbineli qui se fait passer
pour le «grand Diable Vauvert». La Tremblaye apparaît
; feignant la fureur, il met en fuite Châteaufort, accouru
à la rescousse. Manon promet alors de l'épouser s'il
épargne son père. Granger. n'est pas totalement dupe
du stratagème ; il accepte néanmoins de donner Manon
à La Tremblaye en échange de la main de Genevote.
Acte 5. Averti par Paquier, Granger. déjoue un nouveau complot
et condamne Corbineli à organiser une représentation
théâtrale, jouée par les personnages eux-mêmes.
Le valet en indique le sujet: l'intrigue même de la pièce,
que Granger. ne paraît pas reconnaître. Au cours de
la représentation, convaincu qu'il s'agit d'une comédie,
le père accepte le mariage de Charlot avec Genevote. Gareau
se retire alors, clamant sa joie d'avoir échappé aux
intrigues féminines, tandis que les jeunes mariés
vont se «mettre au lit». Granger. se prétend
au-dessus de ces basses déconvenues et lance un grand défi
à la mort.
Sur
la Scène
Une
création au XVIIe s. controversée
On
a longtemps cru que la pièce avait été jouée
(Lancaster par exemple), avant d'évoquer, comme Jocelyn Royé,
l'hypothèse d'une absence de représentation
“Aucune
trace écrite évoquant une représentation
du Pédant joué au XVIIe siècle n'a jusqu'ici
été retrouvée. Si tel avait été
le cas, on aurait pu imaginer non sans plaisir la réaction
des spectateurs et notamment celle d'un parterre traditionnellement
bruyant et chahuteur.” (article "Chasteaufort
et Granger")
Hervé Bargy est convaincu que le Pédant a été
créé en 1651. Il s'appuye sur le travail de Barry
Russell sur les « Spectacles de l’Ancien Régime
» (http://www.foires.net/cal/cal.shtml) qui évoque
un vif succès parisien à l' «Année 1646
». (cf. « Calendrier électronique des spectacles
sous l'Ancien Régime »).
Requemora_Que diable allait-il faire dans cette galère.pdf
Blanc pense que "Le Pédant joué" n'a apparemment
jamais été porté sur la scène, en dépit
de ce que les frères Parfaict laissent supposer. Peut-être
était-il injouable: l'intérêt n'aurait pu résider
que dans les caractères, l'intrigue étant fort plate;
mais paradoxalement, l'abondance de parole qui en fait le charme
à la lecture, risquait sur la scène de n'apporter
que l'ennui.
Les
siècles suivants
Si
ce n'est au XVIIe s., la pièce aurait étéété
créée à Harvard, dans une version très
abrégée, en 1899.
En France elle a été jouée par l'Équipe,
compagnie théâtrale de la SNCF, en 1955.
En 1986, il y eut une reprise à Nanterre.
En 1991, la mise en scène de Dominique ECONOMIDES a connu
environ 45 représentations à Paris.
Nous sommes en contact avec "un petit collectif théâtral"
(ils se définissent ainsi) mené par Alexeï Gromov
qui veut joué à Moscou"le pédant dupé".
Je trouve cette traduction de traduction un excellent résumé
de la pièce.
Enfin,
le "Pédant joué", le sera en décembre
2008 à Sannois dans version adaptée.
Les
Sources
Elles
sont nombreuses et variées.
Selon
Émile Roy, la pièce serait inspirée de Lope
de Vega (L'Enlèvement d’Hélène).
Deux
auteurs italiens, Moland et Stamponato, ont trouvé des traces
de I'œuvre de Bruno dans "Le Pédant joué".
Sa comédie satirique, Il Candelaio, parue en 1582, fut traduite
en français en 1633 sous le titre « Boniface et le
pédant ».
Il
y a des liens possibles avec une série de mazarinades dialoguées
publiées entre 1649 et 1651, les Agréables Conférences
de 2 paysans de Saint-Ouen et de Montmorency sur les affaires du
temps (éd. Frédéric Deloffre, Paris, Les Belles
Lettres, 1961, p. 11.) , où se trouve créée
selon Frédéric Deloffre « comme une "koinè"
de la langue des paysans de théâtre ».
Sans
que l'on pointe bien les pointer, Cyrano s'est visiblement servi
de canevas de commedia dell'arte. Voir notamment dans notre note
sur Molière, la plus célèbre correspondance,
celle de la Galère.
Ubu
Au
XIXe siècle, on le croyait une œuvre de jeunesse, composée
au sortir du collège, vers 17 ou 18 ans, dans tout le feu
de la rancune de l'auteur pour son ancien principal, Grangier. Curieusement,
on a dit la même chose pour l'Ubu-Roi de Jarry. Il n'est pas
exclu que comme chez ce dernier, une espèce de farce ridiculisant
le maître ait été ébauchée par
le potache, reprise ensuite avec tout l'art d'un auteur parvenu
à maturité.
Alfred
Jarry a élaboré son Ubu-Roi pour se venger d'un professeur
qu'il n'aimait pas. Connaissait-il Le Pédant Joué?
Le thème et les personnages n'ont aucune parenté;
mais on assiste au même phénomène: une satire
ponctuelle se développe en une farce délirante et
ce délire même (plus dans Ubu-Roi que dans Le Pédant)
prend une résonance philosophique ou tout au moins humaine
inattendue. En outre, dans les deux pièces, il y a véritable
création d'un langage ou de langages: si I'œuvre de
Cyrano ignore les « Merdre », les « pompes à
phynances », et les « petits bouts de bois dans les
oneilles », le patois de Gareau, le français latinisé
de Granger, les explosions verbales de Châteaufort sont, elles
aussi, en un sens des créations langagières. Enfin,
visiblement, et sans ignorer le rigoureux travail nécessaire
dans l'un et l'autre cas, les deux pièces ont été
écrites dans la jubilation de l'auteur et pour la jubilation
du public.
Scherer
et Truchet : “elle est la geste burlesque de ce Jean Grangier
un peu comme Ubu Roi sera celle du “père Heb”,
ancien professeur de Jarry” (Théâtre du XVIIe
s. Pléiade)
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