LE TEXTE ORIGINAL
Ceci est le texte tel qu'il a été édité.
Il est fort différent du manuscrit ainsi que de notre adaptation.

Le Pédant joué
Comédie en cinq actes et en prose de Savinien de Cyrano de Bergerac (1619-1655)

GRANGER, pédant
Châteaufort, Capitan.
MATHIEU GAREAU, Paysan.
DE LA Tremblaye, Gentilhomme amoureux de la Fille du Pédant.
CHARLOT GRANGER, Fils du Pédant.
CORBINELI, Valet du jeune Granger, Fourbe.
PIERRE PAQUIER, Cuistre du Pédant, faisant le Plaisant.
FLEURY, Cousin du Pédant.
MANON, Fille du Pédant.
GENEVOTE, Sœur de M. de la Tremblaye .
CUISTRES.
La scène est à Paris au Collège de Beauvais

ACTE PREMIER
I, 1 - Granger, Châteaufort

Granger. O par les Dieux jumeaux tous les Monstres ne sont pas en Afrique. Et de grâce, Satrape du Palais Stygial, donne-moi la définition de ton individu. Ne serais-tu point un être de raison, une chimère, un accident sans substance, un élixir de la matière première, un spectre de drap noir ? Ha ! tu n'es sans doute que cela, ou tout au plus un grimaud d'Enfer qui fait l'école buissonnière.

Châteaufort. Puisque je te vois curieux de connaître les grandes choses, je veux t'apprendre les miracles de mon berceau. La Nature se voyant incommodée d'un si grand nombre de Divinités, voulut opposer un Hercule à ces Monstres. Cela lui donna bien jusques à la hardiesse de s'imaginer qu'elle me pouvait produire. Pour cet effet elle empoigna les âmes de Samson, d'Hector, d'Achille, d’Ajax, de Cirus, d'Épaminondas, d'Alexandre, de Romulus, de Scipion, d'Annibal, de Sylla, de Pompée, de Pyrrhus, de Caton, de César, et d'Antoine ; puis les ayant pulvérisées, calcinées, rectifiées, elle réduisit toute cette confection, en un spirituel sublimé qui n'attendait plus qu'un fourreau pour s'y fourrer. Nature glorieuse de sa réussite, ne pût goûter modérément sa joie, elle clabauda son chef-d'œuvre par tout ; l'Art en devint jaloux ; et fâché, disait-il, qu'une teigneuse emportât toute seule la gloire de m'avoir engendré, la traita d'ingrate, de superbe, lui déchira sa coiffe : Nature, de son côté prit son ennemi aux cheveux. Enfin l'un et l'autre battit, et fut battu. Le tintamarre des démentis, des soufflets, des bastonnades, m’éveilla ; je les vis, et jugeant que leurs démêlés ne portaient pas la mine de prendre sitôt fin, je me créai moi-même. Depuis ce temps-là leur querelle dure encore ; par tout vous voyez ces irréconciliables ennemis se prêter le collet, et les descriptions de nos écrivains d’aujourd'hui ne sont lardées d'autre chose que des faits d’armes de ces deux gladiateurs, à cause que prenant à bon augure d’être né dans la guerre, je leur commandai en mémoire de ma naissance de se battre jusques à la fin du monde sans se reposer. Donc, afin de ne pas demeurer ingrat, je voulus dépêtrer la nature de ces Dieutelets, dont l'insolence la mettait en cervelle. Je les mandai, ils obéirent ; enfin je prononçai cet immuable arrêt : “ Gaillarde troupe, quand je vous ai convoqués, la plus miséricordieuse intention que j'eusse pour vous était de vous annihiler ; mais craignant que votre impuissance ne reprochât à mes mains l'indignité de cette victoire, voici ce que j'ordonne de votre sort. Vous autres Dieux qui savez si bien courir comme Saturne père du temps, qui mangeant et dévorant tout court à l’hôpital : Jupiter qui comme ayant la tête fêlée depuis le coup de hache qu'il reçut de Vulcain doit courir les rues : Mars qui comme soldat court aux armes Phébus qui comme Dieu des vers, court la bouche des Poètes : Vénus qui comme putain court l’éguillette : Mercure qui comme Messager, court la Poste ; Et Diane qui comme Chasseresse court les Bois ; Vous prendrez la peine s’il vous plaît de monter tous sept à califourchon chacun sur une Étoile. Là, vous courrez de si bonne sorte, que vous n’aurez pas le loisir d'ouvrir les yeux.”

Paquier. En effet les Planètes sont justement ces sept-là.

Granger. Et des autres Dieux qu'en fîtes-vous ?

Châteaufort Midi sonna, la faim me prit, j'en fis un saupiquet mon dîner.

Paquier. Domine, ce fut assurément en ce temps-là que les Oracles cessèrent.

Châteaufort Il est vrai ; et dés lors ma complexion prenant part à ce salmigondis de Dieux, mes actions ont esté toutes extraordinaires ; car si j'engendre, c'est en Deucalion ; si je regarde, c'est en Basilic ; si je pleure, c'est en Héraclite ; si je ris, c'est en Démocrite ; si j'écume, c'est en Cerbère ; si je dors, c'est en Morphée : si je veille, c'est en Argus ; si je marche, c'est en juif Errant ; si je cours, c'est en Pacolet ; si je vole, c'est en Dédale ; si je m'arrête, c’est en Dieu Terme ; si j'ordonne, c'est en Destin. Enfin vous voyez celui qui fait que l'Histoire du Phœnix n'est pas un conte.

Granger. Il est vrai qu'à l'âge où vous êtes n'avoir point de barbe, vous me portez la mine aussi bien que le Phénix, d'être incapable d’engendrer. Vous n'êtes ni masculin, ni féminin, mais neutre : vous avez fait de votre Dactyle un Trochée, c'est à dire que par la soustraction d'une brève vous vous êtes rendu impotent à la propagation des individus. Vous êtes de ceux dont le sexe féminin
Ne peut ouïr le nominatif
A cause de leur génitif,
Et souffre mieux le vocatif
De ceux qui n'ont point de datif,
Que de ceux dont l'accusatif
Apprend qu'ils ont un ablatif.
J'entends que le diminutif
Qu'on fit de vrai trop excessif
Sur votre flasque génitif,
Vous prohibe le conjonctif.
Donc, puis que vous êtes passif
Et ne pouvez plus être actif,
Témoin le poil indicatif
Qui m'en est fort persuasif,
Je vous fais un impératif
De n'avoir jamais d'optatif
Pour aucun genre subjonctif,
De “nunc”, jusqu'à l'infinitif,
Ou je fais sur vous l'adjectif
Du plus effrayant positif
Qui jamais eut comparatif
Et si ce rude partitif,
Dont je serai distributif
Et vous le sujet collectif,
N'est le plus beau superlatif,
Et le coup le plus sensitif
Dont homme sait mémoratif ;
Je jure par mon jour natif
Que je veux pour ce seul motif
Qu'un sale et sanglant vomitif,
Surmontant tout confortatif,
Tout lénitif, tout restrictif,
Et tout bon corroboratif,
Sait le châtiment primitif
Et l'effroyable exprimitif
D'un discours qui serait fautif ;
Car je n'ai le bras si chétif,
Ni vous le talon si fuitif,
Que vous ne fussiez portatif
D'un coup bien significatif.
O visage ! ô portrait naïf !
O souverain expéditif
Pour guérir tout sexe lascif
D'amour naissant, ou effectif !
Genre neutre, genre métif,
Qui n'êtes homme qu'abstractif,
Grâce à votre copulatif
Qu'a rendu fort imperfectif
Le cruel tranchant d'un canif ;
Si pour résoudre ce Logogrif
Vous avez l'esprit trop tardif,
A ces mots soyez attentif :
Je fais vœu de me faire juif
Au lieu d'eau de boire du suif,
D'être mieux damné que Caïf,
D'aller à pied voir le Cherif,
De me rendre à Tunis captif,
D'être berné comme escogrif,
D'être plus maudit qu'un Tarif,
De devenir ladre et poussif,
Bref par les mains d'un sort hâtif
Couronné de Cyprès et d'If,
Passer dans le mortel Esquif
Au pays où l'on est oisif
Si jamais je deviens rétif
A l'agréable exécutif
Du vœu dont je suis l'inventif,
Et duquel le préparatif
Est, beau Sire, un bâton massif,
Qui sera le dissolutif
De votre demi substantif
Car c'est mon vouloir décisif
Et mon testament mort ou vif.
Mais vous parler ainsi c'est vous donner à résoudre les emblèmes d'un Sphinx ; c'est perdre son huile et son temps ; c'est écrire sur la Mer, bâtir sur l'Arène, et fonder sur le Vent. Enfin je connais que si vous avez quelque teinture des Lettres, ce n’est pas de celle des Gobelins, car par Jupiter Ammon, vous êtes un ignorant.
Châteaufort. De Lettres ! ah que me dites-vous ? Des âmes de terre et de boue pourraient s’amuser à ces vétilles ; mais pour moi je n’écris que sur les corps humains.

Granger. Je le vais bien. C'est peut-être ce qui vous donne envie d'appuyer votre plume charnelle sur le parchemin vierge de ma fille. Elle n'en serait pas contristée, la pauvrette ; car une femme aujourd'hui aime mieux les bêtes que les hommes, suivant la règle “as petit haec”. Vous aspirez aussi bien qu’Hercule à ses Colonnes ivoirines ; mais l'orifice, l'orée, et l'ourlet de ses guêtres, est pour vous un “Ne plus ultra”. Premièrement à cause que vous êtes Veuf d'une pucelle qui vous fit faire plus de chemin en deux jours que le Soleil en huit mais dans le Zodiaque : Vous courûtes de la Vierge au Chancre en moins de vingt-quatre heures, d’où vous entrâtes au Verseau sans avoir vu d'autre Signe en passant que celui du Capricorne. La seconde objection que je fais est que vous êtes Normand ; Normandie “quasi” venu du Nord pour mendier. De votre nation les serviteurs sont traîtres, les égaux insolents, et les maîtres insupportables. Jadis le blason de cette Province était trais Faux, pour montrer les trais espèces de faux qu'engendre ce climat ; “scilicet” Faux-sauniers, Faux-témoins et Faux-monnayeurs ; je ne veux point de Faussaires en ma maison. La troisième, qui m'est une raison invincible, c'est que votre bourse est malade d'un flux de ventre, dont la mienne appréhende la contagion. Je sais que votre valeur est recommandable, et que votre mine seule ferait trembler le plus ferme manteau d'aujourd'hui ; Mais en cet âge de Fer on juge de nous par ce que nous avons, et non pas par ce que nous sommes. La pauvreté fait le vice, et si vous me demandez “Cur tibi despicior” ? Je vous réponds “Nunc omnibus itur ad aurum”. D'un certain riche Laboureur la charrue m'éblouit, et je suis tout à fait résolu que puis que “hic dat or ; I longum ponat” dans son “O comunè”. C'est pourquoi je vous conseille de ne plus approcher ma fille en Roi d'Egypte, c'est à dire qu'on ne vous voie point auprès d'elle dresser la Pyramide à son intention. Quoi que j’aime les règles de la Grammaire, je ne prendrais pas plaisir de vous voir accorder ensemble le Masculin avec le Féminin ; et je craindrais que “Si duo continué jungantur fixa nec una, sit res”, un malveillant n'inférât “Optant sibi jungere casus”.

Châteaufort. Il est vrai, Dieu me damne, que votre fille est folle de mon amour ; Mais quoi, c'est mon faible de n'avoir jamais pu regarder de femme sans la blesser. La petite gueuse toutefois a si bien su harponner mon cœur ; ses yeux ont si bien su paillarder ma pensée, que je lui pardonne quasi la hardiesse qu'elle a prise de me donner de l'amour. “Généreux Gentilhomme, me dit-elle l’autre jour (la pauvrette ne savait pas mes qualités), l'Univers a besoin de deux Conquérants ; la race en est éteinte en vous, si vous ne me regardez d'un œil de miséricorde : Comme vous êtes un Alexandre, je suis une Amazone ; faisons sortir de nous deux un Plus que Mars, de qui la naissance sait utile au genre humain, et dont les armes, après avoir dispensé la mort aux deux bouts de la Terre, fassent un si puissant empire, que jamais le soleil ne se couche pour tous ses peuples.” J'avais de la peine à me rendre entre les bras de cette passion, mais enfin je vainquis en me vainquant tout ce qu'il y a de grand au monde, c'est-à-dire que je l'aimai. Je ne veux pas pourtant que tant de gloire vous rende orgueilleux ; que deveniez insolent sur les petits ; mais humiliez vous en votre néant que j'ai voulu choisir pour faire hautement éclater ma puissance. Vous craignez, je le vois bien, que je ne méprise votre pauvreté ; mais quand il plaira à cette épée, elle fera de l'Amérique et de la Chine, une basse-cour de votre maison.

Granger. O ! Microcosme de visions fanatiques,!“Vade retro”, autrement, après vous avoir apostrophé du bras gauche, “Addetur huic dexter, cui sincopa fiet ut alter” ; et pour toute emplâtre de ses balafres, vous serez médicamenté d'un “Sic volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas”. Loin donc d'ici, profane, si vous voulez que je mette en usage pour vous punir toutes les règles de l'Arithmétique. Ma colère “primo” commencera par la Démonstration, puis marchera ensuite une Position de soufflets ; “Item une Addition de bastonnades ; “Hinc”, une Fraction de bras ; “Illinc”, une Soustraction de jambes. De là je ferai grêler une Multiplication de coups, tapes, taloches, horions, fendants, estocs, revers, estramaçons et casse-museaux si épouvantables, qu’après cela l'œil d'un Lynx ne pourra pas faire la moindre Division, ni Subdivision, de la plus grosse parcelle de votre miserable individu.

Châteaufort. Et moi, chétif excommunié, j'aurais déjà fait sortir ton âme par cent plaies, sans la dignité de mon être, qui me défend d'ôter la vie à quelque chose de moindre qu'un Géant : et même je te pardonne, à cause qu'infailliblement l'ignorance de ce que je suis t'a jeté dans ces extravagances. Cependant me voici fort en peine, car pouvait-il me méconnaître puis que pour savoir mon nom il ne faut qu'être de ce monde ? Sachez donc, Messire Jean, que je suis celui qu'on ne peut exterminer sans faire une Epitaphe à la Nature ; et le Père des Vaillants puisqu’à tous je leur ai donné la vie.

Granger. Pardonnez, grand Prince, à mon peu de foi. Ce n'est pas…

Châteaufort. Relevez-vous, Monsieur le Curé, je suis content : Choisissez vite où vous voulez régner, et cette main vous bâtit un Trône dont l'Escalier sera fait des cadavres de six cents Rois.

Granger. Mon Empire sera plus grand que le monde si je règne sur votre cœur. Protégez-moi seulement contre je ne sais quel Gentillâtre qui a bien l'insolence de marcher sur vos brisées, et …

Châteaufort. Ne vous expliquez pas, j'aurais peur que mes yeux en courroux ne jetassent des étincelles, dont quelqu'une par mégarde vous pourrait consumer. Un mortel aura donc eût la témérité de se chauffer à même feu que moi, et je ne punirai pas les quatre éléments qui l'ont souffert ? Mais je ne puis parler, la rage me transporte ; je m'en vais faire pendre l'Eau, le Feu, la Terre et l’Air ; et songer au genre de mort dont nous exterminerons ce Pygmée qui veut faire le Colosse.

I, 2 - GRANGER, PAQUIER

Granger. Hé bien, Petre, ne voilà pas une digue que je viens d'opposer aux terreurs que me donne tous les jours Monsieur de La Tremblaye ? Car La Tremblaye à cause de Châteaufort, Châteaufort à cause de La Tremblaye, désisteront de la poursuite de ma fille. Ce sont deux poltrons si éprouvez, que s' ils se battent jamais, ils se demanderont tous deux la vie. Me voici cependant embarqué sur une mer où la moitié du monde a fait naufrage. C'est l'amour chez moi, l'amour dehors, l'amour partout. Je n'ai qu'une fille à marier, et j'ai trais gendres prétendus. L'un se dit brave, je sais le contraire ; l'autre riche, mais je ne sais ; l'autre Gentilhomme, mais il mange beaucoup. O ! Nature, vous croiriez vous être mise en frais, si vous aviez fagoté tant seulement trais belles qualités en un individu. Ha !

Pierre Paquier, le monde il va renverser.

Paquier. Tant mieux, car autrefois j'entendais dire la même chose, que tout était renversé. Or si l'on renverse aujourd'hui, ce qui était renversé, c'est le remettre en son sens.

Granger. Mais ce n'est pas encore là ma plus grande plaie : j'aime, et mon fils est mon rival. Depuis le jour que cette furieuse pensée a pris gîte au ventricule de mon cerveau, je ne mange pour toute viande, qu'un pœnitet taedet, miseret. Ha, c'en est fait, je me vais pendre.

Paquier. La, la, espérez en Dieu, il vous assistera : il assiste bien les Allemands qui ne sont pas de ce pays-ci.

Granger. Si je l'envoyais à Venise ? “haud dubiè”, c'est le meilleur. C’est le meilleur ! O ! oui sans doute. Bien donc dès demain je le mettrai sur mer.

Paquier. Au moins ne le laissez pas embarquer sans attacher sur lui de l'Anis à la Reine, car les Médecins en ordonnent contre les vents.

Granger. Va-t'en dire à Charlot qu'il accoure subitement ici : S'il veut savoir qui le demande, dis lui que c'est moi.

I, 3 - GRANGER, seul.

Donc séparant de nos Lares ce vorace absorbeur de biens, chaque sol de rente que je soulais avoir deviendra parisis ? et le marteau de la jalousie ne sonnera plus les longues heures, du désespoir dans le clocher de mon âme. D'un autre côté me puis-je résoudre au mariage, moi que les Livres ont instruit des accidents qu'il tire à sa corde ? Que je me marie, ou ne me marie pas, je suis assuré de me repentir. N'importe, ma femme prétendue n'est pas grande, ayant à vêtir une haire, je ne la puis prendre trop courte. On dit cependant qu'elle veut plastronner sa virginité, contre les estocades de mes perfections. Hé ! à d'autres, un pucelage est plus difficile à porter qu'une cuirasse. Toutes les Femmes ne sont-elles pas semblables aux arbres, pourquoi donc ne voudrait-elle pas être arrosée ? Ac primo comme les arbres elles ont plusieurs têtes ; comme les arbres, si elles sont ou trop ou trop peu humectées, elles ne portent point ; comme les arbres elles ont les fleurs auparavant les fruits ; comme les arbres elles déchargent quand on les secoué : Enfin, jean Despautères le confirme, quand il dit “Arboris est nomen muliebre”. Mais je crois que Paquier a beu de l'eau du fleuve “Lethé”, ou que mon fils s'approche à pas d'écrevisse ; je m'en vais “obviam” droit à lui.

I, 4 - CHARLOT, PAQUIER

Charlot. Je ne puis rien comprendre à ton galimatias.

Paquier. Pour moi je ne trouve rien de si clair.

Charlot. Mais enfin ne me saurais-tu dire qui c'est qui me demande ?

Paquier. Je vous dis que c'est moi.

Charlot. Comment toi ?

Paquier. Je vous dis pas moi : Mais je vous dis que c'est Moi ; car il m’a dit en partant : “dis-lui que c'est moi.”

Charlot. Ne serait-ce point mon Père que tu veux dire ?

Paquier. Hé ! vraiment oui. A propos je pense qu'il a envie de vous envoyer sur la Mer.

Charlot. Hé quoi faire, Paquier ?

Paquier. Il ne me l'a point dit ; mais je crois que c'est pour voir la campagne.

Charlot. J'ai trop voyagé, j'en suis las.

Paquier. Qui, vous ? je vais gager chapeau de Cocu, qui est un des vieux de votre Père, que vous n'avez jamais vu la Mer que dans une Huître à l'écaille.
Charlot. Et toi, Paquier, en as-tu vu davantage ?
Paquier. Oui da ; j'ai vu les Bons Hommes, Chaillot, Saint-Cloud, Vaugirard.
Charlot. Et qu'y as tu remarqué de beau, Paquier ?
Paquier. A la vérité je ne les vis pas trop bien, pour ce que les murailles m'empêchaient.
Charlot. Je pense, ma foi, que tes voyages n'ont pas esté plus longs que sera celui dont tu me parles. Vas, tu peux l'assurer que je ne désire pas…

I, 5 - GRANGER, CHARLOT, PAQUIER
Granger. Que tu demeures plus longtemps ici ? Vite, Charlot, il faut partir. Songe à l'Adieu dont tu prendras congé des Dieux Foyers, protecteurs du toi t paternel ; car demain l'Aurore porte safran ne se sera pas plutôt jetée des bras de Tithon dans ceux de Céphale, qu'il te faudra fier à la discrétion de Neptune Guide-nefs. C'est à Venise où je t'envoie, “Tuus enim patruus” m'a mandé, qu'étant orbe d'hoirs mâles, il avait besoin d'un personnage sur la fidélité duquel il pût se reposer du maniement de ses faculté. Puis que donc tu n'as jamais voulu t'abreuver aux marais, Fils de l'ongle du Cheval emplumé, et que la Lyrique harmonie du savant meurtrier de Python n'a jamais enflé ta parole, Essaie si dans le commerce Mercure aux pieds ailés te prêtera son Caducée. Ainsi le turbulent Éole te sait aussi affable qu'aux pacifiques Nids des Alcyons ! Enfin, Charlot, il faut partir.
Charlot. Pour où aller, mon Père ?
Granger. A Venise, mon fils.
Charlot. je vois bien, Monsieur, que vous voulez éprouver si je serais assez lâche pour vous abandonner, et par mon absence vous arracher d'entre les bras un fils unique : Mais non, mon père, si vos tendresses sont assez grandes pour sacrifier votre joie à mon avancement, mon affection est si forte, qu'elle m'empêchera bien de vous obéir : Aussi quoi que vous puissiez alléguer, je demeurerai sans cesse auprès de vous, et serai votre bâton de vieillesse.
Granger. Ce n'est pas pour prendre votre avis, mais pour vous apprendre ma volonté, que je vous ai fait venir. Donc demain je vous emmaillote dans un Vaisseau, pendant que l'air est serein ; car s'il venait à nébulifier, nous sommes menacés par les Centuries de Nostradamus, d'un temps fort incommode à la Navigation.

I, 6 - GRANGER, FLEURY, PAQUIER
Fleury. Hé bien, mon Cousin, notre Laboureur est-il arrivé ? Ferons-nous ce mariage ?
Granger. Hélas ! mon Cousin, vous êtes arrivé sous les présagieux Auspices d'un oiseau bien infortuné. Soyez toutefois le fatal arbitre de ma noire ou blanche destinée, et le fidèle étui de toutes mes pensées. Ce riche gendre n'est pas encore venu ; je l'attendais ici ; mais lors que je ne pensais vaquer qu'à la joie, je me vais investi des glaives de la douleur. Mon fils est fou, mon Cousin, le pauvre enfant doit une belle chandelle à Saint Mathurin.
Fleury. Bon Dieu ! Depuis quand ce malheur est-il arrivé ?
Granger. Hélas ! tantôt comme je le caressais, il a voulu se jeter à mon visage et dessiner à mes dépens le portrait d'un Maniaque sur mes joues. Il grommelle en piétinant qu'il n'ira point à Venise. Ho, ho, le voici, cachons-nous, et l'écoutons.

I, 7 - CHARLOT, FLEURY, GRANGER, CUISTres
Charlot. Moi j'irais à Venise ? et j'abandonnerais la chose pour laquelle seule j'aime le jour ? J'irai plutôt aux Enfers ; plutôt d'un poignard j'ouvrirai le sein de mon barbare Père, et plutôt de mes propres mains ayant choisi son cœur dans un ruisseau de sang, j'en battrai les murailles.
Fleury. O ! grand Dieu, quelle rage !
Charlot. Non, mon Père, je n'y puis consentir.
Fleury, fuyant. Liez-le, mon Cousin, liez-le ; il ne faut qu'un malheur.
Granger. Piliers de classes, Tire-gigots, Ciseaux de Portions, Exécuteurs de justice Latine ; Adeste subito, adeste, ne dicam advolate. Jetez-moi promptement vos bras Achillains sur ce Microcosme erroné de chimères abstractives, et liez-le aussi fort que Promethée sur le Caucase.
Charlot. Vous avez beau faire, je n'irai point.
Granger. Gardez bien qu'il n'échappe, il ferait un Haricot de nos scientifiques substances.
Charlot. Mais mon Père, encore dites-moi pour quel sujet vous me traitez ainsi ? Ne tient-il qu'à faire le voyage de Venise pour vous contenter ? J'y suis tout prêt.
Granger. Osez-vous attenter au tableau vivant de ma docte machine, Goujats de Ciceron ! Songez à vous ; Iratus est Rex, Reginaque non sine causa. Apprenez que j'en dis moins que je n'en pense, et que Supprimit Orator qux ruticus edit ineptè.
Charlot. Oui, mon Père, je vous promets de vous obéir en toutes choses ; mais pour aller à Venise, il n'y faut pas penser.
Granger. Comment, Frelons de College, Rouille de mon Pain, gangrène de ma substance, cet obsédé n'a pas encore les fers aux pieds ? Vite, qu'on lui donne plus d'entraves que Xerxès n'en mit à l'Océan quand il le voulut faire Esclave.
Charlot. Ah ! mon Père, ne me liez point, je suis tout prêt à partir.
Granger. Ha ! je le savais bien que mon fils était trop bien morigéné pour donner chez lui passage à la frénésie. Va mon Dauphin, mon Infant, mon Prince de Galles, tu seras quelque jour la bénédiction de mes vieux ans. Excuse un esprit prévenu de faux rapports ; je te promets en récompense d'allumer pour toi mon amour au centuple dés que tu seras là.
Charlot. Où, là, mon Père ?
Granger. A Venise, mon fils.
Charlot. A Venise, moi ? Plutôt la mort.
Granger. Au fou, au fou ! ne voyez-vous pas comme il m'a jeté de l'écume en parlant ? Voyez ses yeux tout renversés dans sa tête : Ha ! mon Dieu, faut-il que j'aie un enfant fou ! Vite, qu'on me l'empoigne!
Charlot. Mais encore apprenez-moi pourquoi on m'attache ?
Un Cuistre. Parce que vous ne voulez pas aller à Venise.
Charlot. Moi, je n'y veux pas aller ? On vous le fait accroire. Hélas ! mon Père, tant s'en faut, toute ma vie j'ai souhaité avec passion de voir l'Italie, et ces belles Contrées qu'on appelle le jardin du Monde.
Granger. Donc, mon fils, tu n'as plus besoin d'Ellébore. Donc ta tête reste encore aussi saine que celle d'un Chou cabus après la gelée. Viens m'embrasser, viens mon Toutou, et va-t'en aussitôt chercher quelque chose de gentil et à bon marché, qui sait rare hors de Paris, pour en faire un présent à ton Oncle ; car je te vais toute à cette heure retenir une place au Coche de Lyon.

I, 8 - CHARLOT, seul.
Que de fâcheuses conjonctures où je me trouve embarrassé ! Après toute ma feinte, il faut encore ou abandonner ma Maîtresse, c'est à dire mourir, ou me résoudre à vêtir un pourpoint de pierre, cela s'appelle Saint-Victor, ou Saint-Martin.

I, 9 - CORBINELI, CHARLOT
Corbineli. Si vous me voulez croire, votre voyage ne sera pas long.
Charlot. Ha ! mon pauvre Corbineli, te voilà. Sais-tu donc bien les malheurs où mon Père m'engage ?
Corbineli. Il m'en vient d'apostropher tout le Tu autem. Il vous envoie à Venise ; vous devez partir demain : Mais pourvu que vous m'écoutiez, je pense que si le bon homme, pour tracer le plan de cette Ville, attend votre retour, il peut dés maintenant s'en fier à la Carte. Il vous commande d'acheter ici quelque bagatelle à bon marché qui sait rate à Venise, pour en faire un présent à votre Oncle : C'est un couteau qu'il vient d’aiguiser pour s'égorger. Suivez moi seulement.


ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE - Châteaufort seul.

(Il s'interroge et se répond lui-même.) Vous vous êtes battu ? Et donc ? Vous avez eu avantage sur votre ennemi ? Fort bien. Vous l'avez désarmé ? Facilement. Et blessé ? Hon. Dangereusement, s'entend ? A travers le corps. Vous vous éloignerez ? Il le faut. Sans dire adieu au Roi ? Ha, a, a. Mais cet autre, mordiable, de quelle mort le ferons-nous tomber ? De l'étrangler comme Hercule fit Anthée, je ne suis pas Bourreau. Lui ferai-je avaler toute la mer ? Le monument d'Aristote est trop illustre pour un ignorant. S'il était Maquereau, je le ferais mourir en eau douce. Dans la flamme, il n'aurait pas le temps de bien goûter la mort. Commanderai-je à la Terre de l'engloutir tout vif ? Non, car comme ces petits Gentillâtres sont accoutumez de manger leurs terres, celui-ci pourrait bien manger celle qui le couvrirait. De le déchirer par morceaux, ma colère ne serait pas contente, s'il restait de ce malheureux un atome après sa mort. O ! Dieux, je suis réduit à n'oser pas seulement lui défendre de vivre, parce que je ne sais comment le faire mourir.

II, 2 - JEAN GAREAU, Châteaufort

Gareau. Vartigué, vela de ces mangeux de petits enfants ; La vegne de la Courtille ; belle montre, et peu de rapport.

Châteaufort. Où vas-tu bonhomme ?

Gareau. Tout devant moi.

Châteaufort. Mais je te demande où va le chemin que tu suis ?

Gareau. Il ne va pas, il ne bouge.

Châteaufort. Pauvre rustre, ce n'est pas cela que je veux savoir: je te demande si tu as encore bien du chemin à faire aujourd'hui.

Gareau. Nanain da, je le trouvarai tout fait.

Châteaufort. Tu parais, Dieu me damne, bien gaillard pour n'avoir pas dîné.

Gareau. Dix nez ? Qu'en fera-je de dix ? il ne m'en faut qu'un.

Châteaufort. Quel Docteur ! Il en sait autant que son Curé.

Gareau. Aussi Si-je ; N'est-il pas bien curé qui n'a rien au ventre ? Hé la ris jean, on te frit des œufs. Testigué, est-ce à cause qu'ous êtes Monsieu, qu'ous faites tant de menes ? Dame, qui tare a guare a. Tenez n'avous point vu malva ? Bonjou donc, Monsieur s'tules. Hé qu'est-ce donc ? je pente donc qu'ous me prendrais pour queuque inorant ? Hé si tu es riche, dîne deux fois. Aga quien, qui m'a angé de ce galouriau ?... Bonefi sfesmon ! vela un homme bien vidé ; vela un angein de belle déguesne ; vela un biau vaissiau s'il avait deux saicles sur le cul. Par la morguoi, si j'avoüas une sarpe ei un bâton, je feroüas un Gentizome tout au queu. C'est de la Noblesse à Maquieu Furon, va te couché, tu souperas demain. Est-ce donc pelamor qu'ous avez un angain de far au côté qu'ous fetes l'Olbrius et le Vespasian ? Vartigué ce n'est pas encore come-ça. Dame acoutez je vous dorais bian de la gaule par sous l'huis ;mais par la morguoi ne me jouez pas des Trogedies, car je vous feroüas du bezot. Jarnigué, je ne sis pas un gniais ; J'ai esté sans repruche Marguillier, j'ai esté Beguiau, j'ai esté Portofrande, j'ai esté Chasse-Chien, j'ai esté Guieu et Guiche, je ne sais pus qui je sis. Mais ardé de tout ça brerrrr, j'en dis du Mirliro, parmets que j'aie de Stic.

Châteaufort. Malheureux Excommunié, voilà bien du haut style.

Gareau. Monsieu de Marsilly m'appelait bien son bâtard. Il ne s'en est pas falli l'épaisseur d'un tornas qu'il ne m'ait fait apprenti Conseillé. “Vien-çà, ce me fit-il une fois, gros fils de Putain (car j'esquions tout comme deux frères), je veux, ce fit-il, que tu venais, ce fit-il, autour de moi, ce fit-il, dans la Turquise, ce me fit-il. O ! ce l'y fis-je, cela vous plaît à dire. Non est, ce me fit-il. O ! si est, ce l'y fis-je. O ! ce me fis-je à part moi : Écoute jean, ne faut point faire le bougre, faut sauter.” Dame je ne fesi point de défigurance davantage, je me bouti avec li cahin caha, tout à la maxite Françoase. Mais quand on gn'y est, on gn'y est. Bonnefi, pourtant je paraissi un sot basquié, un sot basquié je paraissi, car Martin Binet... Et y à propos Denis le Balafré son onque, ce grand ecné, s'en venit l'autre jour la remontée lantarner environ moi. Ah ! ma foi, ma foi, je pense que Guieu-marci, je vous l'y ramenis le pus biau chinfregniau sus le moutafa qu'oul l'y en demeury les badigoines Escarbouillées tout avaux l'hyvar. Que Guiebe aussi ! Tous les jours que Guieu feset, ce bagnoquier la me ravaudet comme un Satan. C'étet sa sœur qui espousit le grand Tiphoine. Acoutez, ol n'a que faire de faire tant de l'enhasée, ol n'a goute ne brin de biau. Par ma fy, comme dit l'autre, ce n'est pas grand chance ; la Reine de Nior, malhureuse en biauté. Pour son homme quand oul est déshabillé, c'est un biau cornu. Mais regardez un petit, ce n'étet encore qu'une varmene, et si ol feset déjà tant la devargondée, pour autant qu'ol savet luire dans les Sessiaumes, qu'on n'en savet chevir. Ol se carret comme un pou dans eune rogne : Dame aussi ol avet la voix, reverence parlé, aussi finement claire qu'eune iau de roche. L’en diset que Monsieur le Curé avet bian trampé souvent son goupillon dans son benaiquié, mais ardé sont des médiseux les faut laisser dire ; et pis quand oul auret ribaudé un tantinet, c'est à ly à faire, et à nous à nous taire, pis qu'il donne bian la pollution aux autres, il ne l'oublie pas pour ly. Monsieu le Vicaire itou était d'une humeur bien domicile et bien turquoise ; mais ardé...

Châteaufort. Eh de grâce, Villageois, achève-nous tes aventures du voyage de Monsieur de Marsilly.

Gareau. Ho, ho, ous n'êtes pas le Roi Minos, ous êtes le Roi Priant. O donc je voyagisme sur l'Or riant et sur la mardi Terre Année.

Châteaufort. Tu veux dire au contraire vers l'Orient, sur la Méditerranée.

Gareau. Hé bian je me reprends, un var se reprend bian. Mais guian si vous pansiais que je devisiesme entendre tous ces tintamarres-là, comme vous autres Latiniseurs, Dame, nanain. Et vous, comme guiebe Déharnachez-vous votre Philosophie ? J'arivismes itou aux Deux Trois de Gilles le bâtard, dans la Transvilanie, en Bethliau de Galilene, en Harico, au pays… et pis au pays... au pays... au pays... du Beurre.

Châteaufort. Que Diable veux-tu dire, au pays du Beurre ?

Gareau. Oui au pays du Beurre. Tant quia que c'est un pays qui est mou comme beurre, et où les gens sont durs comme piare. Ha ! c'est la graisse ; hé bian les gents n'y sont-ils pas bien durs, pis que ce sont des Grès ? Et pis après cela, je nous en allismes, révérence parlé, en un pays si loin, si loin ; je pense que mon Maître appelait cela le pays des Bassins, où le monde est noir comme des Antrechrits. Ardé, je crois fixiblement que je n'eussiesmes pas encore cheminé deux glieuës, que j'eussiesmes trové le Paradis et l'Enfar. Mais tenez, tout ce qui me semblit de pus biau à voir, c'est ces petits sarasins d'Italise ; cette petite grene d'andouille n'est pas pus grande que savequoi, et s'ils savont déjà parler Italian. Dame je ne fesismes là guère d'ordure. Je nous bandismes nos caisses tout au bout du monde dans la Turquise, moi et mon Maître. Par ma fy pourtant, je disis biantôt à mon Maître qu'oul s'en revenît. “Hé ! quement, quelle vilanie ? Tous ces Turcs-là sont tretous huguenots comme des chiens”. Oul se garmantet par écousse de leur bailler des exultations à la Turquoise.

Châteaufort. Il faut dire des exhortations à la Turque.

Gareau. O bian, tanquia qu'il les sarmonet comme il falet.

Châteaufort. Ton Maître savait donc l'Idiome Turc ?

Gareau. Hé vrament oui, oul savait tous ces ces Gérômes-là, les avet-il pas vus dans le Latin ? Son frère itou était bien savant, mais oul n'était pas encore si savant, car n'en marmuset qu'oul n'avait appris le Latin qu'en Français. C'était un bon Nicolas, qui s'en allait tout devant ly, hurlu, brelu, n'en n'eut pas dit qu'oul y touchait, et stanpandant cul marmonet toujours dans une bâtelée de Livres. je ne me sauras tenir de rire, quand je me ramenteu des noms si biscornus, et si, par le sanguoi, tout ça était vrai, car oul était moulé. D'aucuns s'intilaient, s'intulaient… ouais ? ce n'est pas encore comme ça :… s'inlutilaient, j'y sis casi… s'intilutaient… : s’in, s’in, s’in… Tanquia que je m'entends bian.

Châteaufort. Tu veux dire : s'intitulaient ?

Gareau. Oui, oui, sin, sin … héla qui se faisaient comme vous dites. Vela tout comme il le défrinchait. Je ne sais pus où j'en sis, vous me l'avez fait pardre.

Châteaufort. Tu parlais du nom de ces Livres.

Gareau. Ces livres donc, pis que Livres y a. Ouai ? Ha ! je sais bian ; Oul y avet des Amas de Gaules, des Cadets de Tirelire, et des Aînés de Vigiles.

Châteaufort. Il faut dire, mon grand ami des Amadis de Gaule, des Décades de Tite-Live, des Énéides de Virgile. Mais poursuis.

Gareau. Oh ! par le sangué va-t'en charcher tes poursuiveux ! Aga qu'il est raisonnabe aujourd’hi, il a mangé de la soupe à neuf heures. Et si je ne veux pas dire comme ça moi ? Tanquia qu'à la parfin je nous en revinsmes. Il apportit de ce pays-là tant de guiamans rouges, des Hemoroïdes vartes, et une grande épée qui atteindret d'ici à demain. C'est à tout ces farrements que ces mangeux de petits enfans se batont en deuil. Il apportit itou de petits engingorniaux remplis de naissance, à celle fin de conserver, ce feset-il, l'humeur ridicule, à celle fin, se feset-il, de vivre aussi longtemps que Maquieu Salé. Tenez n'avons point vu Nique-douille, qui ne sauret rire sans montrer les dants ?

Châteaufort. Je ne ris pas de la vertu de tes essences.

Gareau. O gnian, sachez que les naissances ont de marveilleuses propretés (Il le frappe) ; C'est un certain oignement dont les Ancians s'oignient quand ils étient morts, dont ils vivient si longuement. Mais, morgué, il me viant de souvenir que vous vouliais tantôt que je vous disi le nom de ces Livres. Et je ne veux pas moi ; et vous êtes un sot dres là ; et testigué, ous êtes un inorant là-dedans. Car, ventregué, si vous êtes un si bon diseux, morgué, tapons-nous donc la gueule comme il faut. Dame, il ne faut point tant de heure pour faire un quartron ; Et quien et vela pour toi !

Châteaufort. Ce coup ne m'offense point, au contraire il publie mon courage invincible à souffrir. Toutefois afin que tu ne te rendes pas indigne de pardon par une seconde faute, encore que ce sait ma coutume de donner plutôt un coup d'épée qu'une parole, je veux bien te dire qui je suis. J'ai fait en ma vie septante mille combats, et n'ai jamais porté botte qui n'ait tué sans confession. Ce n'est pas que j'aie jamais ferraillé le fleuret, je suis adroit la grâce à Dieu ; et partant la science que j'ai des armes, je ne l'ai jamais apprise que l’épée à la main. Mais que cet avertissement ne t'effraie point ; je suis tout cœur, et il n'y a point par conséquent de place sur mon corps où tu puisses adresser tes coups sans me tuer. Sus donc, mais gardons la vue, ne portons point de même temps, ne poussons point de près, ne tirons point de seconde : Mais vite, vite, je n'aime pas tant de discours ; Mardieu ! depuis le temps je me serais mis en garde, j'aurais gagné la mesure, je l'aurais rompue, j'aurais surpris le fort, j'aurais pris le temps, j'aurais coupé sous le bras, j’aurais marqué tous les battements, j'aurais tiré la flanconade, j’aurais porté le coup de dessous, je me serais allongé de tierce sur les armes, j'aurais quarté du pied gauche, j'aurais marqué feinte à la pointe et dedans et dehors, j'aurais estramaçoné, ébranlé, empiété, engagé, volté, porté, paré, riposté, carté, passé, désarmé, et tué trente hommes.

Gareau. Vramant, vramant, vela bian la Musicle de Saint-Innocent, la pus grande piqué du monde. Quel embrocheux de Limas ! (Il le frappe encore) : Et quien, quien, vela encore pour t'agacer.

Châteaufort (Gareau le frappe.) je ne sais, Dieu me damne, ce que m'a fait ce maraud, je ne me saurais fâcher contre lui. (Il le frappe encore.) Foi de Cavalier, cette gentillesse me charme. Voilà le faquin du plus grand cœur que je vis jamais. (Gareau le frappe encore) Il faut nécessairement, ou que ce bélître sait mon Fils ; ou qu'il sait Démoniaque (Il est frappé derechef). D'égorger mon fils à mon escient, je n'ai garde ; de tuer un possédé j'aurais tort, puisqu'il n'est pas coupable des fautes que le Diable lui fait faire. Toutefois, ô pauvre Paysan, sache que je porte à mon côté la Mère nourrice des Fossoyeurs ; que de la tête du dernier Sophy, je fis un pommeau à mon épée ; que, du vent de mon chapeau, je submerge une Armée navale ; et que qui veut savoir le nombre des hommes que j'ai tué, n'a qu'à poser un 9, et tous les grains de sable de la mer ensuite qui serviront de Zéros (Il est encore battu). Quoi que tu fasses, ayant protesté que je gagnerais cela sur moi même (Il est encore battu) de me laisser battre une fais en ma vie, il ne sera pas dit qu'un maraud comme toi me fasse changer de résolution. (Gareau se retire en un coin du Théâtre, et le Capitan demeure seul.) Quelque faquin de cœur bas, et ravalé, aurait voulu mesurer son épée avec ce vilain ; mais moi qui suis Gentilhomme, et Gentilhomme d'extraction, je m'en suis fort bien su garder. Il ne s'en est cependant quasi rien fallu que je ne l'aie percé de mille coups, tant les noires vapeurs de la bile offusquent quelquefois la clarté des plus beaux Génies. En effet j'allais tout massacrer : je jure donc aujourd’hui par cette main, cette main dispensatrice des Couronnes et des Houlettes, de ne plus dorénavant recevoir personne au combat, qu'il n'ait leu devant moi sur le pré ses Lettres de Noblesse ; et pour une plus grande prévoyance, je m'en vais faire promptement avertir Messieurs les Maréchaux qu'ils m'envoient des Gardes pour m'empêcher de me battre ; car je sens ma colère qui croît, mon cœur qui s'enfle, et les doigts qui me démangent de faire un homicide. Vite,vite, des Gardes, car je ne réponds plus de moi : Et vous autres Messieurs qui m'écoutez, allez m'en quérir tout à l'heure, ou par moi tantôt vous n'aurez point d'autre lumière à vous en retourner, que celle des éclairs de mon sabre, quand il vous tombera sur la teste ; (Gareau revenant le frappe encore et le Capitan s'en va.) Et la raison, est que je vais, si je n'ai un Garde, souffler d'ici le Soleil dans les Cieux comme une chandelle. je te massacrerais, mais tu as du cœur, et j'ai besoin de soldats.

II, 3 - GRANGER, MANON, GAREAU, FLEURY

Manon. Quel démêlé donc, mon pauvre jean, avais tu avec ce Capitaine ?

Gareau. Aga, ou me venet ravodé de sa Philosophie. Ardé, tenez, c'est tout fin dret comme ce grand Cocsigrue de Monsieu du Meny ; vous savez bian? qui avet ces grands penaches quand je demeurais chez Mademoiselle de Carnay. Dame pelamor qu'oul étet brave comme le temps, qu'oul luiset dans le moulé, qu'oul jargonet par écousse des Ânes à Batiste, des Pères-Paticiers ; il velet que je l'y fisiesmes tretous l'obenigna. Pelamor, itou, à ce que suchequient les médiseux, qu'avec Mademoirelle notre Metraisse, il boutet cety-ci dans cety-là (ce n'est pas ce nonobstant, comme dit l'autre, pour ce chore-là, car ardé bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée). Mais par la morguoi sphesmon, c'étet un bel oisiau pour torner quatre broches ; et pis étou l'en marmuset qu'oul étet un tantet tarabusté de l'entendement. Bonnefy la barbe l'y étet venue devant eune bonne Ville ; ol lui étet venue devant Sens. Ce jean qui de tout ce mêle, il y a déjà une bonne écousse da, s'en venit me ramener avos les échegnes eune houssene de dix ans. Vartigué je n'êtes pas Gentizome pour me battre en deuil, mais… O donc c'étet Mademoirelle notre Métraisse qui m'avet loué et stanpandant il voulut, ce dit-il, me faire, ce dit-il, enfiler la porte. "Oh ! ce me fit-il, je te ferai bien enfiler la porte, ce fit-il." Guian cette parole-là me prenit au cœur. "O par la morguoy, ce l'y fis-je, vous ne me ferais point enfiler la porte ; et pis au fons, ce l'y fis-je, c'est Mademoirelle qui m'a loüé : si Mademoirelle veut que je l'enfile, je l'enfilerai bian, mais non pas pour vous."

Granger. Or çà, notre Gendre, mettons toutes querelles sous le pied et donnons leur d'un oubli au travers les hypocondres. Si l’Hyménée porte un flambeau, ce n'est pas celui de la Discorde ; Il doit allumer nos cœurs, non pas notre fiel : C'est le sujet qui nous assemble tous. Voilà ma fille qui voudrait déjà qu'on dit d'elle et de vous “Sub, super, in, subter, casu junguntur utroque, in vario sentsu”.

MANON. Mon Père, je ne suis pas capable de former des souhaits, mais de seconder les vôtres : Conduisez ma main dans celle que vous avez choisie, et vous verrez votre fille d'un visage égal, ou descendre, ou monter.
Granger. Rien donc ne nous empêche plus de conclure cet accord, aussitôt que nous saurons les natures de votre bien.
Fleury. Là donc, ne perdons point de temps.
Granger. Vos facultés consistent-elles en rentes, en maisons, ou en meubles ?
Gareau. Dame oui, j'ai très-bian de tout ça, par le moiyan d'un héritage.
Granger. Qu'on donne promptement un siège à Monsieur. Manon, saluez votre mari. Cette succession est-elle grande ?
Gareau. Elle est de vint mille francs.
Granger. Vite, Paquier, qu’on mette le couvert !
Gareau.(Il se met dans une Chaise.) Là, là, vous moquez-vous, rabusez votre bonnet ; entre nous autres, il ne faut point tant de fresmes ni de simonies. Hé ! qu'es-ce donc ? Notre-dinse, n'en diret que je ne nous connaissiens plus. Quoi, ous avez bouté en obliviance de quand ous esquiais au Chaquiau ? Parguene, alez, ous n'esquiais qu'un petit Navet en ce temps-là, ous êtes à cette heure ci eune Citrouille bian grosse. Vrament, laissez faire, je pense que Guieu marci, j'avons bian sarmoné de vous, feu notre mainagere et moi. Si vous étet venu des cornes toutes les fois que les oreilles vous ont corné (ce que j'en dis pourtant ce n'est pas que j'en parle, ce crois-je bian qu'ous en avez assez sans nous). Tanquia que, ô ! donc, pour revenir à notre,conte, jernigoi j'équiesmes tous deux de méchantes petites varmeines. J'alliesmes vreder avaux ces bois. Et y à propos, ce biau marle qui sublet si finement haut ; hé bian regardez, ce n'étet que le Clocu Fili Davi ! Ous esquiais un vrai jui d'Avignon en ce temps-là : Ous équiais trejours à pandiller entour ces cloches, et y à sauter comme un Maron. Oh bian, mais ce n'est pas le tout que des choux, il faut de la graisse.
Granger. Avez-vous ici les Contrats acquisitoires de ces héritages-là ?
Gareau. Nanain vramant, et si l'on ne me les veut pas donner ; mais je me doute bian de ce qu'oul y a. Testigué, je m'amuse bian à des papiers, moi. Hé ! ardé, tous ces brinborions de Contrats, ce n'est que de l'écriture qui n'est pas vraie, car ol n'est pas moulée. Ho bian, acoutez la, c'est eune petite sussion qui est vramant bian grande da, de Nicolas Girard ; hé là, le père de ce petit Louis Girard qui étet si semillant ; ne vous sauriais-vous recorder ? C'est ly qui s'alit neger à la grand Mare. O bian son père est mort, et si je l'avons conduit en tare, s'il a plu à Guïeu, sans repruche, comme dit l'autre. Ce pauvre Guiebe étet allé dénicher des Pies sur l'Orme de la comère Massée ; Dame, comme oul étet au Copiau, le vela bredi, breda, qui commence à griller tout avaux les branches, et cheit eune grande escousse, pouf, à la renvarse. Guieu benit la Cresquianté, je crois que le cœur l'y escarbouillit dans le ventre, car oul ne sonit jamais mot, ne grouillit, sinon qu'oul grimonit en trépassant: «Guiebe set de la Pie, et des Piaux!” O donc ly il étet mon Compère et sa femme ma Comère. Or ma Comère, pis que Comère y a, auparavant que d'avoir épousé mon Compère, avet épousé en preumières noces, le Cousin de la Bru de Piare Olivier, qui touchet de bian près à Jean Henault, de par le Gendre du Biaufrère de son Onque. Or cely-ci, retenez bian, avet eu des enfants de Jaquelaine Brunet qui mourirent sans enfans : Mais il se trouve que le Neveu de Denis Gauchet avet tout baillé à sa Femme par Contrat de mariage, à celle fin de frustriser les heriquers de Thomas Plançon qui devient y rentrer, pis que sa Mère-Grand n'avet rian laissé aux Mineux de Denis Vanel l'esné : Or il se trouve que je somes parents en queuque magniere de la Veufve de Denis Vanel le jeune, et par consequent, ne devons-je pas avoir la sussion de Nicolas Girard ?
Granger. Mon ami, je fais ouvrir à ma conception plus d'yeux que n'en eut jamais le Berger gardien de la vache Io, et je ne vois goutte en votre affaire.
Gareau. O Monsieu, je m'en vas vous l'éclaircir aussi finement claire, que la voix des enfans de chœur de notre vilage. Acoutez donc : Il faut que vous sachiais que la Veufve de Denis Vanel le jeune, dont je sommes parents en queuque magniere, étet fille du second lit de Georges, Marquiau le Biau-frère de la Sœur du Neveu de Piare Brunet, dont j'avons tantôt fait mention : Or, il est bian à clair que si le Cousain de la Bru de Piare Olivier, qui toucliet de bian pres à Jean Henault, de par le Gendre du Biau-frère de son Onque, estet Père des enfans de jaquelaine Brunet trépassez sans enfans, et qu'apres tout ce tintamare là on n'avet rian laissé aux Mineux de Denis Vanel le jeune, j'y devons rentrer, n'est-ce pas ?
Granger. Paquier, repliez la nappe, Monsieur n'a pas le loisir de s'arrêter. Ma foi, beau Sire, depuis le jour que Cupidon ségregea la Lumière du Chaos, il ne s'est point vu sous le Soleil un démêlé semblable. Dédale et son Labyrinthe en ont bien dans le dos. je vous remercie cependant de l'honneur qu'il vous plaisait nous faire : Vous pouvez promener votre Charrue ailleurs que sur le champ virginal du ventre de ma Fille.
MANON. Les Valets de la Feste vous remersissont.
Fleury. Vous avez bon courage, mais les jambes vous faillent.
Gareau. Ma foi voire ; Aussi bian n'en velay-je pus. J'aime bian mieux eune bonne grosse Mainagere qui vous travaille de ses dix doits, que non pas de ces Madames de Paris qui se fesont courtiser des Courtisans. Vous verrais ces Galouriaux tant que le jour est long, leur dire, Mon cœur, Mamour ; Parci, Parla ; je le veux bian, Le veux-tu bian ? Et pis c'est à se sabouler, à se patiner, à plaquer les mains au commencement sur les joues, pis sur le cou, pis sur les tripes, pis sur le brinchet, pis encore pus pas, et ainsi le vitse glisse. Stanpendant moi qui ne veux pas qu'on me fasse des Trogedies, si j'avouas treuvé queuque Ribaut licher le morviau à ma femme, comme cet affront-là frappe bian au cœur, peut-être que dans le desespoir je m'emporteroüas à jeter son chapiau par les frenestres, pis ce seret du scandale ; Tigué queuque gniais !
Granger. O espérances futiles du concept des humains ! De même les Chats tu ne flattes que pour égratigner, Fortune malicieuse !

II, 4 - CORBINELI, GRANGER, PAQUIER
Corbineli. Elle n'est pas seulement malicieuse, elle est enragée. Hélas ! tout est perdu, votre Fils est mort.
Granger. Mon Fils est mort l Es-tu hors du sens ?
Corbineli. Non, je parle sérieusement : Votre Fils à la vérité n'est pas mort, mais il est entre les mains des Turcs.
Granger. Entre les mains des Turcs ? Soutiens-moi, je suis mort.
Corbineli. A peine étions nous entrés en bateau pour passer de la porte de Nesles au Quai de l'École…
Granger. Et qu'allais tu faire à l'école, Baudet ?
Corbineli. Mon Maître s'étant souvenu du commandement que vous lui avez fait, d'acheter quelque bagatelle qui fut rare à Venise, et de peu de valeur à Paris, pour en régaler son Oncle ; s'était imaginé qu'une douzaine de Cotrets n'étant pas chers, et ne s'en trouvant point par toute l'Europe de mignons comme en cette Ville, il devait en porter là : C'est pourquoi nous passions vers l'école pour en acheter ; mais à peine avons-nous éloigné la côte, que nous avons esté pris par une Galère Turque.
Granger. Hé ! de par le Cornet retors de Triton Dieu Marin qui jamais ouit parler que la Mer fut à Saint-Cloud ? qu'il y eut des galères, des pirates, ni des écueils ?
Corbineli. C'est en cela que la chose est plus merveilleuse. Et quoi que l'on ne les aie point vus en France que cela, que sait-on s'ils ne sont point venus de Constantinople jusques ici entre deux Eaux ?
Paquier. En effet, Monsieur, les Topinambours qui demeurent quatre ou cinq cents lieues au delà du monde, vinrent bien autrefois à Paris ; et l'autre jour encore les Polonais enlevèrent la Princesse Marie en plein jour à l'Hôtel de Nevers, sans que personne osât branler.
Corbineli. Mais ils ne se sont pas contentez de ceci, ils ont voulu poignarder votre Fils...
Paquier. Quoi, sans confession ?
Corbineli. S'il ne se rachetait par de l'argent.
Granger. Ah ! les misérables ! c'était pour incuter la peur dans cette jeune poitrine.
Paquier. En effet, les Turcs n'ont garde de toucher l'argent des Chrétiens, à cause qu'il a une Croix.
Corbineli. Mon Maître ne m'a jamais pû dire autre chose, sinon: “Va-t'en trouver mon Père, et lui dis...” Ses larmes aussitôt suffoquant sa parole, m'ont bien mieux expliqué qu'il n'eut su faire, les tendresses qu'il a pour vous...
Granger. Que Diable allez faire aussi dans la Galere d'un Turc ? D'un Turc ! “Perge.”
Corbineli. Ces écumeurs impitoyables ne me voulaient pas accorder la liberté de vous venir trouver, si je ne me fusse jeté aux genoux du plus apparent d'entre eux. “Hé ! Monsieur le Turc, lui ai-je dit, permettez-moi d'aller avertir son Père, qui vous envoyera tout à l'heure sa rançon.”
Granger. Tu ne devais pas parler de rançon, ils se seront moqués de toi.
Corbineli. Au contraire ; A ce mot, il a un peu rasséréné sa face. “Va, m'a-t-il dit ; mais si tu n’es ici de retour dans un moment, j'irai prendre ton Maître dans son Collége, et vous étranglerai tous trois aux antennes de notre Navire.” J'avais si peur d'entendre encore quelque chose de plus fâcheux, ou que le Diable ne me vint emporter estant en la compagnie de ces excommuniés, que je me suis promptement jeté dans un Esquif pour vous avertir des funestes particularités de cette rencontre.
Granger. Que Diable aller faire dans la Galère d'un Turc ?
Paquier. Qui n'a Peut-être pas esté à confesse depuis dix ans.
Granger. Mais penses-tu qu'il soit bien résolu d'aller à Venise ?
Corbineli. Il ne respire autre chose.
Granger. Le mal n'est donc pas sans remède. Paquier, donne-moi le réceptable des instruments de l'Immortalité “Scriptorium, scilicet».
Corbineli. Qu'en désirez-vous faire ?
Granger. Écrire une Lettre à ces Turcs.
Corbineli. Touchant quoi ?
Granger. Qu'ils me renvoient mon fils, parce que j'en ai affaire. Qu'au reste il doivent excuser la jeunesse qui est sujette à beaucoup de fautes ; et que s'il lui arrive une autrefois de se laisser prendre, je leur promets foi de Docteur, de ne leur en plus obtondre la faculté auditive.
Corbineli. Ils se moqueront par ma foi de vous.
Granger. Va-t'en donc leur dire de ma part, Que je suis près de leur répondre par-devant Notaire, Que le premier des leurs qui me tombera entre les mains, je le leur renverrai pour rien. (Ha ! que Diable, que Diable, aller faire en cette Galère ?) Ou dis leur qu'autrement je vais m'en plaindre à la jutice. Sitôt qu'ils l'auront remis en liberté, ne vous amusez ni l'un ni l'autre, car j'ai affaire de vous.
Corbineli. Tout cela s'appelle dormir les yeux ouverts.
Granger. Mon Dieu ! Faut-il être ruiné à l'âge que je suis ? Va-t-en avec Paquier. : prends le reste du teston que je lui donnai pour la dépense il n'y a que huit jours (Aller sans dessein dans une galère !). Prends tout le reliquat de cet pièce. (Ha ! malheureuse géniture, tu me coûtes plus d'or que tu n'es pesant.). Paie la rançon et ce qui restera, emploie-le en œuvres pies (Dans la galère d'un Turc !). Bien, va-t'en. (Mais misérable, dis-moi, que Diable allais-tu faire dans cette galère ?). Va prendre dans mes armoires ce pourpoint découpé que quitta feu mon père l'année du grand Hiver.
Corbineli : A quoi bon ces fariboles ? Vous n'y êtes pas, il faut tout au moins cent pistoles pour sa rançon.
Granger. Cent pistoles ! Ha ! mon fils, ne tient-il qu'à ma vie pour conserver la tienne ? mais cent pistoles !... Corbineli va-t'en lui dire qu'il se laisse pendre sans dire mot ; cependant qu'il ne s'en afflige point, car je les en ferai bien repentir.
Corbineli : Mademoiselle Genevote n'était pas trop sotte, qui refusait tantôt de vous épouser, sur ce que l'on assurait que vous étiez d'humeur, quand elle serait esclave en Turquie, de l'y laisser.
Granger. ; Je les ferai mentir... S'en aller dans la galère d'un Turc ! Hé ! quoi faire, de par tous les diables, dans cette galère ? Ô galère, galère, tu mets bien ma bourse aux galères !

II, 5 - PAQUIER, CORBINELI
Paquier. Voilà ce que c'est que d'aller aux Galeres. Qui Diable le pressait ? Peut-être que s'il eut eu la patience d'attendre encore huit jours, le Roi l'y eut envoyé en si bonne compagnie, que les Turcs ne l'eussent pas pris.
Corbineli. Notre “Domine” ne songe pas que ces Turcs me dévoreront.
Paquier. Vous êtes à l'abri de ce côté-là, car les Mahométans ne mangent point de Porc.

II, 6 - GRANGER, CORBINELI, PAQUIER

Granger. (Granger. revient lui donner une bourse, et s'en retourne même temps). Tiens, va-t'en, emporte tout mon bien.

II, 7 - CORBINELI, (CHARLOT)
CORBINELI (Frappant à la porte de La Tremblaye .) Monjoye Saint-Denis ; Ville gagnée, “Accede” Granger. le jeune, “accede”. O le plus heureux des hommes ! ô le plus chéri des Dieux ! Tenez, prenez, parlez à cette bourse, et lui demandez ce que je vaux.
Charlot. Allons vite, allons inhumer cet argent, mort pour mon Père, au coffre de Mademoiselle Genevote : Ce sera de bon cœur, et sans pleurer, que je rendrai les derniers devoirs à ce pauvre trépassé ; Et cependant admirons la médisance du peuple qui jurait que mon Père bien loin de consentir au mariage de Mademoiselle Genevote et de moi, prétendait lui-même à l'épouser, et voici que pour découvrir l'imposture des calomniateurs, il envoie de l'argent pour faire les frais de nos cérémonies.

II, 8 - GRANGER, PAQUIER
Granger. Fortune, ne me regarderas-tu jamais qu'en rechignant ? Jamais ne riras-tu pour moi ?
Paquier. Ne savez-vous pas qu'elle est sur une roue, Damoiselle Fortune ? Elle serait bien ladre d'avoir envie de rire. Mais, Monsieur assurément que vous êtes ensorcelé.
Granger. As-tu quelquefois entendu frétiller sur la minuit dans ta chambre quelque chose de noir ?
Paquier. Vrament, vrament, Tantôt j'entends traîner des chaînes à l'entour de mon lit ; tantôt je sens coucher entre mes draps une grande masse lourde ; tantôt j'aperçois à notre Atre une Vieille toute ridée se graisser, puis à califourchon sur un balai s'envoler par la cheminée ; Enfin je pense que notre Collége est l’icon, le Prototype, et le Père-grand du Château de Bicêtre.
Granger. Il serait donc à propos, ce me semble, de prendre garde à moi. Quelque Incube pourrait bien venir habiter avec ma fille, et pis encore, butinant les reliques de mon chétif et malheureux “Gaza”. Ma foi pourtant, Diables follets, si vous attendez cela pour dîner, vous n'avez qu'à dire Grâces : je m'en vais faire prendre à toutes mes Chambres chacune une médecine d'eau bénite. Ils pourraient bien toutefois me voler d'un côté, quand je les conjurerais de l'autre. N'importe : Paquier, va-t'en chercher sous mes grandes armoires un vieux Livre de Plain-chant ; déchire-le par morceaux, et en attache un feuillet à chaque avenue de ma Chambre, comme aux portes, aux fenêtres, à la cheminée ; et principalement enduis en un certain coffre fort, fidèle dépositaire de mon magasin. Écoute, écoute, Paquier, il vient de me souvenir que les Démons s'emparent des Trésors égarés ou perdus : De peur que quelqu'un d'eux ne vienne à se méprendre, souviens-toi bien d'écrire sur la pièce de game qui couvre la serrure, mais en gros caractères : “Il n'est égaré ni perdu, car je sais bien qu'il est là”. je me veux divertir de ces pensées mélancoliques ; Ces imaginations sépulcrales usent bien souvent l'âme auparavant le corps. Paquier. “adesto” : Va-t'en au logis de ma toute belle Navre-cœur. Souhaite lui de ma part le bon jour qu'elle ne me donne pas : Parle lui avantageusement de mon amour : Et sur tout ne l'entretiens que de Feux, de Charbons et de Traits. Va vite, et reviens m'apporter la réponse.

II, 9 - PAQUIER, GENEVOTE

PAQUIER, seul. De Feux, de Charbons, et de Traits : Cela n'est pas si aisé qu'on dirait bien.
GENEVOTE, arrivant. Comment se porte ton Maître, Paquier. ?
Paquier. Il se porte comme se portait Saint Laurent sur le Gril : roussi, noirci rôti, et tout cela par Feu.
GENEVOTE. Je ne sais pas s'il souffre ce que tu dis ; mais je te puis assurer que du jour qu'il commença de m'aimer, je commençai de mériter la Couronne du Martyre. O ! Paquier, fidèle témoin de ma passion, dis à ton Maître, que sa chère et malheureuse Genevote, verse plus d'eau de ses yeux, que sa bouche n'en boit, qu'elle soupire, autant de fais qu'elle respire, et que...
Paquier. Mademoiselle, je vous prie, laissons là toutes ces choses ; parlons seulement de ce dont mon Maître m'a commandé de vous entretenir. Dites-moi, avez-vous beaucoup de bois pour l'Hiver ? car mon Maître ne peut se passer de Feu.
GENEVOTE. Sans mentir, j'aurais bien le cœur de roche, s'il n'était pénétrable aux coups des perfections de ton Maître.
Paquier. Bon Dieu, quel Coq-à-l'âne l Répondez-moi catégoriquement ; N'avez-vous jamais vu de Feu Saint Elme ?
GENEVOTE. Je ne sais de quoi tu me parles ; je voudrais seulement que Monsieur Granger...
Paquier. Vous ne savez donc pas que votre fréquentation a rempli mon Maître de Feu sauvage ?
GENEVOTE. Mon pauvre Paquier, si tu m'aimes, je te supplie entretiens-moi d'autre chose ; parle-moi de l'amour que ton Maître me porte.
Paquier. Ce n'est pas là ce dont j'ai à vous parler. Mais à quoi Diable vous sert de tourner ainsi la truie au foin ? Dites-moi donc, ferez-vous cette année du feu Grégeois à la Saint jean ?
GENEVOTE. Plût à Dieu que je pusse découvrir ma flamme à ton Maître sans l'offenser, car je brûle pour lui...
Paquier. Ha, bon cela.
GENEVOTE. D'une amour si violente que je souhaiterais qu'une moitié de lui devint une moitié de moi-même : mais la glace de son cœur...
Paquier. Hé bien, ne voilà pas toujours quitter notre propos ? Et tout cela de peur que votre âme ne prenne feu parmi tant d'autres : Mais ma Foi il n'en ira pas ainsi. Il y a trais Feux dans le Monde, Mademoiselle : Le premier est le Feu Central ; le second, le Feu Vital ; et le troisième, le Feu élémentaire. Ce premier en a trais sous soi qui ne différent que par les Accidents. le Feu de Collision, le Feu d'Attraction, et le Feu de Position.
GENEVOTE. As-tu fait dessein de continuer tes extravagances jusques au Bout du jugement ?
Paquier. Mais vous-même, avez-vous fait dessein de me faire enrager jusques à la fin du Monde ? Vous me venez parler de l'amour que vous portez à mon Maître : voilà de belles sottises ; ce n'est pas cela qu'on vous demande. Je veux seulement que vous sachiez que Monsieur Granger. n'est qu'un Feu Follet depuis qu'il vous a vue ; que bientôt aussi bien que lui vous arderez, s'il plaît à Dieu, du Feu S. Antoine, et que... Mais où Diable pêcher de nouveau Feu ? Ha ! par ma foi j'en tiens Mademoiselle, Feu votre Père et Feu votre Mère, avaient-ils fort aimé Feu leurs parents ? car Feu le Père et Feu la Mère de Monsieur Granger. avaient chéri passionnément Feu les Trépassez ; et je vous jure que le Feu est une chose si inséparable de mon Maître, qu'on peut dire de lui (quoi qu'il sait plein de vie) : Feu le pauvre Monsieur Granger. Principal du College de Beauvais. Or çà il me reste encore les Charbons et les Traits.
GENEVOTE. je souhaiterais autant de science qu'en a ton Maître, pour répondre à son Disciple.
Paquier. O ! Mademoiselle, je vous souhaiterais, non pas autant de science, mais autant de Charbons de peste, et de clous qu'il en a. Quoi ! vous en riez ? Et je vous proteste moi, qu'à force de brûler, il s'est tellement noirci le corps, que si vous le voyiez, vous le prendriez plus tôt pour un grand charbon que pour un Docteur. J'en suis maintenant aux Traits.
GENEVOTE. Tu lui pourras témoigner combien je l'aime, si tu l'as compris par mes discours ; et cependant je suis bien assurée que son affection n'est pas réciproque.
Paquier. Pour cette particularité, Mademoiselle, vous avez tort de vous mettre en peine ; car il proteste tout haut de se ressentir des traits que vous lui jouez ; de réverberer sur vous les traits dont vous le navrez ; et de peur que par trait de temps, les traits de votre visage. ne soient offensés des traits de la Mort, il vous peint avec mille beaux traits d'esprit, dans un Livre intitulé : “La très-belle, très-parfaite, et très-accomplie Genevote, par son très-humble, très-obéissant et très-affectionné serviteur, Granger.”
GENEVOTE. Tu diras à ton Maître que j'étais venue ici pour le voir ; mais que l'arrivée de ce capitaine m'a fait en aller. Je reviendrai bientôt ; Adieu.

II, 10 - Châteaufort, PAQUIER
Châteaufort. Hé l mon Dieu, Messieurs, j'ai perdu mon Garde, Personne ne l'a-t-il rencontré ? Sans mentir j'en ferai reproche à la Connétablie, d'avoir fié à un jeune Homme, la garde d'un Diable comme moi. Si j'allais maintenant rencontrer ma partie, que serait-ce ? Il faudrait s'égorger comme des bêtes farouches. Pour moi, encore que je sais vaillant, je ne suis point brutal. Ce n'est pas que je craigne le combat, au contraire, c'est le pain quotidien que je demande à Dieu tous les jours en me levant. On le verra, on le verra ; car, par la Mort, aussitôt que j'aurai retrouvé ce Garde qui me gardait, je proteste de désobéir à quiconque, hormis à ce pauvre Garde, me voudrait détourner de tirer l'épée. Hola, Garde-Mulet, ne l'as-tu point vu passer, mon Garde ? C'est un Garde que les Maréchaux de France m'ont envoyé pour m'empêcher de faire un Duel le plus sanglant qui jamais ait rougi l'herbe du Pré aux Clercs. Ventre, que dira la Noblesse de moi, (quand elle saura que je n ai pas eu le soin de bien garder mon Garde ? O ! toi donc, malheureux petit homme, va-t'en signifier à tous les Braves qu'ils aient à me laisser en patience dorénavant, pour ce qu'encore que mon Garde ne sait pas ici, je suis sensé comme l'ayant. je lui donnais deux pistoles par jour ; et si je le puis retrouver, je promets à mon bon Ange un Cierge blanc de dix livres, et à lui, de lui donner par jour quatre pistoles, au lieu de deux : Enfin je le rendrai si content de moi, qu'il ne souffrira pas que je m'échappe de lui, ou ce sera le plus ingrat homme du monde.
Paquier. Hé bien, Monsieur, qu'importe, puis que vous voulez tuer votre ennemi, que ce Garde vous ait abandonné ? Vous pouvez à cette heure vous battre sans obstacle.
Châteaufort. O ! Chien de Myrmidon, Chien de Filou, Chien de Grippe-manteau, Chien de Traîne-gibet, que tu es brute en matière de démêlés ! Où sera donc la foi d'un Cavalier ? Quoi, tu te figures que je sais si peu sensible à l'honneur, que de me résoudre à tromper lâchement, perfidement, traîtreusement, la vigilance d'un honnête homme qui me gardait, et qui à l'heure que je parle, ne s'attend nullement que je me batte ? Ah ! plutôt le Ciel échappe à ses liens pour tomber sur ma tête. Moi aggraver la faute d’un imprudent, par une plus grande ! Si je pensais qu'un seul homme se le fut imaginé, pour me venger d'un Individu sur toute l’Espèce, j'envoierais défendre au Genre Humain d'être vivant dans trois jours.
Paquier. Adieu, adieu.
Châteaufort. Va toi-même à Dieu, poltron, et lui dis de ma part, que je lui vais envoyer bientôt tout ce qui reste d'hommes sur la Terre.


ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE - GRANGER, PAQUIER

Paquier. Car par les Feux je l'ai brûlée, par les Charbons je l'ai entêtée, et par les Traits je l'ai percée.

Granger. Ha ! Paquier, tu t'es aujourd'hui surpassé toi-même. N'espère pas toutefois de Lauréole condigne à cet exploit, un tel service mérite des Empires, et la Fortune cette ennemie de la Vertu, ne m'en a pas donné : Mais viens chez ma Maîtresse me voir entrer dans la Place dont tu m'as ouvert la brèche.

Paquier. Ne courez point si vite ; vous cherchez votre âne quand vous êtes dessus. Ne vous ai-je pas dit qu'elle vous doit venir trouver ici ?

Granger. (Il ouvre un grand Bahut, d'où il tire de vieux habits, avec un miroir etc.) Il m'en souvient : Je n'ai donc plus qu'à choisir lequel me siéra le mieux de mes habits Pontificaux. O ! Déesse Paphiene, sais-moi en aide et confort en cette mienne tribulation. Et vous, sacrez haillons de mes Ancêtres qui ne gagnez des crottes qu'aux bons jours, vous qui n'avez point vu le jour depuis celui du mariage de mon Bisaïeul, qu'il n'y ait sur votre Texte, tache, trou, balafre, ou déchirure, qui ne reçoive un sanglot, une larme, et une quérimonie particulière. Amour, flamme folette, qui n'est jamais qu'au bord d'un précipice ; Ardent qui brilles pour nous éblouir ; feu qui brûles, et ne consumes point ; Guide aveugle qui crèves les yeux à ceux que tu conduis ; Bourreau qui fait rire en tuant ; Poison que l'on boit par les yeux ; Assassin que l'Ame introduit dans sa maison par les fenêtres ; Amour, petit Poupard, c'est à tes côtes douillettement frétillards, que je viens perager les reliques de la journée. Plantons nous diamétralement devant ce chef-d'œuvre Vénitien, et faisons avec un compte exact la revue de tous les traits de mon visage. Que le poil de ma barbe qui paraîtra hors d'œuvre soit châtié comme un passe-volant. Essayons quel personnage il nous siéra mieux de représenter devant elle, de Caton, ou de Momus. je tâche à rire et à pleurer sans intervalle, et je n'en puis venir à bout. [Il rit et il pleure en même temps]. Mais que viens-je de voir ? Quand je ris, ma mâchoire ainsi que la muraille d'une Ville battue en ruine, découvre à côté droit une brèche à passer vingt hommes. C'est pourquoi, mon visage, il vous faut styler à ne plus rire qu'à gauche ; et pour cet effet je vais marquer sur mes joues de petits points, que je défends à ma bouche, quand je rirai d'outrepasser. On m'a dit que j'ai la voix un peu casse, il faut surprendre avec l'oreille mon image en ce Miroir, avant qu'elle se taise. “je salue très-humblement le Bastion des Grâces, et la Citadelle des Rigueurs de Mademoiselle Genevote.” Ai-je parlé trop haut, ou trop bas ? Il serait bon, ce me semble, d'avoir des Lieux communs tout prêts pour chaque Passion que je voudrai vêtir. Il faudra faire éclater, selon que je serai bien ou mal reçu, le Dédain, la Colère ou l'Amour.
Çà pour le “Dédain” :
“Quoi, tu penserais que tes yeux eussent feru ma poitrine au défaut de la cuirasse ? Non, non, tes traits sont si doux, qu'ils ne blessent personne. Quoi, je t'aurais aimée, chétif égout de concupiscence, Vase de nécessité, Pot de chambre du sexe masculin ? Hélas ! petite gueuse, regarde-moi seulement, admire, et te tais.”
Pour la “Colère” :
“O ! trois et quatre fois, Mégère impitoyable, puisse le Ciel cil courroux ébouler sur ton chef des Hallebardes au lieu de pluie : puisses-tu boire autant d'Ancre, que ton amour m'a fait verser de larmes : Puisses-tu cent fois le jour servir aux Chiens de muraille pour pisser : Enfin puisse la Destinée, tisser la trame de tes jours avec du Crin, des Chardons et des étoupes.”
Pour l' “Amour” :
“Soleil, principe de ma vie, vous me donnez la mort ; et déjà je ne serais plus qu'une Ombre vaine et gémissante qui marquerait de ses pas la rive blême de l'Achéron, si je n'eusse redouté de faire périr en moi votre amour qui ne doit pas moins vivre que sa cause. Peut-être, ô belle Tigresse ! que mon chef neigeux vous fait peur : je sais bien aussi, que les jeunes ont dans les yeux moins de rouge et plus de feu que nous ; que vous aimez mieux notre bourse au singulier qu'au pluriel ; qu'au déduit amoureux une Femme est insatiable ; et que si la première nuit “Optat ut excedat digito”, la seconde nuit elle en veut “Pede longior uno”. Mais sachez qu'un jour l'âge ayant promené sa charrue sur les roses et sur les lys de votre teint, fera de votre front un grimoire en Arabe ; et que jeunes et vieux sont quotidiennement Epitaphez, à cause que : “Compositum simplexque modo simili gradiuntur”.

Scène II - GRANGER, PAQUIER, GENEVOTE

Granger. Mademoiselle, soyez vous venue autant à la bonne heure que la grâce aux Pendus, quand ils sont sur l'échelle.

Genevote. Est-ce l'Amour qui vous a rendu criminel ? Vraiment la faute est trop illustre pour ne vous la pas pardonner. Toute la pénitence que je vous en ordonne, c'est de rire avec moi d'un petit Conte que je suis venue ici pour vous faire. Ce Conte toutefois se peut bien appeler une Histoire, car rien ne fut jamais plus véritable. Elle vient d'arriver il n'y a pas deux heures au plus facétieux personnage de Paris ; et vous ne sauriez croire à quel point elle est plaisante. Quoi, vous n'en riez pas ?

Granger. Mademoiselle, je crois qu'elle est divertissante au-delà de ce qui le fut jamais ; Mais...

Genevote. Mais vous n'en riez pas ?

Granger. Ha, a, a, a, a.

Genevote. Il faut avant que d'entrer en matière, vous anatomiser ce Squelette d'homme et de vêtement, aux mêmes termes qu'un Savant m’en a tantôt fait la description. Voici l'heure environ que le Soleil se couche, c'est l'heure aussi par conséquent que les lambeaux de son manteau se viennent rafraîchir aux étoiles. Leur Maître ne les expose jamais au jour, parce qu'il craint que le Soleil prenant une matière si combustible pour le berceau du Phœnix, ne brûlât et le nid et l'oiseau. Ce manteau donc, cette cape, cette casaque, cette simarre, cette robe, cette soutane, ce lange, ou cet habit, (car on est encore à deviner ce que c'est, et le Syndic des Tailleurs y demeurerait “a quia”) fait bien dire aux gausseurs, qu'il fait peur aux larrons en leur montrant la corde. Certains Dogmatistes disent avoir appris par tradition, qu'il fut apporté du Caire où on le trouva dans une vieille Cave, à l'entour de je ne sais quelle Momie, sous les saintes Masures d'une Pyramide éboulée. A la vérité, les figures grotesques que les trous, les pièces, les taches et les filets y composent bizarrement ont beaucoup de rapport avec les figures Hyeroglifiques des Egyptiens. C'est un plaisir sans pareil, de contempler ce Fantôme arrêté dans une rue. Vous y verrez amasser cent Curieux, tous en extase disputer de son origine : L'un soutenir, que l'Imprimerie ni le papier n'étant pas encore trouvez, les Doctes y avaient tracé l'Histoire universelle ; et sur cela remontant de Pharamond à César, de Romule à Priam, de Promethée au premier homme, il ne laissera pas échapper un filet qui ne sait au moins le symbole de la décadence d'une Monarchie : Un autre veut que ce sait le Tableau du Chaos : Un autre la Métempsicose de Pythagore : Un autre divisant ses guenilles par chapitres, y trouvera l'Alcoran divisé par Azoarès : Un autre le système de Copernic : Un autre enfin jurera que c'est le manteau du Prophète Élie, et que sa sécheresse est une marque qu'il a passé par le feu : Et moi pour vous blasonner cet écu, je dis qu'il porte de Sable, engrêlé sur la bordure, aux Lambeaux sans nombre : Du manteau je passerais aux habits, mais je pense qu'il suffira de dire, que chaque pièce de son accoutrement est un antique. Venons de l'étoffe à la doublure, de la gaine à l'épée, et de la Chasse au Saint ; Traçons en deux paroles le crayon de notre ridicule Docteur. Figurez-vous un rejeton de ce fam eux Arbre Cocos, qui seul fournit un pays entier des choses nécessaires à la vie. Premièrement en ses cheveux ou trouve de l'huile, de la graisse et des cordes de Luth : Sa teste peut fournir de corne les Couteliers, et Son front les Nécromanciens de grimoire à invoquer le Diable : Son cerveau, d'enclume Ses yeux, de cire, de vernis et d'écarlate : Son visage, de rubis Sa gorge, de clous Sa barbe, de décrotoires : Ses doigts, de fuseaux Sa peau, de lime Son haleine, de vomitif : Ses cotaires, de pois Ses dartres, de farine : Ses oreilles, d'ailes à moulin : Son derrière, de vent à le faire tourner : Sa bouche, de four à ban : Et sa personne, d'âne à porter la Mounée. Pour son Nez il mérite bien une égratignure particulière. Cet authentique Nez arrive partout un quart d'heure devant son Maître ; Dix Savetiers de raisonnable rondeur vont travailler dessous à couvert de la pluie. Hé bien, Monsieur, ne voilà pas un joli Ganymède ? Et c'est pourtant le Héros de mon Histoire. Cet honnête homme régente une classe dans l'Université. C'est bien le plus faquin, le plus chiche, le plus avare, le plus sordide, le plus mesquin... Mais riez donc !

Granger. Ha, a, a, a, a.

Genevote. Ce vieux rat de Collège a un Fils qui, je pense, est le receleur des perfections que la Nature a volées au Père. Ce Chiche penard, ce radoteur…

Granger. Ah ! malheureux, je suis trahi ! c'est sans doute ma propre histoire qu'elle me conte. Mademoiselle, passez ces épithètes ; il ne faut pas croire tous les mauvais rapports, outre que la vieillesse doit être respectée.

Genevote. Quoi, le connaissez-vous ?

Granger. Non, en aucune façon.

Genevote. O bien, écoutez donc. Ce vieux Bouc veut envoyer son Fils en je ne sais quelle Ville, pour s'ôter un rival ; et afin de venir à bout de son entreprise, il lui veut faire accroire qu'il est fou. Il le fait lier, et lui fait ainsi promettre tout ce qu'il veut : Mais le Fils n'est pas longtemps créancier de cette fourbe. Comment ? vous ne riez point de ce vieux bossu de ce maussade à triple étage ?

Granger. Baste, baste, faites grâce à ce pauvre vieillard !

Genevote. Or écoutez le plus plaisant. Ce Gouteux, ce Loup-garou, ce Moine-bourru...

Granger. Passez outre, cela ne fait rien à l'Histoire,

Genevote. Commanda à son Fils d'acheter quelque bagatelle pour faire un présent à son Oncle le Vénitien ; et son Fils un quart d'heure après lui manda qu'il venait d'être pris prisonnier par les Pirates Turcs, à l'embouchure du Golfe des Bons-Hommes ; et ce qui n'est pas mal plaisant, c'est que le bonhomme aussi-tôt envoya la rançon. Mais il n'a que faire de craindre pour sa pécune, elle ne courra point de risque sur la Mer du Levant.

Granger. Traître Corbineli, tu m'as vendu, mais je te ferai donner la Salle. Il est vrai, Mademoiselle, que je suis interdit ; Mais jugez aussi par le trouble de mon visage, de celui de mon âme. L'image de votre beauté joue incessamment dans mon cœur à Remue-ménage. Ce n'est pas toutefois du désordre d'un esprit égaré que je prétends mériter ma récompense ; c'est de la force de ma passion que je prétends vous prouver par quatre Figures de Rhétorique : les Antithèses, les Métaphores, les Comparaisons et les Arguments. Et pour les déplier, écoutez parler l' “Antithèse” :
“Si” mais je ne dis point si, il est plus véritable que la vérité : “Si”, dis-je, l'amère douceur, et la douce amertume : le poison médicinal et la médecine empoisonnée, qui partent sans sortir de vous, ô Monstre indéfectueux, n'embrasaient mon esprit en le glaçant, et n'y faisaient tantôt vivre, tantôt mourir, un immortel petit Géant (j'appelle ainsi les flammes visibles dont le plus grand et le plus petit des Dieux m'échauffe et me fait trembler). Ou “si” ces aveugles clairvoyants (je veux dire vos yeux, belle Tigresse, ces innocents coupables) se publiant sans dire mot, amis ennemis de l'esclave liberté des hommes, n'avaient contraint volontairement mon génie dans la libre prison de votre sorcière beauté ; lui qui faisait gloire auparavant d'une fermeté constante en son inconstance ; “Si”, dis-je, tout cela n'avait fait faire et défaire à mes pensées beaucoup de chemin en peu d'espace : “Si” bref vous ne m'aviez apporté des ténèbres par vos rayons, “je” n'aurais pas appelé de mon Juge à mon Juge, pour demander ce que je ne veux pas obtenir ; c'est, pitoyable inhumaine, la santé mortelle d'une aigre douce maladie, qu'on rendrait incurable si on la guérissait.

Genevote. Comment appelez-vous cette Figure-là ?

Granger. Nos Ancêtres jadis le Baptisèrent “Antithèse”.

Genevote. Et moi qui la Confirme aujourd’hui, je lui change son nom, et lui donne celui de Galimatias.

Granger. Voici la Métaphore et la Comparaison qui viennent à vos pieds demander audience.

Genevote. Faites les entrer.

Granger. Tout ainsi qu'un neigeux Torrent, fier enfant de l'Olympe, quand son chenu coupeau acravanté d'orages, et courbant sous le faix des froidureux cotons ; franc qu'il se voit de l'étroite Conciergerie où le calme le tenait serf, “Qua data porta ruit”, va ravager insolemment le sein fertile des pierreuses campagnes, et déshonorant sans vergogne par le gueret champêtre la perruque dorée de Cerès aux pâles couleurs, fait brouter ilec le troupeau écaillé, où le coutre tranchant du ménager Laboureur pieça se promenait ; Ainsi mes espérances ne pouvant plus tenir contre l'impétuosité de mon déplaisir, le Huissier de ma tristesse tenant en main la baguette de mes soupirs, a fait place à la grandeur de mes douleurs ; j’ai débarricadé mes clameurs, lâché la bride à mes sanglots, donné de l'éperon à mes larmes, et fouetté mes cris devant moi. Ils feront bon voyage, car il me semble que je vois déjà la sentinelle avancée de votre bonté paraître entre les créneaux et sur la plate-forme de vos grâces, qui crie à mes soupirs : “Qui va là” ? Puis, ayant appelé le Caporal de votre jugement, donné l'alarme au Corps-de-garde de vos pudicités, demandé le mot du guet à mes soupirs, les avoir reconnu pour amis, laissé passer à cause dit paquet de persévérance, et bref les articles de bonne intention signés de l'Amant et de l'Aimée, voir la Paix universelle entre les deux États de notre Foi matrimoniale régner des siècles des siècles.

Genevote. Amen.

Granger. Donc pour nous y acheminer soyez comme un Jupiter qui s’apaise par de l'encens ; je serai comme Alexandre à vous en prodiguer. Soyez de même que le Lion qui se laisse fléchir par les larmes ; je serai de même qu'Héraclite à force de pleurer. Soyez tout ainsi que le Naphte auprès du feu ; Et je serai tout ainsi que le Mont Etna qui ne saurait s'éteindre. Soyez ne plus ne moins que le bon Terroir qui rend ce qu'on lui preste ; Et je serai ne plus ne moins que Triptolème à vous ensemencer. Soyez ainsi que les Abeilles qui changent en miel, les fleurs ; Et les fleurs de ma Rhétorique, ainsi que celles d'Attique, se chargeront de Manne. Soyez telle en fermeté que la Remore qui bride la Nef au plus fort de la tempête ; Et je serai tel que le Vaisseau de Caligula qui en fut arrêté. “Ne multus sim”, Soyez à la façon des Trous qui ne refusent point de mortier ; Et je serai à la façon de la Truelle qui bouchera votre crevasse.

Genevote. Vraiment, Monsieur, quoi que vous soyez incomparable, vous n'êtes pas un homme sans comparaison.

Granger. Ce n'est pas par la Métaphore seule, pain quotidien des Scholares, que je prétends capter votre bénévolence : Voyons si mes arguments trouveront forme à votre pied ; car si ce contingent Métaphysique avait couru du “Possibile ad factum”, je jure par toutes les Eaux infernales, par les Palus trois fois saints du Cocite et du Styx ; par la Couronne de fer de l'enfumé Pluton, par l'éternel Cadenas du Silence ; par la Béquille de Vulcain ; bref par l'Enthousiasme prophétique du Tripier Sibyllin, de vous rendre en beauté, non point la Déesse Paphienne, mais celle qui fera honte à celle-là. Et pour en descendre aux preuves, j'argumente ainsi. Du Monde, la plus belle partie, c'est l'Europe. La plus belle partie de l'Europe, c'est la France, “Secundum Geographos”. La plus belle Ville de France, c'est Paris. Le plus beau Quartier de Paris, c'est l'Université, “Propter Musas”. Le plus beau College de l'Université, je soutiens à la barbe de Sorbonne, de Navarre, et de Harcourt, que c'est Beauvais ; et son nom est le répondant de sa beauté, puis qu'on le nomma Beauvais, “quasi” beau à voir. La plus belle Chambre de Beauvais c'est la mienne. “Atqui” le plus beau de ma Chambre, c'est moi. Ergo, je suis le plus beau du monde. “Et hinc infero” que vous, Pucelette Mignardelette, Mignardelette Pucelette, estant encore plus belle que moi, il seroit, je dis “Sole ipso clarius”, que vous incorporant au Corps de l'Université en vous incorporant au mien, vous seriez plus belle que le plus beau du monde.

Genevote. Vraiment si j'avais dormi une nuit auprès de vous, je serais docte comme Hésiode pour avoir dormi sur le Parnasse.

Granger. Mais j'ai d'autres armes encore qui sont toutes neuves à force d'être vieilles, dont je présume outre-percer votre tendrelette poitrine : C'est l'Eloquence du franc Gaulois. Or oyez. Et déa, Roine de haut parage, Mie de mes pensées ; Crème, Fleur et Parangon des Infantes, vous qui chevauchez par ilec du fin feste de cestui votre magnifique et moult doucereux palefroi, jouxte lequel gésir souliez en bonne conche ; prenez émoi de ma déconvenue. Las oyez le méchef d'un dolent moribond qui crevé d'ahan sur un chétif grabat, onques ne sentit au cœur joie. Point ne boutez en sourde oubliance cil à qui pieça Fortune porte guignon. Las ! Hélas ! réconfortez un pauvret en marisson, à qui il conviendra soi gendarmer contre soi, s'occire ou se déconfire par quelqu'autre tour de malengin, se ne vous garmantez de lui donner soulas ; car de finer ainsi pieça ne lui chaut. Or soyez, ma Pucelle aux yeux vairs, comme un Faucon, quant à moi je serai votre coint Damaisel, qui par rémunération d'une si grande merci, se aucune chose avez à besogner de son avoir, à tout son tranchant glaive il redressera vos torts, et défera vos griefs ; il déconfira des Chevaliers félons ; il hachera des Andriaques ; il fera des Chapelis inénarrables ; il martellera des Paladins ores à dextre, ores à senestre ; bref tant et si beau joutera, qu'il n'y aura pièce de fiers, orgueilleux, outrecuidez, et démesurez Géants, lesquels en dépit des armes Fées, et du Haubert de fine trempe, il ne pourfende jus les arçons. Quel ébaudissement de voir donc issir le sang à grand randon du flanc pantois de l'endémène Sarasin ; et pour festoiement de cas tant beau, se voir leans guerdonné d’un los de plénière Chevalerie.

Genevote. Monsieur, il est vrai, je ne le puis celer, c'est à ce coup que je rends les armes ; Enfin je m'abandonne tout à vous ; Usez de moi aussi librement que le Chat fait de la Souris : Rognez, tranchez, taillez ; faîtes-en comme des Choux de votre jardin.
Paquier. Je trouve pourtant bien du distinguo entre les Femmes et les Choux ; car des Choux la teste en est bonne, et des Femmes c'est ce qui n'en vaut rien.

Granger. Auriez vous donc agréable, Mademoiselle, lors que la nuit au visage de More, aura, de ses haillons noirs embéguiné le minais souffreteux de notre Zénith; que je transporte mon individu aux Lares domestiques de votre toit, pour humer à longs traits votre éloquence melliflue, et faire sur votre couche un sacrifice à la Déesse tutélaire de Paphos ?

Genevote. Oui, venez, mais venez avec une échelle, et montez par ma fenêtre, car mon frère serre tous les jours les clefs de notre maison sous son chevet.

Granger. O ! que ne suis-je maintenant Julius César, ou le Pape Grégoire, qui firent passer le Soleil sous leur férule : je ne le reculerais, ni ne l'arrêterais en Thyeste ou en Josué ; mais je le contraindrais de marquer minuit à six heures.

SCÈNE III GENEVOTE, LA Tremblaye, Granger. le jeune, CORBINELI

Genevote. je pensais aller plus loing vous faire rire ; mais je vois bien qu'il me faut décharger ici .

Granger. le jeune. Aux dépens de mon Père ?

Genevote. C'est bien le plus bouffon personnage de qui jamais la tête ait dansé les sonnettes ; et moi par contagion je suis devenue facétieuse, jusques à lui permettre d'escalader ma chambre. A bon entendeur, salut : Il se fait tard ; les machines sont peut-être déjà en chemin, retirons-nous.

SCÈNE IV LA Tremblaye, CORBINELI

LA Tremblaye (Il heurte à la porte de Manon.) Va donc avertir Mademoiselle Manon. Tout va bien : La bête donnera dans nos panneaux, ou je suis mauvais chasseur.

SCÈNE V LA Tremblaye, MANON, CORBINELI

LA Tremblaye . Je m'en vais amasser de mes amis pour m'assister, en cas que son Collège voulut le secourir. Mais une autre difficulté m'embarrasse : C'est que je crains, si je ne suis arrivé assez tôt, qu'il n'entre dans la chambre de ma sœur ; et comme enfin elle est fille, qu'elle n'ait de la peine à se dépêtrer des poursuites de ce Docteur échauffé ; Et qu'au contraire, s'il trouve la fenêtre fermée, contre la parole qu’il a reçue d'elle, qu'il ne s'en aille, pensant que ce sait une burle.
Corbineli. O ! de cela n'en soyez point en peine, car je l'arrêterai en sorte qu'il ne courra pas fort vite escalader la chambre, et n'osera pour quelqu'autre raison que je vous fais, retourner en son logis. C'est pourquoi je vais m'habiller pour la Pièce.

LA Tremblaye . J'étais venu pour imaginer avec vous un moyen de hâter notre mariage ; mais votre Père lui-même nous en donne un fort bon. (Il lui parle bas à l'oreille). Il va tout à l'heure assiéger notre Chasteau pour voir ma sœur, et moi je...

MANON. C'est par là qu'il s'y faut prendre, n'y manquez pas. Adieu.


ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE - GRANGER, PAQUIER, CORBINELI

Granger. Tout est endormi chez nous d'un somme de fer ; Tout y ronfle jusques aux Grillons et aux Crapauds. Paquier, avance ton échelle : Mais que c'est bien pour moi l'échelle de Jacob, puis qu'elle me va monter au Paradis d'Amour.

Paquier. je crois que voici la maison. [Il tombe, ayant appuyé son échelle sur le dos de Corbineli.] Ah ! je suis mort. C'est ma faute, je ne lui avais pas donné assez de pied.

Granger. Monte encore un coup, pour voir si elle est bien appuyée. (Il l'y met encore et monte.)

Paquier. J'ai peur d'avoir donné trop de pied. (Il nage des bras dans la nuit pour toucher le mur.) Comment je ne rencontre point de mur ? Notre machine tiendrait-elle bien toute seule ? “Domine”, plantez vous-même votre échelle, je n'y oserais plus toucher.

Granger. “Vade retro”, mauvaise bête, je l'appliquerai bien moi-même. Je pense que j'y suis ; voici la porte ; je la connais aux clous, sur chacun desquels j'ai composé jadis maintes bonnes Epigrammes. “Scande” pour essayer si elle est ferme.

Paquier. (Corbineli transpose l'échelle d'un côté et d'autre avec tant d'adresse, que Paquier. faisant aller sa main à drait et à gauche, frappe toujours un des côtés de l'échelle sans trouver d'échelons.) Ha ! miserable que je suis, on vient d'arracher les dents à mon échelle. Miséricorde, mon échelle vient d'enfanter. Qui l'aurait engrossie ! Serait-ce point moi, car j'ai monté dessus ? Mais quoi l'enfant est déjà aussi gros que la Mère.

Granger. Tais-toi, Paquier, j'ai vu tout à l'heure passer je ne sais quoi de noir. C'est Peut-être une de ces Larves au teint blême, dont nous parlions tantôt, qui vient pour m'effrayer.

Paquier. (Granger. tousse.) “Domine”, on dit que pour épouvanter le Diable, il faut témoigner du cœur ; Toussez deux ou trais fais, vous vous rassurerez.

Granger. Qui es-tu ?

Paquier. Un peu plus haut.

Granger. Qui es-tu ?

Paquier. Encore plus fort.

Granger. Qui es-tu donc ?

Paquier. Chantez un peu pour vous rassurer. (Granger. chante.) Bon ; Fort. Faites accroire au spectre que vous ne le craignez point. “Domine», c'est un Diable Huguenot, car il ne se soucie point de la Croix.

Granger. Il a peur lui-même, car il n'ose parler. Mais, Paquier, ne serait-ce point mon Ombre, car elle est vêtue tout comme moi ; fait tous mes mêmes gestes ; recule quand j'avance ; avance quand je recule ? Il faut que je m'éclaircisse. (Il donne un coup, et Corbineli le lui rend.) Notre-Dame elle me frappe !
Paquier. Monsieur, il se peut faire que les Ombres de la Nuit estant plus épaisses que celles du jour, sont aussi plus robustes, et qu'ainsi elles pourraient frapper les gents. Entrez, voilà la porte ouverte. (Corbineli entre vitement avec un passe partout, et Granger. court après pour entrer aussi.)
Granger. Ma foi l'Ombre est plus habile que moi. Écoutez donc, me voici, c'est moi.
Paquier. Non vraman-da, ce n'est pas mon Maître qui est chez vous, ce n'est que son Ombre. Que Diable, Monsieur, votre Ombre est elle folle de marcher devant vous, et d'entrer toute seule en un logis où elle ne connaît personne ? Ho asseurément que nous nous sommes trompez, car si c'était une Ombre, la Lune l'aurait faite, et cependant la Lune ne luit pas. Hélas ! “profecto”, je le vients de trouver ; nous en estions bien loin. C'est votre Ame, car ne vous souvientil pas qu'hier vous la donnastes à Mademoiselle Genevote ? Or n'estant plus à vous, elle vous aura quitté ; cela est bien visible, puis que nous la rencontrons en chemin qui s'y en va. Ah ! perfide Ame, vous ne deviez pas trahir un Docteur de la façon ; ce qu'il en avait dit n'était qu'en riant ; Cependant vous l'abandonnez pour une niaiserie ! je m'en vois bien voir si c'est elle, car si ce l'est, Peut-être qu'en la flattant un peu, elle se repentira de sa faute. Je t'adjure par le grand Dieu vivant, de me dire qui tu es ?
CORBINELI, par la fenêtre. Je suis le grand Diable Vauvert. C'est moi qui fais dire la Patenôtre du Loup : Qui noue l'éguillette aux nouveaux mariés : Qui fais tourner le Sas : Qui pétris le Gâteau triangulaire : Qui rends invisibles les Frères de la Rose-Croix : Qui dicte aux Rabbins la Cabale et le Talmud : Qui donne la Main de Gloire, le Trèfle à quatre, la Pistole volante, le Guy de l'An-neuf, l'Herbe de Fourvoiement, la Graine de Fougère, le Parchemin vierge, les Gamahez, l'Emplâtre Magnétique. J'enseigne la composition des Brevets, des Sorts, des Charmes, des Sigiles, des Caractères, des Talismans, des Images, des Miroirs, des Figures constellées. je prêtai à Socrate un Démon familier : je fis voir à Brutus son mauvais Génie : J'arrêtai Drusus à l’apparition d'un Lutin : J'envoie les Démons familiers, les Esprits folets, les Martinets, les Gobelins, le Moine-bourru, le Loup-garou, la Mule ferrée, le Marcou, le Cauchemar, le Roi Hugon, le Connétable, les Hommes noirs, les Femmes blanches, les Ardents, les lémures, les Farfadets, les Ogres, les Larves, les Incubes, les Succubes, les Lamies, les Fées, les Ombres, les mânes, les Spectres, les Fantômes ; Enfin je suis le Grand Veneur de la Forêt de Fontainebleau.
Granger. Ha ! Paquier, qu'est ceci ?
Paquier. Voilà un Démon qui n'a pas eu toute sa vie les mains dans ses pochettes.
Granger. Qu'augures-tu de cette vision ?
Paquier. Que c'est un Diable Femelle, puis qu'il a tant de caquet.
Granger. En effet, je crois qu'il n'est pas méchant, car j'ai remarqué qu'il ne nous a dit mot, jusques à ce qu'il s'est vu armé d'un Corselet de pierre.
Paquier. Ma foi, Monsieur, ne craignez point les Diables, jusques à ce qu'ils vous emportent : Pour moi, je ne les appréhende que sur les épaules des femmes.

SCENE II - La Tremblaye, Granger, Paquier, Châteaufort
LA Tremblaye . Aux voleurs, aux voleurs : Vous serez pendus, coquins ! ce n'est pas d'aujourd’hui que vous vous en mêlez. Peuple, vous n'avez qu'à chanter le “Salve”, le patient est sur l'échelle .
Paquier. En mourra-t-il, Monsieur ?
LA Tremblaye . Tu t'y peux bien attendre,
Paquier. Seigneur, ayez donc pitié de l'âme de feu mon pauvre Maître Nicolas Granger. Si vous ne le connaissez, Seigneur, c'est ce petit homme qui avait un chapeau à grand bord, et un haut de chausse à la Culotte.
Granger. Au secours, Monsieur de Châteaufort ; c'est votre ami Granger. que La Tremblaye veut poignarder.
Châteaufort, par sa fenêtre. Qui sont les Canailles qui font du bruit là-bas ? Si je descends, je lâcherai la bride aux Parques.
LA Tremblaye . Soldats ! qu'on leur donne les osselets !
Granger. Ah ! Monsieur de Château très-fort, envoyez de l'Arsenal de votre puissance, la foudre craquetante, sur la témérité criminelle de ces chétifs myrmidons !
Châteaufort, descendu sur le Théâtre. Vous voilà donc, marauds. Hé ! ne savez-vous pas qu'à ces heures muettes, j'ordonne à toutes choses de se taire, hormis à ma Renommée ? Ne savez-vous pas que mon épée est faite d'une branche des Ciseaux d'Atropos ! Ne savez-vous pas que si j'entre, c'est par la brèche : si je sors, c'est du combat si je monte, c'est dans un Trône : si je descends, c'est sur le pré si je couche, c'est un homme par terre : si j'avance, ce sont mes conquêtes : si je recule, c'est pour mieux sauter : si je joue, c'est au Roi dépouillé : si je gagne, c'est une bataille : si je perds, ce sont mes ennemis : si j'écris, c'est un cartel : si je lis, c'est un Arrêt de mort : Enfin si je parle, c'est par la bouche d'un canon ? Donc, pendard, tu savais ces choses, et tu n'as pas redouté mon Tonnerre ? Choisis toi-même le genre de ton supplice ; mais dépêche-toi de parler, car ton heure est venue.
LA Tremblaye . Ah ! quelle frénésie !
Granger. Monsieur de Châteaufort, “a minori ad maius”. Si vous traitez de la sorte un malheureux, que feriez-vous à votre rival ?
Châteaufort. Mon rival ! Jupiter ne l'oserait être avec impunité.
Granger. Cet Homme ose donc plus que Jupiter ?
Châteaufort. Ce grimaud, ce fat, ce farfadet ! Docteur, vous avez grand tort ; je l'allais faire mourir avec douceur ; maintenant que ma bile est échauffée, sans vous mettre au hasard d'être accablé du Ciel qui tombera de peur, je ne le saurais punir. N'avez-vous point su cet Estramaçon dont les siècles ont tant parlé ! Certain fat avait marché dans mon Ombre ; Mon tempérament s'en alluma ; le laissai tomber celui de mes revers, qu'on nomme l'Archi-épouvantable, avec un tel fracas, que le vent seul de ma Tueuse ayant étouffé mon ennemi, le coup alla foudroyer les Omoplates de la Nature. L'Univers, de frayeur, de carré qu'il estoit, s'en ramassa tout en une boule : Les Cieux en virent plus de cent mille étoiles : La Terre en demeura immobile : L'Air en perdit le vent : Les Nues en pleurèrent : Iris en prit l'écharpe : Le Soleil en courut comme un Fou : La Lune en dressa les cornes : La Canicule en enragea : Le Silence en mordit ses doigts : La Sicile en tremble Le Vésuve en jeta feu et flamme : Les Fleuves en gardèrent le lit : La Nuit en porta le deuil : Les Fous en perdirent la raison : Les Chimistes en gagnèrent la pierre : L'Or en eut la jaunisse. La Crotte en sécha sur pied : Le Tonnerre en gronda : L'Hiver en eut le frison: L'été en sua: L'Automne en avorta: Le Vin s'en aigrit: L'écarlate en rougit : Les Rois en eurent échec et mat : Les Cordeliers en perdirent leur latin ; Et les Noms Grecs en vinrent au Duel.
LA Tremblaye . Pour éviter un semblable malheur, je vous fais commandement de me suivre. Allons, Monsieur l'Archi-épouvantable, je vous fais prisonnier à la Requête de l'Univers.
Châteaufort. Vous voyez, Docteur, pour ne vous pas envelopper dans le désastre de ce coquin, j'ai pu me résoudre à lui pardonner…

SCENE III - MANON, GRANGER, [PAQUIER], LA Tremblaye, Châteaufort

MANON. Ah ! Monsieur de La Tremblaye, mon cher Monsieur, donnez la vie à mon Père, et je me donne à vous. Bon Dieu ! j'étais dans le College attendant qu'il fut arrivé pour fermer les portes de notre montée, lors que j'ai entendu un grand bruit dans la rue. Le cœur m'a dit qu'indubitablement il avait eu quelque mauvaise rencontre. Hélas ! mon bon Ange ne m'avertit point à faux. Il est vrai, Monsieur, qu'il mérite la mort, d'avoir été surpris en volant votre maison ; mais je sais bien aussi que tous les Gentilshommes sont généreux, et tous les généreux pitoyables. Vous m'avez autrefois tant aimée ; Ne puis-je en devenant votre femme, obtenir la grâce de mon Père ? Si vous croyez que ceci sait dit seulement pour vous amuser, allons consommer notre mariage, pourvu qu'auparavant vous me promettiez de lui donner la vie : Encore qu'il ne témoigne pas d'y consentir ; excuses-le, Monsieur ; c'est qu'il a le cœur un peu haut, et tout homme courageux ne fléchit pas facilement : Mais pour lui sauver la vie, je ferais bien pis que de lui désobéir.
Granger. O Dieux ! quelle fourbe ! Sans doute la miserable est d'intelligence avec son traître d'Amoureux. Non, non, ma Fille, non, vous ne l'épouserez jamais.
MANON. Ah ! Monsieur de La Tremblaye, arrêtez. Je connais à vos yeux que vous l'allez tuer. Bon Dieu ! faut-il voir massacrer mon Père devant moi ou mourir ignominieusement par les mains de la justice ? Donc à l'âge où je suis, il faut que je perde mon Père ? Hé ! pour l'amour de Dieu, mon Père, mon pauvre Père, sauvez-vous, sauvant la vie et l'honneur à vos enfans. Vous voyez que La Tremblaye est un brutal qui ne vous pardonnera jamais, si vous ne devenez son beau père. Pensez-vous que votre mort ne me touche point ? O dame si est. Sachez que je ne vous survivrais guère, et que même pour vous sauver d'un péril encore moindre que celui-ci, je ne balancerais point de me prostituer : A plus forte raison pour vous sauver du gibet, n'ayant qu'à devenir la femme d'un brave Gentilhomme, pourquoi ne le ferais -je pas ?
Granger. “Quo vertam”, mes amis, l'Optique de ma vue et de mes espérances ? C'est à vous, Monsieur de La Tremblaye . “Ne reminiscaris delicta nostra”. je me reposais sur la protection de Châteaufort, et je croyais que ce Tranche-montagne...
Châteaufort. Que diable voulez-vous que je fasse ? Perdrai-je tous les hommes pour un ?
Granger. Oserais-je en ce piteux état vous offrir ma fille, et demander votre sœur ? je sais que si vous ne détournez les yeux de mes fautes, je cours fortune de rester un pitoyable raccourci des Catastrophes humaines.
LA Tremblaye . Désirer cela, c'est me le commander. Mais n'oublions pas de punir ce grotesque Rodomont, de son impertinence. (La Tremblaye frappe, et Châteaufort compte les coups.)
Châteaufort. Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze... Ah ! le rusé, qu'il a fait sagement ! S'il en eut donné treize, il était mort.
LA Tremblaye . (Il le jette à terre d'un coup de pied.) Voilà pour vous obliger à ce meurtre.
Châteaufort. Aussi bien me voulais-je coucher.
LA Tremblaye . Allons chez nous passer l'accord.
Granger. Entrez toujours, je vous suis. je demeure ici un moment pour donner ordre que nous ayons de quoi nous ébaudir.

SCÈNE IV - GRANGER, PAQUIER, CORBINELI

Granger. Paquier, va-t'en “subito” m'accerser les Confrères d'Orphée. Mais d'abord que tu leur auras parlé, reviens et amène-les ; car c'est un lieu où je te défends de prendre racine ; encore que la viande aérée de ces Messieurs, aussi bien que le chef de Méduse, ait droit de te pétrifier ou t'immobiliser, par la même force dont usa le violon Thracien, pour tenir les bêtes pendues à son Harmonie. Pour toi, Corbineli, je te pardonne ta fourbe en faveur de ma conjonction matrimoniale.
Corbineli. Monsieur, c'est aujourd’hui Sainte Cécile. Si Paquier ne trouve leurs maisons aussi vides que leurs instruments, je veux devenir As de pique. Et puis le pauvre garçon a bien des affaires, il doit aller en témoignage.
Granger. En témoignage, et pourquoi ?
Corbineli. Un homme de son pays fut hier déchargé de ce fardeau, qui n'est jamais plus léger que quand il pèse beaucoup. Des Coupe-jarrets l'attaquèrent ; L'autre cria, mais ses cris ne furent autre chose que l'Oraison funèbre de son argent : ils lui ôtèrent tout, jusques à ne lui laisser pas même la hardiesse de les poursuivre. Il soupçonne son Hôte d'avoir été de la cabale ; L'Hôte soutient qu'il n'a point esté volé, et prend Paquier. à témoin, qui s'est offert à lui.
Granger. Hé bien, Paquier, que diras-tu, par ta foi, quand tu seras devant le juge ?
Paquier. Monsieur, dirai-je en levant la main, j'entendis comme je dormais bien fort, du monde dans notre rue, crier tout bas tant qu'il pouvait “Aux voleurs !” Dame, je me levai sans me grouiller, je mis mon chapeau dans, ma teste, j'avalai mon châssis, je jetai ma tête dans la rue, et comme je vis que je ne vis rien, je m'en retournai coucher tout droit. Mais, «Domine”, au lieu de m'envoyer quérir des Baladins, il serait bien plus méritoire et bien plus agréable à Dieu de me faire habiller. Quelle honte sera-ce qu'on me voie aux noces fait comme un gueux, sachant que je suis à vous ? “Induo veste petrum dic, aut vestem induo Petro” ; je m'appelle Pierre, monsieur.
Granger. Tu peux donc bien te résoudre à rogner un morceau de l'Arc-en-ciel, car je ne sache point d'autre étoffe payée au marchand pour te vêtir. La Lune six fois n'a pas rempli son Croissant depuis la maudite journée que je te caparaçonnai de neuf.
Paquier. Monsieur “Saepe quidem docti repetunt bene praeposituram”. C'est-à-dire que toute la Nature vous prêche, avec Jean Despautere, de m'armer tout de nouveau d'un bon lange de bure.
Granger. Va, console-toi, la pitié me surmonte : je te ferai bien-tôt habiller comme un Pape. Premièrement, je te donnerai un chapeau de fleurs une Laisse de Chiens courants, un Panache de Cocu, un Collet de Mouton, un Pourpoint de Tripe-madame, un Haut de chausse de Ras en paille, un Manteau de Dévotion, des Bas d'Âne, des Chausses d'Hipocras, des Botes d'Escrime, des Aiguillons de la Chair ; bref une Chemise de Chartres qui te durera longtemps, car je suis assuré que tu la doubleras d'un Buffle. Cependant Corbineli, tu vais un Pirate d'Amour : C'est sur cette Mer orageuse et fameuse, que j'ai besoin pour guide du phare de tes inventions. Certaine voix secrète me menace au milieu de mes joies, d'un brisant, d'un banc, ou d'un écueil. Penses-tu que ma Maîtresse revoie mon fils, sans rallumer des flammes qui ne sont pas encore éteintes ? Ah ! c'est une plaie nouvellement fermée, qu'on ne peut toucher sans la rouvrir. Toi seul peut démêler les sinueux détours d'un si lethifère Dédale ; Toi seul peut devenir l'Argus qui me conservera cette Io. Fais donc, je te supplie, toi qui es l'Astre et la Constellation de mes félicités, que mon fils ne sait plus rétrograde à nia volonté. Mais si tu veux que l'Embryon de tes espérances, devenant le plastron de mes libéralités, fasse métamorphoser ta bourse en un Microcosme des richesses, et ta poche en Corne d'Abondance ; fais, dis-je, que mon coquin de fils prenne un verre au collet de si bonne sorte, qu'ils en tombent tous deux sur le cul. je présage un sinistre succès à mes entreprises, s'il assiste à cette feste. C'est pourquoi enfonce-le dans un Cabaret, où le jus des Tonneaux le puisse entretenir jusques à demain matin. Voici de l'or, voici de l'argent ; Regarde si par un prodige surnaturel je ne fai pas bien dans ma poche conjonction du Soleil et de la Lune, sans Eclipse. Prends, ris, bois, mange, et sur tout fais-le trinquer jusques à l'ourlet ! Qu'il en crève, n'importe, ce ne sera que du vin perdu.
Corbineli. Le voici comme si Dieu nous le devait. Permettez que je lui parle un peu particulièrement, car votre mine effarouchante ne l’apprivoiserait pas.

SCÈNE V - Granger. le jeune, GRANGER, CORBINELI, PAQUIER

Corbineli. je vous allais chercher. Vous ne savez pas ? On vient de condamner votre raison à la mort. En voulez-vous apeurer ? J'ai moi-même reçu les ordres de vous enivrer ; mais si j'en suis crû, vous blesserez votre ennemi de sa propre épée. Il prétend, le pauvre homme, faire tantôt les noces de votre Sœur avec Monsieur de La Tremblaye, et le Contrat des siennes avec Mademoiselle Genevote : Craignant donc que votre présence n'apportât beaucoup d'obstacles à la perfection de ses desseins, il m'a donné charge de vous saouler au cabaret ; et je trouve, moi, que c'est un acheminement le meilleur du monde pour l'exécution de ce que je vous ai tantôt mandé par celui que je vous ai envoyé.
Granger. le jeune. Quoi, pour contrefaire le mort ?
Corbineli. Oui ; car je lui persuaderai que dans l'écume du vin vous aurez pris querelle, et que (Il lui parle bas à l'oreille.) Mais vite, allez promptement étudier vos Postures ; nous amuserons cependant, Paquier. et moi, votre Père, pour donner du temps à votre feinte ivrognerie... Venez ici même représenter votre personnage, et nous lui ferons accroire qu'en suite votre querelle... Etc…

SCÈNE VI - GRANGER, CORBINELI, PAQUIER

Corbineli. O Monsieur, je ne sais ce que vous avez fait à Dieu, mais il vous aime bien. Votre fils sort de la Croix-Blanche avec deux ou trois de vos Pensionnaires [qui] le traitent. Il n'aura pas ajouté quatre verres de vin à ceux qu'il a pris, que nous lui verrons la cervelle tournée en Zodiaque.
Paquier. Avouez, Monsieur, que Dieu est bon ; Voilà sans doute la récompense de la Messe que vous lui fîtes dire il n'y a que huit jours.

SCÈNE VII - LA Tremblaye, GRANGER, CORBINELI, PAQUIER

LA Tremblaye . je vous venais quérir, on n'attend plus que vous.
Granger. J’entrais au moment que vous êtes sorti. Mais ma foi, mon Gendre, si nos conviez sont infectez du venin de la Tarentule, ils chercheront pour aujourd’hui d'autres Médecins que les Sectateurs d’Amphion ; Et le goulu Saturne eut bien pu dévorer Jupiter, si les Courètes eussent entonné leurs charivaris aussi loin d’Ida, que ces Luthériens égratigneront leurs chanterelles “Procul” de nos Pénates. Mais au lieu de cet ébat, j'ai pourpensé d'exhiber un Intermède de Muses fort jovial. C'est l'effort le plus argut qu'on se puisse fantasier. Vous verrez mes grimauds scander les eschignes du Parnasse têtu, avec des pieds de vers. Tantôt à coups d' “Ergo”, déchirer le visage aux erreurs populaires : “Nunc” à Pégase fait litière de fleurs de Rhétorique : Hinc d'un fendant tiré par l'Examètre sur les jarrets du Pantamètre, le rendre boiteux pour sa vie : “Illinc autem” un de mes Humanistes avec un boulet d'Ethopée passer au travers des hypocondres de l'ignorance : Celui-ci, de la carne d'une Période, fendre au discours démembré le crâne jusqu'aux dents : Un autre “denique” à force de pointes bien aiguës, piquer les épigrammes au cul.
LA Tremblaye . je vous conseille de prendre là dessus le conseil de Corbineli : Il est Italien : Ceux de sa nation jouent la Comédie en naissant ; et s'il est né jumeau, je ne voudrais pas gager qu'il n'ait farcé dans le ventre de sa Mère.
Granger. Ho, ho, j'aperçois mon fils ivre.
Corbineli. Hélas, Monsieur, il a tant bu, que je pense qu'il ferait du vin à deux sols, en soufflant dans une aiguière d'eau.

SCÈNE VIII - Châteaufort, Granger. le jeune, Granger. le père, LA Tremblaye, CORBINELI, PAQUIER

Granger. le jeune. L'Hôtesse, je ne vous dais rien, je vous ai tout rendu. Miracle, miracle, je vois des étoiles en plein jour. Copernic a dit vrai, ce n'est pas le Ciel, en effet, c'est la Terre qui tourne. Ah ! n'étais-je Grue depuis la tête jusques aux pieds, j'aurais goûté ce Nectar, le long-temps qu'il aurait été à baigner le long tuyau de cette gorge. Corbineli, dis-moi, suis je bien enluminé, à ton avis ? Si mon visage était un Calendrier, mon nez rouge y marquerait bien la double fête que je viens de chômer. Ça, ça, courage, mon Bréviaire est à demi dit ; j'ai commencé à “Gaudeamus”, et j'en suis à “Laetatus sum”. Garçon, encore Chopine, et puis plus : Blanc ou clairet, il n'importe : Mais qu'ils demeurent en paix, car à la première querelle je les mets hors de chez moi. C'est pour s'être enivrez de blanc et de clairet, que la Rose et le Lis sont Rois des autres Fleurs. Vite donc, haut le coude ; Dans la soif où je suis, je te boirais, toi, ton père, et tes aïeuls, s'ils étaient dans mon verre. Buvez toujours, compagnons, buvez toujours ; vous ne sauriez rien perdre, on donne à la Croix-Blanche douze rubis pour valeur d'une pinte de vin. En effet, voyez un peu comme on devient riche à force de boire: je pensais n'avoir qu'une maison tantôt, j'en vais deux maintenant. C'est la vertu du vin qui fait tous ces prodiges. Sans mentir, Démocrite était bien fou, de croire que la vérité fut dans un Puits ; N'avait-il pas oui dire “In vino veritas” ? Mais lui qui riait toujours, il pouvait bien ne l'avoir dit qu'en riant. Nature en sera bernée ; Elle, qui nous a donné à chacun deux bras, deux pieds, deux mains, deux oreilles, deux yeux, deux naseaux, deux rognons, et deux fesses, ne nous aura donné qu'une bouche ? Encore n'est-elle pas tout à fait destinée à boire ; Nous en mangeons, nous en parlons, nous en baisons, nous en crachons, et nous en respirons. Ah ! qu'heureuse entre les Dieux est la Renommée, d'avoir cent bouches. C'est pour bien s'en servir que la mienne ne dit mot ; car sympathisant à mon humeur, elle boit toujours sans relâche, et mange tout jusqu'à ses paroles. La Parque fera bien, de me laisser long temps sur la terre, car si elle me mettait dedans, j'y boirais tout le vin avant qu'il fut en grappe. Point d'eau, point d'eau, si ce n'est au Moulin ; non plus que de ces vendanges qui se font à coups de bâton. La seule pensée m'en fait serrer les épaules : Fi de la Pomme, et des Pommiers !
Granger. Une Pomme, en effet, ligua les Dieux l'un contre l'autre : Une Pomme ravit la femme à Ménélas : Une pomme d'un grand Empire ne fit qu'un peu de cendres : Une Pomme fit du Ciel un Hôpital d'insensés : Une Pomme fit à Persée égorger trais pauvres filles : Une Pomme empêcha Proserpine de sortir des Enfers: Une Pomme mit en feu la maison de Théodose : Enfin une Pomme a causé le péché de notre premier Père, et par conséquent tous les maux du genre humain !
Granger. le jeune. Que vient faire ici ce Neptune avec sa fourche ? Contente-toi d'avoir par ton Eau rouge attrapé Pharaon. Le bon nigaud surpris par la couleur, te prenant pour du vin, te but, et se noya. Ça, Compère au Trident, c'est trop faire des tiennes ; Tu boiras en eau douce, aussi bien que ton Recors de Triton que voilà.
Paquier. Voyez-vous, Monsieur l'ivrogne, je ne suis point Recors, je suis homme de bien.
Granger. le jeune (Il le frappe et Granger. le père s'enfuit). Quoi, tu me répliques, Crapaud de mer ?
Paquier. O ma foi, je dirai tout.

SCÈNE IX - LA Tremblaye, [Granger. le jeune]

LA Tremblaye . Marchez marchez, il faut bien que la passion éborgne étrangement votre bon Père, car il était bien aisé de juger que ni vos yeux, ni vos gestes, ni vos pensées ne sentaient point le vin. Mais encore je n'ai pas su ce que vous prétendez par cette galanterie ?
Granger. le jeune. je vous l'apprendrai chez vous.


ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE - GRANGER, PAQUIER

Granger. Quoi, tout ce que j'ai vu ... ?
Paquier. N'est que feinte.
Granger. Donc mes yeux, donc mes oreilles...
Paquier. Vous ont trompé.
Granger. Conte-moi donc la série et la concaténation des projets qu'ils machinent.
Paquier. Que diantre, que vous avez la tête dure ! je vous ai dit que votre fils a contrefait l'ivrogne, afin que tantôt Corbineli vous persuade plus facilement, qu'ayant pris querelle dans les fumées de la débauche, il se sera battu et aura été tué sur la place.
Granger. Mais “cui bono” toute cette machine de fourbes ?
Paquier. “Cui bono” ? je m'en vais vous l'apprendre. C'est qu'étant ainsi trépassé, Mademoiselle Genevote, laquelle a pris langue des conjurez, doit feindre qu'elle avait promis au défunt, de l'épouser vif ou mort, et qu'à moins de s'être acquittée de sa parole, elle n'ose vous donner la main. Corbineli là-dessus vous conseillera de lui faire épouser le cadavre (au moins de faire toutes les cérémonies qu'on observe dans l'action des épousailles) afin qu'étant ainsi libre de sa promesse, elle vous la puisse engager. Donc, comme ils s'y attendent bien, quand leur aurez fait prêter la foi conjugale, votre Fils doit ressusciter, vous remercier du présent que vous lui aurez fait.
Granger. Donc, la mine est éventée, et j'en suis obligé à Paquier. mon Factotum ? je ne te donnerai point une Couronne Civique à la façon des Romains, quoi que tu aies sauvé la vie à un Bourgeois, honorable homme Maître Mathieu Granger, ayant pignon sur rue ; mais je te donne un impôt sur la pitance de mes disciples. Voici l'heure à laquelle ces Pêcheurs s'empêtreront dans leurs propres filets. justement, j'aperçois le fourbe qui vient. Considère à ton aise la tempête du Port.

SCÈNE II - GRANGER, PAQUIER, CORBINELI

Corbineli. Serai-je toujours Ambassadeur de mauvaises nouvelles ? Votre Fils est mort. Au sortir d’ici, estant comme vous savez un peu plus guai que de raison, il a choqué d'une S un Cavalier qui passait. L'un et l'autre se sont offensés ; Ils ont dégainé ; et presque en même temps votre fils est tombé mort, traversé de deux grands coups d'épée. J'ai fait porter son corps...
Granger. Quoi, la Fortune réservait au déclin de mes ans le spectacle d'un revers si lugubre ? Miserable individu, je te plains, non point pour t'être acquitté de bonne heure, de la dette où nous nous obligeons tous en naissant : je te plains, ô trois et quatre fois malheureux ! de ce que tu as occumbé d'une mort où l'on ne peut rien dire qui n'ait été déjà dit ; Car de bon cœur je voudrais avoir donné un talent, et que tu eusses esté mangé des Mouches à ces vendanges dernières : J'aurais composé là-dessus une Epitaphe la plus acute, qu'aient jamais vanté les siècles Pristins.
Paquier. A-t-il eu le temps de se reconnaître ? est-il bien mort ?
Corbineli. Si bien mort, qu’il n'en reviendra point.
Granger. Corbineli, appelle Mademoiselle Genevote : Elle diminuera mes douleurs en les partageant. Vrai ment oui, c'est aux Pèlerins de Saint-Michel qu'il faut apporter des coquilles.

SCÈNE III - GENEVOTE, GRANGER, [PAQUIER, CORBINELI]

Granger. Mon fils a vécu, Mademoiselle, et je dirais qu'il vit encore si j'avais achevé un Poème que je médite sur le genre de son trépas. je vous avertis toutefois que vous seriez sacrilège, si vous lamentiez la fin d'un homme qui, pour une méchante vie et périssable, en recouvre une dans mes Cahiers, immortelle et tranquille.
GENEVOTE. Quoi ! Monsieur Granger. n'est plus ? Nous étions trop bien unis, pour être si tôt séparés. Je veux comme lui, sortir de la vie: Mais d'autant que la Nature qui nous a mis au jour sans notre consentement, ne nous permet pas de le quitter sans le sien, je veux sortir de la vie, et rester entre les vivants ; c'est-à-dire que dés aujourd’hui je vais faire dans un Cloître un solennel sacrifice de moi-même. je n'ignore pas, Monsieur, ce que je dais à votre affection ; mais l'honneur qui me défend de manquer à ma foi, ne me défend pas de manquer à mon amour ; et je vous jure que si par un impossible ces deux incidents ne souffraient point de répugnance, je me sacrifierais de tout mon cœur à votre désir.
Granger. Oui, ma Cythérée, oui, vous pouvez m'épouser, et garder votre parole. Il avait assurance d'être un jour votre mari, vif ou mort ; il faut, pour vous rendre quitte de votre promesse, que vous l'épousiez mort. Nous passerons le Contrat, et feront le reste des cérémonies ; puis quand ainsi vous serez libre de votre serment, nous procéderons tout à loisir à notre mariage.
Corbineli. Il semble que vous soyez inspiré de Dieu, tant vous parlez divinement.
Granger. Une seule chose m'arrête ; c'est qu'étant un miracle, vous n'en fassiez un ; que vous ne rendiez la vie à ceux qui ne sont pas morts ; et que vous ne fassiez arriver céans la Résurrection avant Pacques.
CORBINELI, tout bas. O ! puissant Dieu des Fourbes, ma corde vient de rompre ; fais que je la renouvelle en sorte par ton moyen, qu'elle vaille mieux qu'une neuve.
Granger. Et toi tu me trahis, fugitif infidèle du parti de mon amour ! Toi que j'avais élu pour la boîte, l'étui, le coffre, et le garde-manger de toutes mes pensées. Tu m'es Cornelius Tacitus, au lieu de m'être Cornelius Publius.
Paquier. Choisis lequel tu aimes le mieux, d'être assommé, ou pendu !
Corbineli. J'aime mieux boire.
Granger. Ce n'était point assez de m'avoir volé au nom des Turcs ; il fallait ajouter une nouvelle trahison. Et de son corps, donc, menteur infâme, qu'en fis-tu ?
Corbineli. Ma foi ! là-dessus, je m'éveillai.
Granger. Que veux-tu dire, tu t'éveillas ?
Corbineli. Vraiment oui. Il ne me fut pas possible de dormir davantage, car votre Fils faisait un Tonnerre de Diable avec une assiette dont il tambourinait sur la table.
GENEVOTE. Et moi j'ai fait semblant de croire que votre Fils était mort pour vous faire goûter, quand vous le reverriez, un plus pur contentement, par l'opposition de son contraire.
Granger. Quoi qu'il en soit, Mademoiselle, le fiel importun de mes angoisses n'est que trop adouci par le miel sucré d'un si friand discours. Mais pour ce fourbe de Corbineli il faut avouer, que c'est un grand menteur.
Corbineli. J'affecte, pour moi, d'être remarqué par le titre de Grand, sans me soucier que ce sait celui de grand Menteur, grand Ivrogne, grand Politique, grand Cnez, grand Cam, grand Turc, grand Mufti, grand Vizir, grand Tephterdat, Alexandre le Grand ou grand Pompée. Il ne m'importe, pourvu que cette Epithète remarquable m'empêche de passer pour médiocre.
Granger. Tu t'excuses de si bonne grâce, que je serais presque en colère que tu ne m'eusses point fâché. je t'ordonne pourtant pour pénitence, de nous exhiber le spectacle de quelque intrigue, de quelque Comédie. J'avais mis en jeu mon Paranymphe des Muses, mais Monsieur de La Tremblaye n'a pas trouvé bon que rien se passât sur ces matières, sans prendre ton avis.
Corbineli. En effet, votre déclamation n'eut pas esté bonne, parce qu'elle est trop bonne. Ces doctes antiquités ne sont pas proportionnées à l'esprit de ceux qui composent les membres de cette compagnie. j 'en sais une Italienne, dont le démêlement est fort agréable : Amenez seulement ici Monsieur de La Tremblaye, votre fils, et les autres, afin que je distribue les rôles sur le champ.
Granger. “Extemplo” je les vais congréger.

SCÈNE IV - GENEVOtE

GENEVOTE. La corde a manqué, Corbineli.
Corbineli. Oui, mais j'en avais plus d'une. je vais engager notre bon seigneur, dans un Labyrinthe où de plus grands Docteurs que lui demeureraient à “quia”.

SCÈNE V - GRANGER, PAQUIER, GENEVOTE, CORBINELI

Granger. Au feu ! au feu !
GENEVOTE. Où est-ce ? Où est-ce ?
Granger. Dans la plus haute région de l'air, selon l'opinion des Péripatéticiens. Hé bien, ne suis-je pas habile à la riposte ? N'ai-je pas guéri le mal aussitôt que je l'ai eu fait ? Ma langue est une Vipère, qui porte le venin et le Thériaque tout ensemble ; C'est la pique d'Achille, qui seule eut guérir les blessures qu'elle a faites ; Et bien loin de ressembler aux Bourreaux de la Faculté de Médecine, qui d'une égratignure font une grande plaie, d'une grande plaie je fais moins qu'une égratignure.
Corbineli. Nous perdons autant de temps, que si nous ne devions pas aujourd’hui faire la Comédie. je m'en vais instruire ces gens-ci, de ce qu'ils auront à dire. je te donnerais bien des préceptes, Paquier, mais tu n'aurais pas le temps d'apprendre tant de choses par cœur ; je prendrai soin, me tenant derrière toi de te soufler ce que tu auras à dire. Vous, Monsieur, vous paraîtrez durant toute la place, et quoi que d'abord votre personnage semble sérieux, il n'y en a pas un si bouffon.

Granger. Qu'est-ceci ? Vous m'engagez à soutenir des rôles en vos Batelages, et vous ne m'en racontez pas seulement le sujet ?
Corbineli. je vous en cache la conduite, par ce que si je vous l'expliquais à cette heure, vous auriez bien le plaisir maintenant de voir un beau démêlement, mais non pas celui d'être surpris. En vérité, je vous jure, que lors que vous verrez tantôt la péripétie d'un intrigue si bien démêlé, vous confesserez vous-même que nous aurions esté des idiots, si nous vous l'avions découvert. je veux toutefois vous en ébaucher un raccourci. Donc ce que je désire vous représenter est une véritable histoire, et vous le connaîtrez quand la Scene se fermera. Nous la posons à Constantinople, quoi qu'elle se passe autre part. Vous verrez un homme du tiers État, riche de deux enfans, et de force quarts d’écus : Le fils restait à pourvoir ; il s'affectionne d'une Demoiselle de qualité fort proche parente de son beau-frère ; il aime, il est aimé, mais son père s'oppose à l'achèvement mutuel de leurs desseins. Il entre en désespoir, sa Maîtresse de même ; Enfin les voilà prêts, en se tuant, de clore cette Pièce. Mais ce Père dont le naturel est bon, n'a pas la cruauté de souffrir à ses yeux une si tragique aventure ; il preste son consentement aux volontés du Ciel, et fait les cérémonies du mariage, dont l'union secrète de ces deux cœurs avait déjà commencé le Sacrement.
Granger. Tu viens de rasseoir mon âme dans la chaire pacifique d'où l'avaient culbutée mille appréhensions cornues. Va paisiblement conférer avec tes Acteurs ; je te déclare Plénipotentiaire de ce Traité comique. Toi, Paquier, je te fais le Portier effroyable de l'introït de mes Lares. Aie cure de les propugner de l'introït du Fanfaron, du Bourgeois, et du Page, qui sachant qu'on fait ici des jeux, ne manqueront pas d'y transporter leurs ignares personnes. je te mets là des monstres en teste qu'il te faut combattre diversement. Tu verras diverses sortes de visages. Les uns t'aborderont froidement, et si tu les refuses, aussitôt glaive en l'air, et forceront ta porte avec brutalité : Le moins de résistance que tu feras, c'est le meilleur. Il t'en conviendra voir d'autres, la barbe faite en garde de poignard, aux moustaches rubanées, au crin poudré, au manteau galonné, qui tout échauffés se présenteront à toi. Si tu t'opposes à leur torrent, ils te traiteront de fat ; se formaliseront que tu ne les connais pas : Dés qu'ils t'auront arraisonné de la sorte, juge qu'ils ont trop bonne mine pour être bien méchants ; Avale toutes leurs injures. Mais si la main entreprend d'officier pour la langue, souviens-toi de la règle “Mobile pro Fixo”. D'autres, pour s'introduire, demanderont à parler à quelque Acteur, pour affaire d'importance et qui ne se peut remettre : D'autres auront quelques hardes à leur porter : A tous ceux-là “Nescio vos”. D'autres, comme les Pages, environnez chacun d'un Ecolier, d'un Courtaud, et d'une Putain, viendront pour être admis : Reçois-les. Ce n'est pas que cette race de Pygmées puisse de soi rien effectuer de terrible, mais elle irait conglober un torrent de canailles armées qui déborderait sur toi, comme un essaim de guêpes sur une poire molle. “Vale, mi care”.

SCÈNE VI - PAQUIER, seul

O ma foi ! c'est un étrange métier, que celui de Portier ! Il lui faut autant de têtes qu'à celui des Enfers, pour ne point fléchir : Autant d'yeux qu'à Argus, pour bien veiller : Autant de bouches qu'à la Renommée, pour parler à tout le monde : Autant de mains qu'à Briarée, pour se défendre de tant de gens : Autant d'âmes qu'à l'Hydre, pour réparer tant de vies qu'on lui ôte : Et autant de pieds qu'à un Cloporte, pour fuir tant de coups.

SCÈNE V - PAQUIER, Châteaufort

Paquier. Voici mon coup d'essai ; Courage, j'en vais faire un chef-d'œuvre.
Châteaufort. Bourgeois, haut: Holà, haut, Bourgeois. Vous autres malheureux, ne représentez-vous pas aujourd’hui céans quelques coyonneries et jolivetés ?
Paquier. “Salva pace”, Monsieur, mon Maître n'appelle pas cela comme cela.
Châteaufort. Quelque momie, quelque Fadaise ? Vite, vite, ouvre moi.
Paquier. je pense qu'il ne vous faut pas ouvrir, car vous avez la barbe faite en garde de poignard ; vous ne m'avez pas abordé froidement ; vous n'avez pas dégainé ; ni vous n'êtes pas Page.
Châteaufort. Ah ! vertubleu, poltron, dépêche-toi : je ne suis ici que par curiosité.
Paquier. Vous ne faites point du tout comme il faut.
Châteaufort. Marbleu, mon Camarade, de grâce, laisse-moi passer !
Paquier. Hé, vous faites encore pis ; vraiment, il ne faut pas prier.
Châteaufort. Savez-vous ce qu'il y a, petit godelureau ?... je veux être fricassé comme judas, si je me soucie ni de vous, ni de votre College ; car, après tout, j'ai encore une centaine de Maisons, Châteaux s'entend, dont la moindre... Mais je ne suis point discoureur ; Ouvre moi vite, si tu ne me veux obliger de croire qu'il n'entre céans que des coquins, puis qu'on m'en refuse l'abord. Cap de Biou, et que penses-tu que je sais ? un nigaud ? Mardi, j'entends le jargon et le galimatias. Il est vrai que j'ai sur moi une mauvaise cape, mais en récompense, je porte au côté une bonne tueuse, qui fera venir sur le pré le plus résolu de la Troupe.
Paquier. Vous raisonnez là tout comme ceux qui ne doivent point entrer.
Châteaufort. De grâce, pauvre homme, que j'aille du moins dire à ton Maître que je suis ici, et qu'il me rende un mien goujat qui s'est enfui sans congé.
Paquier. “Il en viendra d'autres qui désireront parler à quelque Acteur pour affaire d'importance”. je ne sais plus comme il faut dire à ceux là. Ha ! Monsieur, à propos, vous ne devez pas entrer.
Châteaufort. Ventre, je vous dis encore que je ne suis ici que par promenade. Penses-tu donc, veillaque, qu'un Gentilhomme de qualité...
Paquier. «Domine, Domine, accede celeriter.” Vous ne m'avez point dit ce qu'il fallait répondre à ceux qui parlent de promenade.

SCÈNE VIII - GAREAU, PAQUIER, Châteaufort

Gareau. O parguene sfesmon, vela bian debuté. Et pensé vous don que ce set un parsenage comme les autres, à batons rompus ? Dame nanain. C'est eun homme qui sait peu et prou. Comment, oul dit d'or, et s'oul n'a pas le bec jaune. C'est le garçon de cet homme qui en saist tant. Vela le Maître tout craché, vela tout fin dret son armanbrance.
Châteaufort. J’aurais déjà fait un crible du ventre de ce coquin, mais j'ai la crainte de faillir contre les règles de la Comédie, si j'ensanglantais la Scene.
Gareau. Vartigué qu'ous êtes considérant, ous avez mangé de la soupe à neuf heures.
Châteaufort. J’enrage, de servir ainsi de borne dans une rue.
Gareau. O ma foi, ous êtes bian délicat en harbes, ous n'aimez ni la rue ni la patiance.

SCÈNE IX - GRANGER, GAREAU, [Châteaufort, PAQUIER]

Granger. Quel climat sont allez habiter nos Rosciens ? l'Antipode, ou notre Zénith ? je vous décoche le bonjour, Chevalier du grand Revers ; et vous l'homme à l'héritage, salut et dilection !
Gareau. Parguene je sis venu nonobstant pour vous défrincher ma sussion encore une petite écousse ; Excusez l'importunance-da ; car c'est la mainagere de mon Onque qui ne feset que huyer environ moi que je venis. Que velez-vous que je vous dise ? ol feset la guieblesse. “Ah ! vramant, Ce feset-elle à part soy, monsieur Granger, pis qu'il scet tout, c'est à ly à savoir ça. Va-t'en, va, jean, il te dorra un consille là-dessus.” Dame j'y sis venu.
Granger. O ! mon cher ami, par Apollon claire-face qui communique sa lumière aux choses les plus obscures, ne nous veuille rejeter dedans le creux manoir de cette spelonque généalogique.
Gareau. Parguene, Monsieu, sacoutez don eun tantet, et vous orez, si je ne vous la boute pas aussi à clair qu'un cribe.
Granger. Ma parole est aussi tenable qu'un décret du Destin.
GAREAU (Il lui présente une fressure de veau pendue au bout d'un bâton.) O bian, comme dit Pilatre, “quod scrisi, quod scrisi”, n'importe, n'importe, ce niaumoins, tanquia, qu'odon comme dit l'autre, vela une petite douceur que notre Mère-grand vous envoye.
Granger. Va, cher ami, je ne suis pas jurisconsulte mercenaire.
Gareau. La, la, prenez trejours ; vaut mieux un tian, que deux tu l'auras.
Granger. je te dis encore un coup, que je te remercie.
Gareau. Prenez, vous dis-je, vous ne savez pas qui vous prendra.
Granger. Et fi ! champêtre Etérogène, prends-tu mes vêtements pour la marmite de ta maison ?
Gareau. Ho, ho, tredinse, il ne sera pas dit que j'usions d'obliviance : cor que je siommes petits, je ne sommes pas vilains.
Granger. Veux-tu donc me diffamer “à capite ad calcem” ?
Gareau. Bonnefy, vous le prendrais. je sais bien, comme dit l'autre, que je ne sis pas digne d'être capabe ; mais stanpandant oul n'y a rian qui ressembe si bian à eun chat qu'eune chate. Bonnefy, vous le prendrais da, car on me huiret ; et pis vous en garderiais de la rancœur encontre moi.
Granger. O vénérable confrère de Pan, des Faunes, des Sylvains, des Satires et des Dryades, cesse enfin par un excès de bonne volonté de diffamer mes ornements, et je te permets, par rémunération, de rester spectateur d'une invention Théâtrale la plus hilarieuse du monde.
Châteaufort. J'y entre aussi, et pour récompense je te permets, en cas d'alarme de te mettre à couvert sous le bouclier impénétrable de mon terrible nom.
Granger. J'en suis d'accord, car que saurait refuser un mari le jour de ses noces ?
PAQUIER, à Châteaufort. Mais, Monsieur, je voudrais bien savoir qui vous êtes, vous qui vouliez entrer.
Châteaufort. je suis le Fils du Tonnerre ; le Frère aîné de la Foudre ; le Cousin de l'Eclair ; l'Oncle du Tintamarre ; le Neveu de Caron ; le Gendre des Furies ; le Mari de la Parque ; le Ruffien de la Mort ; le Père, l'Ancêtre et le Bisaïeul des Eclaircissements.
Paquier. Voyez si j'avais tort de lui refuser l'entrée. Comment un si grand Homme pourrait-il passer par une si petite porte ? Monsieur, on vous souffre, a condition que vous laisserez vos parents car avec le Bruit, le Tonnerre, et le Tintamarre, on ne pourrait rien entendre.
Châteaufort. Garde-toi bien une autrefois de te méprendre. D'abord que quelqu'un viendra s'offrir, demande-lui son nom, car s'il s'appelle la Montagne, la Tour, la Roche, la Bute, Fortchâteau, Châteaufort, ou de quelqu'autre titre inébranlable, tu peux t'assurer que c'est moi.
Paquier. Vous portez plusieurs noms, pour ce que vous avez plusieurs Pères. (Ils entrent)

SCENE X - Corbineli, Granger, Châteaufort PAQUIER, GAREAU, LA Tremblaye, Granger. le jeune, MANON, GENEVOTE

CORBINELI, à Granger. Toutes choses sont prêtes ; Faites seulement apporter un siège, et vous y colloquez, car vous avez à parasiter pendant toute la Pièce.
PAQUIER, (à Châteaufort). Pour vous, ô seigneur de vaste étendue, plongez-vous dans celle-ci ; mais gardez d'ébouler sur la compagnie, car nos reins ne sont pas à l'épreuve des Pierres, des Montagnes, des Tours, des Rochers, des Butes, et des Châteaux.
Granger. Çà donc, que chacun s'habille. Hé ! quoi je ne vais point de préparatifs ? Où sont donc les masques des Satires ? les chapelets et les barbes d'ermites ? les trousses des Cupidons ? les flambeaux poiraisins des Furies ? je ne vais rien de tout cela.
GENEVOTE. Notre action n'a pas besoin de toutes ces simagrées. Comme ce n'est pas une fiction, nous n'y mêlons rien de feint ; nous ne changeons point d'habit ; Cette place nous servira de Théâtre ; et vous verrez toutefois que la Comédie n'en sera pas moins divertissante.
Granger. Je conduis la ficelle de mes désirs, au niveau de votre volonté. Mais déjà le feu des gueux fait place à nos chandelles. Ça, qui de vous le premier estropiera le silence ?

Commencement de la Piece

GENEVOTE. Enfin, qu'est devenu mon Serviteur ?
Granger. le jeune. il est si bien perdu, qu'il ne souhaite pas de se retrouver.
GENEVOTE. je n'ai point encore su le lieu ni le temps où commença votre passion.
Granger. le jeune. Hélas ! ce fut aux Carmes, un jour que vous étiez au Sermon...
Granger. le père, en interrompant. Soleil, mon Soleil, qui tous les matins faites rougir de honte la céleste Lanterne, ce fut en même lieu que vous donnâtes échec et mat à ma pauvre liberté. Vos yeux toutefois ne m'égorgèrent pas du premier coup ; mais cela provint de ce que je ne sentais que de loin l'influence porte-trait de votre rayonnant visage ; car ma rechignante destinée m'avait colloqué superficiellement à l'ourlet de la Sphère de votre activité.
Corbineli. je pense, ma foi, que vous êtes fol de les interrompre : Ne voyez-vous pas bien que tout cela est de leur personnage ?
Granger. le jeune. Toutes les Espèces de votre beauté vinrent en gros assiéger ma raison ; mais il ne me fut pas possible de haïr mes ennemis, après que je les eus considérez.
Granger. le père en interrompant. Allons, ma Nimphelette, allons, il est vergogneux aux filles de coloquiser “diu et privatim” avec tant vert jouvenceau. Encore si c’était avec moi, ma barbe jure de ma sagesse, mais avec un petit cajoleur !
Corbineli. Que Diable ! laissez-les parler si vous voulez, ou bien nous donnerons votre rôle à quelqu'un qui s'en acquittera mieux que vous.
GENEVOTE, à Granger. le jeune. je m'étonne donc que vous ne travaillez plus courageusement aux moyens de posséder une chose pour qui vous avez tant de passion.
Granger. le jeune. Mademoiselle, tout ce qui dépend d'un bras plus fort que le mien, je le souhaite, et ne le promets pas. Mais au moins suis-je assuré de vous faire paraître mon amour par mon combat, si je ne puis vous témoigner ma bonne fortune par ma victoire. je me suis jeté aujourd’hui plusieurs fais aux genoux de mon père, le conjurant d'avoir pitié des maux que je souffre ; et je m'en vais savoir de mon valet s'il lui a dit la résolution que j'avais prise de lui désobéir, car je l'en avais chargé. Viens-ça, Paquier, as-tu dit à mon Père que j'étais résolu malgré son commandement, de passer outre ?
Paquier. Corbineli, souffle-moi.
CORBINELI, tout bas. Non, Monsieur, je ne m'en suis pas souvenu.
Paquier. Non, Monsieur, je ne m'en suis pas souvenu.
Granger. le jeune (Il tire l'épée sur Paquier.) Ha ! maraud, ton sang me vengera de ta perfidie !
Corbineli. Fuis-t'en donc, de peur qu'il ne te frappe.
Paquier. Cela est-il de mon rôle ?
Corbineli. Oui.
Paquier. Fuis-t'en donc, de peur qu'il ne te frappe.
Granger. le jeune. je sais qu'à moins d'une Couronne sur la tête, je ne saurais seconder votre mérite.
GENEVOTE. Les Rois, pour être Rois, ne cessent pas d'être hommes ; pensez-vous que ......
Granger. le père, interrompant. En effet, les mêmes appétits qui agitent un Ciron agitent un Eléphant : Ce qui nous pousse à battre un support de marmite, fait à un Roi détruire une Province : L'ambition allume une querelle entre deux comédiens ; La même ambition allume une guerre entre deux Potentats. Ils veulent de même que nous, mais ils peuvent plus que nous.
Corbineli. Ma foi je vous enchaînerai.
Granger. le jeune. On croira...
GENEVOTE. Suffise qu'on croie toutes choses à votre avantage. A quoi bon me faire tant de protestations d'une amitié dont je ne doute, pas ? Il voudrait bien mieux être pendus au col de votre Père, et à force de larmes et de prières, arracher son consentement pour notre mariage.
Granger. le jeune. Allons-y donc. Monsieur, je viens vous conjurer d'avoir pitié de moi, et...
GENEVOTE. Et moi, vous témoigner l'envie que j'ai de vous faire bientôt grand Père .
Granger. Comment, grand Père ? je veux bien tirer de vous une propagation de petits individus ; mais j'en veux être cause prochaine, et non pas cause éloignée.
Corbineli. Ne vous tairez-vous pas ?
Granger. Cœur bas et ravalé, n'as-tu point de honte de consumer l'Avril de tes jours à cajoler une fille ?
Corbineli. Ne voyez-vous pas que l'ordre de la Pièce demande qu'ils disent tout cela ?
Granger. Ils n'ont pas assez de bien l'un pour l'autre ; je ne souffrirai jamais...
GENEVOTE. Non, non, Monsieur, je suis d'une condition qui vous défend d'appréhender la pauvreté. je souhaiterais seulement que vous eussiez vu une Terre que nous avons à huit lieues d'ici. La solitude agréable des Bois, le vert émaillé des Prairies, le murmure des Fontaines, l'harmonie des oiseaux ; Tout cela repeinturerait de noir votre poil déjà blanc.
Paquier. Mademoiselle, ne passez pas outre, voilà tout ce qu'il faut à Charlot. Il ne saurait mourir de faim, s'il a des Bois, des Prés, des oiseaux, et des Fontaines ; Car les arbres lui serviront à se guérir du mal des mouches ; Les Prés lui fourniront de quoi paître, et les oiseaux prendront le soin de chiffler quand il ira boire à la Fontaine.
Granger. Ah ! sirénique laronnesse des cœurs ! je vois bien que vous guettez ma raison au coin d'un Bois, que vous la voulez égorger sur le Pré, ou bien l'ayant submergée à la Fontaine, la donner à manger aux oiseaux.
Granger. le jeune. je suis venu...
Paquier. J'ai vu, j'ai vaincu, dit César, au retour des Gaules.
Granger. le jeune. Vous conjurer...
Paquier. Dieu vous fasse bien, Monsieur l'Exorciste, mon Maître n'est pas Démoniaque.
Granger. le jeune. Par les services que je vous ai faits...
Paquier. Et par celui des morts qu'il voudrait bien vous avoir fait faire.
Granger. le jeune. De reprendre la vie que vous m'avez prêtée.
Paquier. Il était bien fou, de vous prêter une chose dont on n'a jamais assez.
Granger. le jeune (Il tire un poignard.) Prenez ce poignard, Père dénaturé, faites deux homicides par un meurtre, écrivez le destin de ma Maîtresse avec mon sang, et ne permettez pas que la moitié d'un si beau couple expire de... Mais à quoi bon tant de discours ? Frappez ! Qu'attendez-vous ?
Corbineli. Répondez donc, si vous voulez. Qu'est-ce ? Êtes -vous trépassé ?
Granger. Ah ! que tu viens de m'arracher une belle pensée. Je rêvais quelle est la plus belle figure, de l'Antithèse ou de l’interrogation.
Corbineli. Ce n'est pas cela dont il est question.
Granger. Et je ruminais encore à ces Spéculateurs qui tant de fois ont fait faire à leurs rêveries le plongeon dans la Mer, pour découvrir l'origine de son Flux et de son Reflux ; Mais pas un à mon goût n'a frappé dans la visière. Ces raisons salées me semblent si fades, que je conclus qu'infailliblement...
Corbineli. Ce n'est pas de ces matières-là, vous dit-on, dont il est question. Nous parlons de marier Mademoiselle et votre Fils, et vous nous embarquez sur la Mer !
Granger. Quoi parlez-vous de mariage avec cet houbereau ? Êtes-vous orbe de la faculté intellectuelle ? Êtes-vous hétéroclite d'entendement ? Ou le Microcosme parfait d'une continuité de chimères abstractives ?
Corbineli. A force de représenter une Fable, la prenez-vous pour une vérité ? Ce que vous avez inventé vous fait-il peur ? Ne voyez-vous pas que l'ordre de la Pièce veut que vous donniez votre consentement ? Et toi, Paquier, sur tout maintenant garde-toi bien de parler, car il paraît ici un muet que tu représentes. Là donc, dépêchez-vous d'accorder votre fils à Mademoiselle ; Mariez les.
Granger. Comment, marier, c'est une Comédie ?
Corbineli. Hé bien, ne savez-vous pas que la conclusion d'un Poème Comique est toujours un mariage ?
Granger. Oui, mais comment serait-ce ici la fin, il n'y a pas encore un Acte de fait.
Corbineli. Nous avons uni tous les cinq en un, de peur de confusion : Cela s'appelle Pièce à la Polonaise.
Granger. Ha bon, comme cela je te permets de prendre Mademoiselle pour légitime épouse.
GENEVOTE. Vous plaît-il de signer les Articles, voilà le Notaire tout prêt.
Granger. Il Signe. Sit ita sane, très volontiers.
Paquier. J'enrage d'être muet, car je l'avertirais.

Fin de la Comedie
Corbineli. Tu peux parler maintenant, il n'y a plus de danger.
Granger. Hé bien, Mademoiselle, que dites-vous de notre Comédie ?
GENEVOTE. Elle est belle, mais apprenez qu'elle est de celles qui durent autant que la vie. Nous vous en avons tantôt fait le récit comme d'une Histoire arrivée, mais elle devait arriver. Au reste vous n'avez pas sujet de vous plaindre, car vous nous avez mariez vous-même ; vous-même avez signé les Articles du Contrat. Accusez-vous seulement d'avoir enseigné le premier à fourber. Vous fîtes accroire aux parents de votre fils qu'il était fou, quand vous vites qu'il ne voulait point entendre au voyage de Venise. Cette insigne fausseté lui montra le chemin de celle-ci ; Il crût qu'il ne pouvait faillir en imitant un si bon Père .
Corbineli. Enfin, c'est une pilule qu'il vous faut avaler.
LA Tremblaye . Vous l'avalerez, ou, par la mort...
Gareau. Ah l par ma fy je sommes logez à l'Ensaigne de “J'en tenons”. Parmanda, j'en avouas queuque souleur, que cette petite Ravodiere là ly grimoneret queuque Trogedie. Hé bian, ne vela pas notre putain de mainagere toute revenue ? Feu la paure defunte, devant guïeu set son ame da, m'en baillit eun jour d'une belle vredée. Par ma fiquette, ol me boutit à Cornuaille en tout bian et tout honneur. Stanpandant la bonne Chienne qu'ol estet.... Aga hé ! ous estcs don de ces saintes sucrées là ? Bonnefy je le voyas bian, qu'ous aviais le nez torné à la friandise. Or un jour qu'il plut tant ; “Jacquelaine, ce ly fis-je tout en gaussant, il fait cette nuit clair de l'Eune, il fera demain clair de l'Autre.” Enfin tanquia, qu'odon, ce nonobstant, apres ça, ô dame éclaircissez-moi à dire : Tanquia que je m'en revenis tout épouvanté tintamarer à notre huis. A la parfin je me couchis tout fin nu auprès de notre bonne femme. Un tantet apres que je me fussis rabougry tout en eun petit tapon, je sentis queuque chose qui grouillet. “jaquelaine, ce ly fis-je, je panse qu'il y a là queuqu'un couché. Oui, ce me fit-elle, je t'en répons, et que Guiantre y aure-t-il ?” Eune bonne écousse apres, je sacoute encore fretiller. “Han ! jaquelaine, il y a là quequ’un.” J'allongis ma main, je tâtis. “Hoüay ! ce fis-je, eune teste, eux têtes” ; pis frougonant entre les draps : «deux jambes, quatre jambes ; Han ! jaquelaine, il y a là queuqu'un. Hé, Piarre, que tu es fou, ce me fitelle, tu contes mes jambes deux fouas !” Parguene, je ne me contentis point ; je me levis ; Dame, je découvris le pot aux roses. “Ho ! Ho ! vilaine, ce ly fisje, qu'estce que ça ? “Fili Davi” ! ton ribaut sera étripé ! Vramant jean, ce me fitelle, garde t'en bian : C'est ce pauvre Maître Louis le Barbier, qui venet de seigner eun malade de tout là bas ; Il estet tout rede de fred, et avet encore bian de vilain chemain à passer : Il m'exhorsisait d'alumer du feu ; dame, comme tu saiss, le bais est char ; je ly ai dit qu'il se venist putôt réchauffer environ moi : Il ne feset que de s'y bouter quand tu es venu. - Allons, allons, ce ly fis-je, Maître Louis, on vous appranra de venir coucher avec les femmes des gens.” Dame, je ne fus ne fou, ni estourdy, je le claquis bel et biau sur mes espaules, et le portis jusqu'à moiquié chemain de sa niairon : “Mais n'y revenez pas eune autre foüas ! car parguene s'il vous arrive, je vous porterai encore eune écousse aussi loin.” Et bian, regardez, il ne faut qu'eun malheur. Cette petite dévargondée m'en eut Peut-être fait autant ; C'est pourquoi bon jour et bon soir, c'est pour deux foüas.
Corbineli. C'est maintenant à vous, Monsieur, pour combler la félicité de ces nouveaux mariez, d'augmenter leur revenu de celui d'un Empire. Il vous sera bien-aisé, puis que vous faites chanceler la Couronne d'un Monarque en la regardant.
Châteaufort. Je donne assez, quand je n'ôte rien ; et je leur ai fait beaucoup de bien, de ne leur avoir point fait de mal.
Granger. le jeune. Mon petit cœur, il est fort tard, allons nous mettre au lit.
Paquier. je n'ai donc plus qu'à faire venir la Sage-Femme, car vous allez entrer en travail d'Enfant.
LA Tremblaye . je n'oserais quasi prendre la hardiesse de vous consoler.
Granger. N'en prenez pas la peine, je me consolerai bien moi-même O Tempora ! O Mores !

 

Ouf !