LE TEXTE ORIGINAL
Ceci est le texte tel
qu'il a été édité.
Il est fort différent du manuscrit ainsi que de notre adaptation.
Le
Pédant joué
Comédie en cinq actes et en prose de Savinien de Cyrano de
Bergerac (1619-1655)
GRANGER, pédant
Châteaufort, Capitan.
MATHIEU GAREAU, Paysan.
DE LA Tremblaye, Gentilhomme amoureux de la Fille du Pédant.
CHARLOT GRANGER, Fils du Pédant.
CORBINELI, Valet du jeune Granger, Fourbe.
PIERRE PAQUIER, Cuistre du Pédant, faisant le Plaisant.
FLEURY, Cousin du Pédant.
MANON, Fille du Pédant.
GENEVOTE, Sœur de M. de la Tremblaye .
CUISTRES.
La scène est à Paris au Collège de Beauvais
ACTE PREMIER
I, 1 - Granger, Châteaufort
Granger.
O par les Dieux jumeaux tous les Monstres
ne sont pas en Afrique. Et de grâce, Satrape du Palais Stygial,
donne-moi la définition de ton individu. Ne serais-tu point
un être de raison, une chimère, un accident sans substance,
un élixir de la matière première, un spectre
de drap noir ? Ha ! tu n'es sans doute que cela, ou tout au plus
un grimaud d'Enfer qui fait l'école buissonnière.
Châteaufort. Puisque je te vois
curieux de connaître les grandes choses, je veux t'apprendre
les miracles de mon berceau. La Nature se voyant incommodée
d'un si grand nombre de Divinités, voulut opposer un Hercule
à ces Monstres. Cela lui donna bien jusques à la hardiesse
de s'imaginer qu'elle me pouvait produire. Pour cet effet elle empoigna
les âmes de Samson, d'Hector, d'Achille, d’Ajax, de
Cirus, d'Épaminondas, d'Alexandre, de Romulus, de Scipion,
d'Annibal, de Sylla, de Pompée, de Pyrrhus, de Caton, de
César, et d'Antoine ; puis les ayant pulvérisées,
calcinées, rectifiées, elle réduisit toute
cette confection, en un spirituel sublimé qui n'attendait
plus qu'un fourreau pour s'y fourrer. Nature glorieuse de sa réussite,
ne pût goûter modérément sa joie, elle
clabauda son chef-d'œuvre par tout ; l'Art en devint jaloux
; et fâché, disait-il, qu'une teigneuse emportât
toute seule la gloire de m'avoir engendré, la traita d'ingrate,
de superbe, lui déchira sa coiffe : Nature, de son côté
prit son ennemi aux cheveux. Enfin l'un et l'autre battit, et fut
battu. Le tintamarre des démentis, des soufflets, des bastonnades,
m’éveilla ; je les vis, et jugeant que leurs démêlés
ne portaient pas la mine de prendre sitôt fin, je me créai
moi-même. Depuis ce temps-là leur querelle dure encore
; par tout vous voyez ces irréconciliables ennemis se prêter
le collet, et les descriptions de nos écrivains d’aujourd'hui
ne sont lardées d'autre chose que des faits d’armes
de ces deux gladiateurs, à cause que prenant à bon
augure d’être né dans la guerre, je leur commandai
en mémoire de ma naissance de se battre jusques à
la fin du monde sans se reposer. Donc, afin de ne pas demeurer ingrat,
je voulus dépêtrer la nature de ces Dieutelets, dont
l'insolence la mettait en cervelle. Je les mandai, ils obéirent
; enfin je prononçai cet immuable arrêt : “ Gaillarde
troupe, quand je vous ai convoqués, la plus miséricordieuse
intention que j'eusse pour vous était de vous annihiler ;
mais craignant que votre impuissance ne reprochât à
mes mains l'indignité de cette victoire, voici ce que j'ordonne
de votre sort. Vous autres Dieux qui savez si bien courir comme
Saturne père du temps, qui mangeant et dévorant tout
court à l’hôpital : Jupiter qui comme ayant la
tête fêlée depuis le coup de hache qu'il reçut
de Vulcain doit courir les rues : Mars qui comme soldat court aux
armes Phébus qui comme Dieu des vers, court la bouche des
Poètes : Vénus qui comme putain court l’éguillette
: Mercure qui comme Messager, court la Poste ; Et Diane qui comme
Chasseresse court les Bois ; Vous prendrez la peine s’il vous
plaît de monter tous sept à califourchon chacun sur
une Étoile. Là, vous courrez de si bonne sorte, que
vous n’aurez pas le loisir d'ouvrir les yeux.”
Paquier. En effet les Planètes sont justement ces sept-là.
Granger. Et des autres Dieux qu'en fîtes-vous ?
Châteaufort Midi sonna, la faim me prit, j'en fis un saupiquet
mon dîner.
Paquier. Domine, ce fut assurément en ce temps-là
que les Oracles cessèrent.
Châteaufort
Il est vrai ; et dés lors ma complexion prenant part à
ce salmigondis de Dieux, mes actions ont esté toutes extraordinaires
; car si j'engendre, c'est en Deucalion ; si je regarde, c'est en
Basilic ; si je pleure, c'est en Héraclite ; si je ris, c'est
en Démocrite ; si j'écume, c'est en Cerbère ;
si je dors, c'est en Morphée : si je veille, c'est en Argus
; si je marche, c'est en juif Errant ; si je cours, c'est en Pacolet
; si je vole, c'est en Dédale ; si je m'arrête, c’est
en Dieu Terme ; si j'ordonne, c'est en Destin. Enfin vous voyez celui
qui fait que l'Histoire du Phœnix n'est pas un conte.
Granger.
Il est vrai qu'à l'âge où vous êtes n'avoir
point de barbe, vous me portez la mine aussi bien que le Phénix,
d'être incapable d’engendrer. Vous n'êtes ni masculin,
ni féminin, mais neutre : vous avez fait de votre Dactyle un
Trochée, c'est à dire que par la soustraction d'une
brève vous vous êtes rendu impotent à la propagation
des individus. Vous êtes de ceux dont le sexe féminin
Ne peut ouïr le nominatif
A cause de leur génitif,
Et souffre mieux le vocatif
De ceux qui n'ont point de datif,
Que de ceux dont l'accusatif
Apprend qu'ils ont un ablatif.
J'entends que le diminutif
Qu'on fit de vrai trop excessif
Sur votre flasque génitif,
Vous prohibe le conjonctif.
Donc, puis que vous êtes passif
Et ne pouvez plus être actif,
Témoin le poil indicatif
Qui m'en est fort persuasif,
Je vous fais un impératif
De n'avoir jamais d'optatif
Pour aucun genre subjonctif,
De “nunc”, jusqu'à l'infinitif,
Ou je fais sur vous l'adjectif
Du plus effrayant positif
Qui jamais eut comparatif
Et si ce rude partitif,
Dont je serai distributif
Et vous le sujet collectif,
N'est le plus beau superlatif,
Et le coup le plus sensitif
Dont homme sait mémoratif ;
Je jure par mon jour natif
Que je veux pour ce seul motif
Qu'un sale et sanglant vomitif,
Surmontant tout confortatif,
Tout lénitif, tout restrictif,
Et tout bon corroboratif,
Sait le châtiment primitif
Et l'effroyable exprimitif
D'un discours qui serait fautif ;
Car je n'ai le bras si chétif,
Ni vous le talon si fuitif,
Que vous ne fussiez portatif
D'un coup bien significatif.
O visage ! ô portrait naïf !
O souverain expéditif
Pour guérir tout sexe lascif
D'amour naissant, ou effectif !
Genre neutre, genre métif,
Qui n'êtes homme qu'abstractif,
Grâce à votre copulatif
Qu'a rendu fort imperfectif
Le cruel tranchant d'un canif ;
Si pour résoudre ce Logogrif
Vous avez l'esprit trop tardif,
A ces mots soyez attentif :
Je fais vœu de me faire juif
Au lieu d'eau de boire du suif,
D'être mieux damné que Caïf,
D'aller à pied voir le Cherif,
De me rendre à Tunis captif,
D'être berné comme escogrif,
D'être plus maudit qu'un Tarif,
De devenir ladre et poussif,
Bref par les mains d'un sort hâtif
Couronné de Cyprès et d'If,
Passer dans le mortel Esquif
Au pays où l'on est oisif
Si jamais je deviens rétif
A l'agréable exécutif
Du vœu dont je suis l'inventif,
Et duquel le préparatif
Est, beau Sire, un bâton massif,
Qui sera le dissolutif
De votre demi substantif
Car c'est mon vouloir décisif
Et mon testament mort ou vif.
Mais vous parler ainsi c'est vous donner à résoudre
les emblèmes d'un Sphinx ; c'est perdre son huile et son temps
; c'est écrire sur la Mer, bâtir sur l'Arène,
et fonder sur le Vent. Enfin je connais que si vous avez quelque teinture
des Lettres, ce n’est pas de celle des Gobelins, car par Jupiter
Ammon, vous êtes un ignorant.
Châteaufort. De Lettres ! ah que me dites-vous ? Des âmes
de terre et de boue pourraient s’amuser à ces vétilles
; mais pour moi je n’écris que sur les corps humains.
Granger.
Je le vais bien. C'est peut-être ce qui vous donne envie d'appuyer
votre plume charnelle sur le parchemin vierge de ma fille. Elle n'en
serait pas contristée, la pauvrette ; car une femme aujourd'hui
aime mieux les bêtes que les hommes, suivant la règle
“as petit haec”. Vous aspirez aussi bien qu’Hercule
à ses Colonnes ivoirines ; mais l'orifice, l'orée, et
l'ourlet de ses guêtres, est pour vous un “Ne plus ultra”.
Premièrement à cause que vous êtes Veuf d'une
pucelle qui vous fit faire plus de chemin en deux jours que le Soleil
en huit mais dans le Zodiaque : Vous courûtes de la Vierge au
Chancre en moins de vingt-quatre heures, d’où vous entrâtes
au Verseau sans avoir vu d'autre Signe en passant que celui du Capricorne.
La seconde objection que je fais est que vous êtes Normand ;
Normandie “quasi” venu du Nord pour mendier. De votre
nation les serviteurs sont traîtres, les égaux insolents,
et les maîtres insupportables. Jadis le blason de cette Province
était trais Faux, pour montrer les trais espèces de
faux qu'engendre ce climat ; “scilicet” Faux-sauniers,
Faux-témoins et Faux-monnayeurs ; je ne veux point de Faussaires
en ma maison. La troisième, qui m'est une raison invincible,
c'est que votre bourse est malade d'un flux de ventre, dont la mienne
appréhende la contagion. Je sais que votre valeur est recommandable,
et que votre mine seule ferait trembler le plus ferme manteau d'aujourd'hui
; Mais en cet âge de Fer on juge de nous par ce que nous avons,
et non pas par ce que nous sommes. La pauvreté fait le vice,
et si vous me demandez “Cur tibi despicior” ? Je vous
réponds “Nunc omnibus itur ad aurum”. D'un certain
riche Laboureur la charrue m'éblouit, et je suis tout à
fait résolu que puis que “hic dat or ; I longum ponat”
dans son “O comunè”. C'est pourquoi je vous conseille
de ne plus approcher ma fille en Roi d'Egypte, c'est à dire
qu'on ne vous voie point auprès d'elle dresser la Pyramide
à son intention. Quoi que j’aime les règles de
la Grammaire, je ne prendrais pas plaisir de vous voir accorder ensemble
le Masculin avec le Féminin ; et je craindrais que “Si
duo continué jungantur fixa nec una, sit res”, un malveillant
n'inférât “Optant sibi jungere casus”.
Châteaufort.
Il est vrai, Dieu me damne, que votre fille est folle de mon amour
; Mais quoi, c'est mon faible de n'avoir jamais pu regarder de femme
sans la blesser. La petite gueuse toutefois a si bien su harponner
mon cœur ; ses yeux ont si bien su paillarder ma pensée,
que je lui pardonne quasi la hardiesse qu'elle a prise de me donner
de l'amour. “Généreux Gentilhomme, me dit-elle
l’autre jour (la pauvrette ne savait pas mes qualités),
l'Univers a besoin de deux Conquérants ; la race en est éteinte
en vous, si vous ne me regardez d'un œil de miséricorde
: Comme vous êtes un Alexandre, je suis une Amazone ; faisons
sortir de nous deux un Plus que Mars, de qui la naissance sait utile
au genre humain, et dont les armes, après avoir dispensé
la mort aux deux bouts de la Terre, fassent un si puissant empire,
que jamais le soleil ne se couche pour tous ses peuples.” J'avais
de la peine à me rendre entre les bras de cette passion, mais
enfin je vainquis en me vainquant tout ce qu'il y a de grand au monde,
c'est-à-dire que je l'aimai. Je ne veux pas pourtant que tant
de gloire vous rende orgueilleux ; que deveniez insolent sur les petits
; mais humiliez vous en votre néant que j'ai voulu choisir
pour faire hautement éclater ma puissance. Vous craignez, je
le vois bien, que je ne méprise votre pauvreté ; mais
quand il plaira à cette épée, elle fera de l'Amérique
et de la Chine, une basse-cour de votre maison.
Granger.
O ! Microcosme de visions fanatiques,!“Vade retro”, autrement,
après vous avoir apostrophé du bras gauche, “Addetur
huic dexter, cui sincopa fiet ut alter” ; et pour toute emplâtre
de ses balafres, vous serez médicamenté d'un “Sic
volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas”. Loin donc d'ici,
profane, si vous voulez que je mette en usage pour vous punir toutes
les règles de l'Arithmétique. Ma colère “primo”
commencera par la Démonstration, puis marchera ensuite une
Position de soufflets ; “Item une Addition de bastonnades ;
“Hinc”, une Fraction de bras ; “Illinc”, une
Soustraction de jambes. De là je ferai grêler une Multiplication
de coups, tapes, taloches, horions, fendants, estocs, revers, estramaçons
et casse-museaux si épouvantables, qu’après cela
l'œil d'un Lynx ne pourra pas faire la moindre Division, ni Subdivision,
de la plus grosse parcelle de votre miserable individu.
Châteaufort.
Et moi, chétif excommunié, j'aurais déjà
fait sortir ton âme par cent plaies, sans la dignité
de mon être, qui me défend d'ôter la vie à
quelque chose de moindre qu'un Géant : et même je te
pardonne, à cause qu'infailliblement l'ignorance de ce que
je suis t'a jeté dans ces extravagances. Cependant me voici
fort en peine, car pouvait-il me méconnaître puis que
pour savoir mon nom il ne faut qu'être de ce monde ? Sachez
donc, Messire Jean, que je suis celui qu'on ne peut exterminer sans
faire une Epitaphe à la Nature ; et le Père des Vaillants
puisqu’à tous je leur ai donné la vie.
Granger.
Pardonnez, grand Prince, à mon peu de foi. Ce n'est pas…
Châteaufort.
Relevez-vous, Monsieur le Curé, je suis content : Choisissez
vite où vous voulez régner, et cette main vous bâtit
un Trône dont l'Escalier sera fait des cadavres de six cents
Rois.
Granger.
Mon Empire sera plus grand que le monde si je règne sur votre
cœur. Protégez-moi seulement contre je ne sais quel Gentillâtre
qui a bien l'insolence de marcher sur vos brisées, et …
Châteaufort.
Ne vous expliquez pas, j'aurais peur que mes yeux en courroux ne jetassent
des étincelles, dont quelqu'une par mégarde vous pourrait
consumer. Un mortel aura donc eût la témérité
de se chauffer à même feu que moi, et je ne punirai pas
les quatre éléments qui l'ont souffert ? Mais je ne
puis parler, la rage me transporte ; je m'en vais faire pendre l'Eau,
le Feu, la Terre et l’Air ; et songer au genre de mort dont
nous exterminerons ce Pygmée qui veut faire le Colosse.
I, 2 - GRANGER, PAQUIER
Granger.
Hé bien, Petre, ne voilà pas une digue que je viens
d'opposer aux terreurs que me donne tous les jours Monsieur de La
Tremblaye ? Car La Tremblaye à cause de Châteaufort,
Châteaufort à cause de La Tremblaye, désisteront
de la poursuite de ma fille. Ce sont deux poltrons si éprouvez,
que s' ils se battent jamais, ils se demanderont tous deux la vie.
Me voici cependant embarqué sur une mer où la moitié
du monde a fait naufrage. C'est l'amour chez moi, l'amour dehors,
l'amour partout. Je n'ai qu'une fille à marier, et j'ai trais
gendres prétendus. L'un se dit brave, je sais le contraire
; l'autre riche, mais je ne sais ; l'autre Gentilhomme, mais il mange
beaucoup. O ! Nature, vous croiriez vous être mise en frais,
si vous aviez fagoté tant seulement trais belles qualités
en un individu. Ha !
Pierre
Paquier, le monde il va renverser.
Paquier.
Tant mieux, car autrefois j'entendais dire la même chose, que
tout était renversé. Or si l'on renverse aujourd'hui,
ce qui était renversé, c'est le remettre en son sens.
Granger.
Mais ce n'est pas encore là ma plus grande plaie : j'aime,
et mon fils est mon rival. Depuis le jour que cette furieuse pensée
a pris gîte au ventricule de mon cerveau, je ne mange pour toute
viande, qu'un pœnitet taedet, miseret. Ha, c'en est fait, je
me vais pendre.
Paquier.
La, la, espérez en Dieu, il vous assistera : il assiste bien
les Allemands qui ne sont pas de ce pays-ci.
Granger.
Si je l'envoyais à Venise ? “haud dubiè”,
c'est le meilleur. C’est le meilleur ! O ! oui sans doute. Bien
donc dès demain je le mettrai sur mer.
Paquier.
Au moins ne le laissez pas embarquer sans attacher sur lui de l'Anis
à la Reine, car les Médecins en ordonnent contre les
vents.
Granger.
Va-t'en dire à Charlot qu'il accoure subitement ici : S'il
veut savoir qui le demande, dis lui que c'est moi.
I, 3 - GRANGER, seul.
Donc
séparant de nos Lares ce vorace absorbeur de biens, chaque
sol de rente que je soulais avoir deviendra parisis ? et le marteau
de la jalousie ne sonnera plus les longues heures, du désespoir
dans le clocher de mon âme. D'un autre côté me
puis-je résoudre au mariage, moi que les Livres ont instruit
des accidents qu'il tire à sa corde ? Que je me marie, ou ne
me marie pas, je suis assuré de me repentir. N'importe, ma
femme prétendue n'est pas grande, ayant à vêtir
une haire, je ne la puis prendre trop courte. On dit cependant qu'elle
veut plastronner sa virginité, contre les estocades de mes
perfections. Hé ! à d'autres, un pucelage est plus difficile
à porter qu'une cuirasse. Toutes les Femmes ne sont-elles pas
semblables aux arbres, pourquoi donc ne voudrait-elle pas être
arrosée ? Ac primo comme les arbres elles ont plusieurs têtes
; comme les arbres, si elles sont ou trop ou trop peu humectées,
elles ne portent point ; comme les arbres elles ont les fleurs auparavant
les fruits ; comme les arbres elles déchargent quand on les
secoué : Enfin, jean Despautères le confirme, quand
il dit “Arboris est nomen muliebre”. Mais je crois que
Paquier a beu de l'eau du fleuve “Lethé”, ou que
mon fils s'approche à pas d'écrevisse ; je m'en vais
“obviam” droit à lui.
I, 4 - CHARLOT, PAQUIER
Charlot.
Je ne puis rien comprendre à ton galimatias.
Paquier.
Pour moi je ne trouve rien de si clair.
Charlot.
Mais enfin ne me saurais-tu dire qui c'est qui me demande ?
Paquier.
Je vous dis que c'est moi.
Charlot.
Comment toi ?
Paquier.
Je vous dis pas moi : Mais je vous dis que c'est Moi ; car il m’a
dit en partant : “dis-lui que c'est moi.”
Charlot.
Ne serait-ce point mon Père que tu veux dire ?
Paquier.
Hé ! vraiment oui. A propos je pense qu'il a envie de vous
envoyer sur la Mer.
Charlot.
Hé quoi faire, Paquier ?
Paquier.
Il ne me l'a point dit ; mais je crois que c'est pour voir la campagne.
Charlot.
J'ai trop voyagé, j'en suis las.
Paquier.
Qui, vous ? je vais gager chapeau de Cocu, qui est un des vieux de
votre Père, que vous n'avez jamais vu la Mer que dans une Huître
à l'écaille.
Charlot. Et toi, Paquier, en as-tu vu davantage ?
Paquier. Oui da ; j'ai vu les Bons Hommes, Chaillot, Saint-Cloud,
Vaugirard.
Charlot. Et qu'y as tu remarqué de beau, Paquier ?
Paquier. A la vérité je ne les vis pas trop bien, pour
ce que les murailles m'empêchaient.
Charlot. Je pense, ma foi, que tes voyages n'ont pas esté plus
longs que sera celui dont tu me parles. Vas, tu peux l'assurer que
je ne désire pas…
I,
5 - GRANGER, CHARLOT, PAQUIER
Granger. Que tu demeures plus longtemps ici ? Vite, Charlot, il faut
partir. Songe à l'Adieu dont tu prendras congé des Dieux
Foyers, protecteurs du toi t paternel ; car demain l'Aurore porte
safran ne se sera pas plutôt jetée des bras de Tithon
dans ceux de Céphale, qu'il te faudra fier à la discrétion
de Neptune Guide-nefs. C'est à Venise où je t'envoie,
“Tuus enim patruus” m'a mandé, qu'étant
orbe d'hoirs mâles, il avait besoin d'un personnage sur la fidélité
duquel il pût se reposer du maniement de ses faculté.
Puis que donc tu n'as jamais voulu t'abreuver aux marais, Fils de
l'ongle du Cheval emplumé, et que la Lyrique harmonie du savant
meurtrier de Python n'a jamais enflé ta parole, Essaie si dans
le commerce Mercure aux pieds ailés te prêtera son Caducée.
Ainsi le turbulent Éole te sait aussi affable qu'aux pacifiques
Nids des Alcyons ! Enfin, Charlot, il faut partir.
Charlot. Pour où aller, mon Père ?
Granger. A Venise, mon fils.
Charlot. je vois bien, Monsieur, que vous voulez éprouver si
je serais assez lâche pour vous abandonner, et par mon absence
vous arracher d'entre les bras un fils unique : Mais non, mon père,
si vos tendresses sont assez grandes pour sacrifier votre joie à
mon avancement, mon affection est si forte, qu'elle m'empêchera
bien de vous obéir : Aussi quoi que vous puissiez alléguer,
je demeurerai sans cesse auprès de vous, et serai votre bâton
de vieillesse.
Granger. Ce n'est pas pour prendre votre avis, mais pour vous apprendre
ma volonté, que je vous ai fait venir. Donc demain je vous
emmaillote dans un Vaisseau, pendant que l'air est serein ; car s'il
venait à nébulifier, nous sommes menacés par
les Centuries de Nostradamus, d'un temps fort incommode à la
Navigation.
I, 6 - GRANGER, FLEURY, PAQUIER
Fleury. Hé bien, mon Cousin, notre Laboureur est-il arrivé
? Ferons-nous ce mariage ?
Granger. Hélas ! mon Cousin, vous êtes arrivé
sous les présagieux Auspices d'un oiseau bien infortuné.
Soyez toutefois le fatal arbitre de ma noire ou blanche destinée,
et le fidèle étui de toutes mes pensées. Ce riche
gendre n'est pas encore venu ; je l'attendais ici ; mais lors que
je ne pensais vaquer qu'à la joie, je me vais investi des glaives
de la douleur. Mon fils est fou, mon Cousin, le pauvre enfant doit
une belle chandelle à Saint Mathurin.
Fleury. Bon Dieu ! Depuis quand ce malheur est-il arrivé ?
Granger. Hélas ! tantôt comme je le caressais, il a voulu
se jeter à mon visage et dessiner à mes dépens
le portrait d'un Maniaque sur mes joues. Il grommelle en piétinant
qu'il n'ira point à Venise. Ho, ho, le voici, cachons-nous,
et l'écoutons.
I, 7 - CHARLOT, FLEURY, GRANGER, CUISTres
Charlot. Moi j'irais à Venise ? et j'abandonnerais la chose
pour laquelle seule j'aime le jour ? J'irai plutôt aux Enfers
; plutôt d'un poignard j'ouvrirai le sein de mon barbare Père,
et plutôt de mes propres mains ayant choisi son cœur dans
un ruisseau de sang, j'en battrai les murailles.
Fleury. O ! grand Dieu, quelle rage !
Charlot. Non, mon Père, je n'y puis consentir.
Fleury, fuyant. Liez-le, mon Cousin, liez-le ; il ne faut qu'un malheur.
Granger. Piliers de classes, Tire-gigots, Ciseaux de Portions, Exécuteurs
de justice Latine ; Adeste subito, adeste, ne dicam advolate. Jetez-moi
promptement vos bras Achillains sur ce Microcosme erroné de
chimères abstractives, et liez-le aussi fort que Promethée
sur le Caucase.
Charlot. Vous avez beau faire, je n'irai point.
Granger. Gardez bien qu'il n'échappe, il ferait un Haricot
de nos scientifiques substances.
Charlot. Mais mon Père, encore dites-moi pour quel sujet vous
me traitez ainsi ? Ne tient-il qu'à faire le voyage de Venise
pour vous contenter ? J'y suis tout prêt.
Granger. Osez-vous attenter au tableau vivant de ma docte machine,
Goujats de Ciceron ! Songez à vous ; Iratus est Rex, Reginaque
non sine causa. Apprenez que j'en dis moins que je n'en pense, et
que Supprimit Orator qux ruticus edit ineptè.
Charlot. Oui, mon Père, je vous promets de vous obéir
en toutes choses ; mais pour aller à Venise, il n'y faut pas
penser.
Granger. Comment, Frelons de College, Rouille de mon Pain, gangrène
de ma substance, cet obsédé n'a pas encore les fers
aux pieds ? Vite, qu'on lui donne plus d'entraves que Xerxès
n'en mit à l'Océan quand il le voulut faire Esclave.
Charlot. Ah ! mon Père, ne me liez point, je suis tout prêt
à partir.
Granger. Ha ! je le savais bien que mon fils était trop bien
morigéné pour donner chez lui passage à la frénésie.
Va mon Dauphin, mon Infant, mon Prince de Galles, tu seras quelque
jour la bénédiction de mes vieux ans. Excuse un esprit
prévenu de faux rapports ; je te promets en récompense
d'allumer pour toi mon amour au centuple dés que tu seras là.
Charlot. Où, là, mon Père ?
Granger. A Venise, mon fils.
Charlot. A Venise, moi ? Plutôt la mort.
Granger. Au fou, au fou ! ne voyez-vous pas comme il m'a jeté
de l'écume en parlant ? Voyez ses yeux tout renversés
dans sa tête : Ha ! mon Dieu, faut-il que j'aie un enfant fou
! Vite, qu'on me l'empoigne!
Charlot. Mais encore apprenez-moi pourquoi on m'attache ?
Un Cuistre. Parce que vous ne voulez pas aller à Venise.
Charlot. Moi, je n'y veux pas aller ? On vous le fait accroire. Hélas
! mon Père, tant s'en faut, toute ma vie j'ai souhaité
avec passion de voir l'Italie, et ces belles Contrées qu'on
appelle le jardin du Monde.
Granger. Donc, mon fils, tu n'as plus besoin d'Ellébore. Donc
ta tête reste encore aussi saine que celle d'un Chou cabus après
la gelée. Viens m'embrasser, viens mon Toutou, et va-t'en aussitôt
chercher quelque chose de gentil et à bon marché, qui
sait rare hors de Paris, pour en faire un présent à
ton Oncle ; car je te vais toute à cette heure retenir une
place au Coche de Lyon.
I, 8 - CHARLOT, seul.
Que de fâcheuses conjonctures où je me trouve embarrassé
! Après toute ma feinte, il faut encore ou abandonner ma Maîtresse,
c'est à dire mourir, ou me résoudre à vêtir
un pourpoint de pierre, cela s'appelle Saint-Victor, ou Saint-Martin.
I, 9 - CORBINELI, CHARLOT
Corbineli. Si vous me voulez croire, votre voyage ne sera pas long.
Charlot. Ha ! mon pauvre Corbineli, te voilà. Sais-tu donc
bien les malheurs où mon Père m'engage ?
Corbineli. Il m'en vient d'apostropher tout le Tu autem. Il vous envoie
à Venise ; vous devez partir demain : Mais pourvu que vous
m'écoutiez, je pense que si le bon homme, pour tracer le plan
de cette Ville, attend votre retour, il peut dés maintenant
s'en fier à la Carte. Il vous commande d'acheter ici quelque
bagatelle à bon marché qui sait rate à Venise,
pour en faire un présent à votre Oncle : C'est un couteau
qu'il vient d’aiguiser pour s'égorger. Suivez moi seulement.
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE - Châteaufort seul.
(Il s'interroge et se répond lui-même.)
Vous vous êtes battu ? Et donc ? Vous avez eu avantage sur votre
ennemi ? Fort bien. Vous l'avez désarmé ? Facilement.
Et blessé ? Hon. Dangereusement, s'entend ? A travers le corps.
Vous vous éloignerez ? Il le faut. Sans dire adieu au Roi ?
Ha, a, a. Mais cet autre, mordiable, de quelle mort le ferons-nous
tomber ? De l'étrangler comme Hercule fit Anthée, je
ne suis pas Bourreau. Lui ferai-je avaler toute la mer ? Le monument
d'Aristote est trop illustre pour un ignorant. S'il était Maquereau,
je le ferais mourir en eau douce. Dans la flamme, il n'aurait pas
le temps de bien goûter la mort. Commanderai-je à la
Terre de l'engloutir tout vif ? Non, car comme ces petits Gentillâtres
sont accoutumez de manger leurs terres, celui-ci pourrait bien manger
celle qui le couvrirait. De le déchirer par morceaux, ma colère
ne serait pas contente, s'il restait de ce malheureux un atome après
sa mort. O ! Dieux, je suis réduit à n'oser pas seulement
lui défendre de vivre, parce que je ne sais comment le faire
mourir.
II, 2 - JEAN GAREAU, Châteaufort
Gareau.
Vartigué, vela de ces mangeux de petits enfants ; La vegne
de la Courtille ; belle montre, et peu de rapport.
Châteaufort.
Où vas-tu bonhomme ?
Gareau.
Tout devant moi.
Châteaufort.
Mais je te demande où va le chemin que tu suis ?
Gareau.
Il ne va pas, il ne bouge.
Châteaufort.
Pauvre rustre, ce n'est pas cela que je veux savoir: je te demande
si tu as encore bien du chemin à faire aujourd'hui.
Gareau.
Nanain da, je le trouvarai tout fait.
Châteaufort.
Tu parais, Dieu me damne, bien gaillard pour n'avoir pas dîné.
Gareau.
Dix nez ? Qu'en fera-je de dix ? il ne m'en faut qu'un.
Châteaufort.
Quel Docteur ! Il en sait autant que son Curé.
Gareau.
Aussi Si-je ; N'est-il pas bien curé qui n'a rien au ventre
? Hé la ris jean, on te frit des œufs. Testigué,
est-ce à cause qu'ous êtes Monsieu, qu'ous faites tant
de menes ? Dame, qui tare a guare a. Tenez n'avous point vu malva
? Bonjou donc, Monsieur s'tules. Hé qu'est-ce donc ? je pente
donc qu'ous me prendrais pour queuque inorant ? Hé si tu es
riche, dîne deux fois. Aga quien, qui m'a angé de ce
galouriau ?... Bonefi sfesmon ! vela un homme bien vidé ; vela
un angein de belle déguesne ; vela un biau vaissiau s'il avait
deux saicles sur le cul. Par la morguoi, si j'avoüas une sarpe
ei un bâton, je feroüas un Gentizome tout au queu. C'est
de la Noblesse à Maquieu Furon, va te couché, tu souperas
demain. Est-ce donc pelamor qu'ous avez un angain de far au côté
qu'ous fetes l'Olbrius et le Vespasian ? Vartigué ce n'est
pas encore come-ça. Dame acoutez je vous dorais bian de la
gaule par sous l'huis ;mais par la morguoi ne me jouez pas des Trogedies,
car je vous feroüas du bezot. Jarnigué, je ne sis pas
un gniais ; J'ai esté sans repruche Marguillier, j'ai esté
Beguiau, j'ai esté Portofrande, j'ai esté Chasse-Chien,
j'ai esté Guieu et Guiche, je ne sais pus qui je sis. Mais
ardé de tout ça brerrrr, j'en dis du Mirliro, parmets
que j'aie de Stic.
Châteaufort.
Malheureux Excommunié, voilà bien du haut style.
Gareau.
Monsieu de Marsilly m'appelait bien son bâtard. Il ne s'en est
pas falli l'épaisseur d'un tornas qu'il ne m'ait fait apprenti
Conseillé. “Vien-çà, ce me fit-il une fois,
gros fils de Putain (car j'esquions tout comme deux frères),
je veux, ce fit-il, que tu venais, ce fit-il, autour de moi, ce fit-il,
dans la Turquise, ce me fit-il. O ! ce l'y fis-je, cela vous plaît
à dire. Non est, ce me fit-il. O ! si est, ce l'y fis-je. O
! ce me fis-je à part moi : Écoute jean, ne faut point
faire le bougre, faut sauter.” Dame je ne fesi point de défigurance
davantage, je me bouti avec li cahin caha, tout à la maxite
Françoase. Mais quand on gn'y est, on gn'y est. Bonnefi, pourtant
je paraissi un sot basquié, un sot basquié je paraissi,
car Martin Binet... Et y à propos Denis le Balafré son
onque, ce grand ecné, s'en venit l'autre jour la remontée
lantarner environ moi. Ah ! ma foi, ma foi, je pense que Guieu-marci,
je vous l'y ramenis le pus biau chinfregniau sus le moutafa qu'oul
l'y en demeury les badigoines Escarbouillées tout avaux l'hyvar.
Que Guiebe aussi ! Tous les jours que Guieu feset, ce bagnoquier la
me ravaudet comme un Satan. C'étet sa sœur qui espousit
le grand Tiphoine. Acoutez, ol n'a que faire de faire tant de l'enhasée,
ol n'a goute ne brin de biau. Par ma fy, comme dit l'autre, ce n'est
pas grand chance ; la Reine de Nior, malhureuse en biauté.
Pour son homme quand oul est déshabillé, c'est un biau
cornu. Mais regardez un petit, ce n'étet encore qu'une varmene,
et si ol feset déjà tant la devargondée, pour
autant qu'ol savet luire dans les Sessiaumes, qu'on n'en savet chevir.
Ol se carret comme un pou dans eune rogne : Dame aussi ol avet la
voix, reverence parlé, aussi finement claire qu'eune iau de
roche. L’en diset que Monsieur le Curé avet bian trampé
souvent son goupillon dans son benaiquié, mais ardé
sont des médiseux les faut laisser dire ; et pis quand oul
auret ribaudé un tantinet, c'est à ly à faire,
et à nous à nous taire, pis qu'il donne bian la pollution
aux autres, il ne l'oublie pas pour ly. Monsieu le Vicaire itou était
d'une humeur bien domicile et bien turquoise ; mais ardé...
Châteaufort.
Eh de grâce, Villageois, achève-nous tes aventures du
voyage de Monsieur de Marsilly.
Gareau.
Ho, ho, ous n'êtes pas le Roi Minos, ous êtes le Roi Priant.
O donc je voyagisme sur l'Or riant et sur la mardi Terre Année.
Châteaufort.
Tu veux dire au contraire vers l'Orient, sur la Méditerranée.
Gareau.
Hé bian je me reprends, un var se reprend bian. Mais guian
si vous pansiais que je devisiesme entendre tous ces tintamarres-là,
comme vous autres Latiniseurs, Dame, nanain. Et vous, comme guiebe
Déharnachez-vous votre Philosophie ? J'arivismes itou aux Deux
Trois de Gilles le bâtard, dans la Transvilanie, en Bethliau
de Galilene, en Harico, au pays… et pis au pays... au pays...
au pays... du Beurre.
Châteaufort.
Que Diable veux-tu dire, au pays du Beurre ?
Gareau.
Oui au pays du Beurre. Tant quia que c'est un pays qui est mou comme
beurre, et où les gens sont durs comme piare. Ha ! c'est la
graisse ; hé bian les gents n'y sont-ils pas bien durs, pis
que ce sont des Grès ? Et pis après cela, je nous en
allismes, révérence parlé, en un pays si loin,
si loin ; je pense que mon Maître appelait cela le pays des
Bassins, où le monde est noir comme des Antrechrits. Ardé,
je crois fixiblement que je n'eussiesmes pas encore cheminé
deux glieuës, que j'eussiesmes trové le Paradis et l'Enfar.
Mais tenez, tout ce qui me semblit de pus biau à voir, c'est
ces petits sarasins d'Italise ; cette petite grene d'andouille n'est
pas pus grande que savequoi, et s'ils savont déjà parler
Italian. Dame je ne fesismes là guère d'ordure. Je nous
bandismes nos caisses tout au bout du monde dans la Turquise, moi
et mon Maître. Par ma fy pourtant, je disis biantôt à
mon Maître qu'oul s'en revenît. “Hé ! quement,
quelle vilanie ? Tous ces Turcs-là sont tretous huguenots comme
des chiens”. Oul se garmantet par écousse de leur bailler
des exultations à la Turquoise.
Châteaufort.
Il faut dire des exhortations à la Turque.
Gareau.
O bian, tanquia qu'il les sarmonet comme il falet.
Châteaufort.
Ton Maître savait donc l'Idiome Turc ?
Gareau.
Hé vrament oui, oul savait tous ces ces Gérômes-là,
les avet-il pas vus dans le Latin ? Son frère itou était
bien savant, mais oul n'était pas encore si savant, car n'en
marmuset qu'oul n'avait appris le Latin qu'en Français. C'était
un bon Nicolas, qui s'en allait tout devant ly, hurlu, brelu, n'en
n'eut pas dit qu'oul y touchait, et stanpandant cul marmonet toujours
dans une bâtelée de Livres. je ne me sauras tenir de
rire, quand je me ramenteu des noms si biscornus, et si, par le sanguoi,
tout ça était vrai, car oul était moulé.
D'aucuns s'intilaient, s'intulaient… ouais ? ce n'est pas encore
comme ça :… s'inlutilaient, j'y sis casi… s'intilutaient…
: s’in, s’in, s’in… Tanquia que je m'entends
bian.
Châteaufort.
Tu veux dire : s'intitulaient ?
Gareau.
Oui, oui, sin, sin … héla qui se faisaient comme vous
dites. Vela tout comme il le défrinchait. Je ne sais pus où
j'en sis, vous me l'avez fait pardre.
Châteaufort.
Tu parlais du nom de ces Livres.
Gareau.
Ces livres donc, pis que Livres y a. Ouai ? Ha ! je sais bian ; Oul
y avet des Amas de Gaules, des Cadets de Tirelire, et des Aînés
de Vigiles.
Châteaufort.
Il faut dire, mon grand ami des Amadis de Gaule, des Décades
de Tite-Live, des Énéides de Virgile. Mais poursuis.
Gareau.
Oh ! par le sangué va-t'en charcher tes poursuiveux ! Aga qu'il
est raisonnabe aujourd’hi, il a mangé de la soupe à
neuf heures. Et si je ne veux pas dire comme ça moi ? Tanquia
qu'à la parfin je nous en revinsmes. Il apportit de ce pays-là
tant de guiamans rouges, des Hemoroïdes vartes, et une grande
épée qui atteindret d'ici à demain. C'est à
tout ces farrements que ces mangeux de petits enfans se batont en
deuil. Il apportit itou de petits engingorniaux remplis de naissance,
à celle fin de conserver, ce feset-il, l'humeur ridicule, à
celle fin, se feset-il, de vivre aussi longtemps que Maquieu Salé.
Tenez n'avons point vu Nique-douille, qui ne sauret rire sans montrer
les dants ?
Châteaufort.
Je ne ris pas de la vertu de tes essences.
Gareau.
O gnian, sachez que les naissances ont de marveilleuses propretés
(Il le frappe) ; C'est un certain oignement dont les Ancians s'oignient
quand ils étient morts, dont ils vivient si longuement. Mais,
morgué, il me viant de souvenir que vous vouliais tantôt
que je vous disi le nom de ces Livres. Et je ne veux pas moi ; et
vous êtes un sot dres là ; et testigué, ous êtes
un inorant là-dedans. Car, ventregué, si vous êtes
un si bon diseux, morgué, tapons-nous donc la gueule comme
il faut. Dame, il ne faut point tant de heure pour faire un quartron
; Et quien et vela pour toi !
Châteaufort.
Ce coup ne m'offense point, au contraire il publie mon courage invincible
à souffrir. Toutefois afin que tu ne te rendes pas indigne
de pardon par une seconde faute, encore que ce sait ma coutume de
donner plutôt un coup d'épée qu'une parole, je
veux bien te dire qui je suis. J'ai fait en ma vie septante mille
combats, et n'ai jamais porté botte qui n'ait tué sans
confession. Ce n'est pas que j'aie jamais ferraillé le fleuret,
je suis adroit la grâce à Dieu ; et partant la science
que j'ai des armes, je ne l'ai jamais apprise que l’épée
à la main. Mais que cet avertissement ne t'effraie point ;
je suis tout cœur, et il n'y a point par conséquent de
place sur mon corps où tu puisses adresser tes coups sans me
tuer. Sus donc, mais gardons la vue, ne portons point de même
temps, ne poussons point de près, ne tirons point de seconde
: Mais vite, vite, je n'aime pas tant de discours ; Mardieu ! depuis
le temps je me serais mis en garde, j'aurais gagné la mesure,
je l'aurais rompue, j'aurais surpris le fort, j'aurais pris le temps,
j'aurais coupé sous le bras, j’aurais marqué tous
les battements, j'aurais tiré la flanconade, j’aurais
porté le coup de dessous, je me serais allongé de tierce
sur les armes, j'aurais quarté du pied gauche, j'aurais marqué
feinte à la pointe et dedans et dehors, j'aurais estramaçoné,
ébranlé, empiété, engagé, volté,
porté, paré, riposté, carté, passé,
désarmé, et tué trente hommes.
Gareau.
Vramant, vramant, vela bian la Musicle de Saint-Innocent, la pus grande
piqué du monde. Quel embrocheux de Limas !
(Il le frappe encore) : Et quien, quien, vela encore pour t'agacer.
Châteaufort
(Gareau le frappe.) je ne sais, Dieu
me damne, ce que m'a fait ce maraud, je ne me saurais fâcher
contre lui. (Il le frappe encore.) Foi
de Cavalier, cette gentillesse me charme. Voilà le faquin du
plus grand cœur que je vis jamais. (Gareau
le frappe encore) Il faut nécessairement, ou que ce
bélître sait mon Fils ; ou qu'il sait Démoniaque
(Il est frappé derechef). D'égorger
mon fils à mon escient, je n'ai garde ; de tuer un possédé
j'aurais tort, puisqu'il n'est pas coupable des fautes que le Diable
lui fait faire. Toutefois, ô pauvre Paysan, sache que je porte
à mon côté la Mère nourrice des Fossoyeurs
; que de la tête du dernier Sophy, je fis un pommeau à
mon épée ; que, du vent de mon chapeau, je submerge
une Armée navale ; et que qui veut savoir le nombre des hommes
que j'ai tué, n'a qu'à poser un 9, et tous les grains
de sable de la mer ensuite qui serviront de Zéros (Il
est encore battu). Quoi que tu fasses, ayant protesté
que je gagnerais cela sur moi même (Il
est encore battu) de me laisser battre une fais en ma vie,
il ne sera pas dit qu'un maraud comme toi me fasse changer de résolution.
(Gareau se retire en un coin du Théâtre,
et le Capitan demeure seul.) Quelque faquin de cœur bas,
et ravalé, aurait voulu mesurer son épée avec
ce vilain ; mais moi qui suis Gentilhomme, et Gentilhomme d'extraction,
je m'en suis fort bien su garder. Il ne s'en est cependant quasi rien
fallu que je ne l'aie percé de mille coups, tant les noires
vapeurs de la bile offusquent quelquefois la clarté des plus
beaux Génies. En effet j'allais tout massacrer : je jure donc
aujourd’hui par cette main, cette main dispensatrice des Couronnes
et des Houlettes, de ne plus dorénavant recevoir personne au
combat, qu'il n'ait leu devant moi sur le pré ses Lettres de
Noblesse ; et pour une plus grande prévoyance, je m'en vais
faire promptement avertir Messieurs les Maréchaux qu'ils m'envoient
des Gardes pour m'empêcher de me battre ; car je sens ma colère
qui croît, mon cœur qui s'enfle, et les doigts qui me démangent
de faire un homicide. Vite,vite, des Gardes, car je ne réponds
plus de moi : Et vous autres Messieurs qui m'écoutez, allez
m'en quérir tout à l'heure, ou par moi tantôt
vous n'aurez point d'autre lumière à vous en retourner,
que celle des éclairs de mon sabre, quand il vous tombera sur
la teste ; (Gareau revenant le frappe encore
et le Capitan s'en va.) Et la raison, est que je vais, si je
n'ai un Garde, souffler d'ici le Soleil dans les Cieux comme une chandelle.
je te massacrerais, mais tu as du cœur, et j'ai besoin de soldats.
II, 3 - GRANGER, MANON, GAREAU, FLEURY
Manon.
Quel démêlé donc, mon pauvre jean, avais tu avec
ce Capitaine ?
Gareau.
Aga, ou me venet ravodé de sa Philosophie. Ardé, tenez,
c'est tout fin dret comme ce grand Cocsigrue de Monsieu du Meny ;
vous savez bian? qui avet ces grands penaches quand je demeurais chez
Mademoiselle de Carnay. Dame pelamor qu'oul étet brave comme
le temps, qu'oul luiset dans le moulé, qu'oul jargonet par
écousse des Ânes à Batiste, des Pères-Paticiers
; il velet que je l'y fisiesmes tretous l'obenigna. Pelamor, itou,
à ce que suchequient les médiseux, qu'avec Mademoirelle
notre Metraisse, il boutet cety-ci dans cety-là (ce n'est pas
ce nonobstant, comme dit l'autre, pour ce chore-là, car ardé
bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée). Mais
par la morguoi sphesmon, c'étet un bel oisiau pour torner quatre
broches ; et pis étou l'en marmuset qu'oul étet un tantet
tarabusté de l'entendement. Bonnefy la barbe l'y étet
venue devant eune bonne Ville ; ol lui étet venue devant Sens.
Ce jean qui de tout ce mêle, il y a déjà une bonne
écousse da, s'en venit me ramener avos les échegnes
eune houssene de dix ans. Vartigué je n'êtes pas Gentizome
pour me battre en deuil, mais… O donc c'étet Mademoirelle
notre Métraisse qui m'avet loué et stanpandant il voulut,
ce dit-il, me faire, ce dit-il, enfiler la porte. "Oh ! ce me
fit-il, je te ferai bien enfiler la porte, ce fit-il." Guian
cette parole-là me prenit au cœur. "O par la morguoy,
ce l'y fis-je, vous ne me ferais point enfiler la porte ; et pis au
fons, ce l'y fis-je, c'est Mademoirelle qui m'a loüé :
si Mademoirelle veut que je l'enfile, je l'enfilerai bian, mais non
pas pour vous."
Granger.
Or çà, notre Gendre, mettons toutes querelles sous le
pied et donnons leur d'un oubli au travers les hypocondres. Si l’Hyménée
porte un flambeau, ce n'est pas celui de la Discorde ; Il doit allumer
nos cœurs, non pas notre fiel : C'est le sujet qui nous assemble
tous. Voilà ma fille qui voudrait déjà qu'on
dit d'elle et de vous “Sub, super, in, subter, casu junguntur
utroque, in vario sentsu”.
MANON.
Mon Père, je ne suis pas capable de former des souhaits, mais
de seconder les vôtres : Conduisez ma main dans celle que vous
avez choisie, et vous verrez votre fille d'un visage égal,
ou descendre, ou monter.
Granger. Rien donc ne nous empêche plus de conclure cet accord,
aussitôt que nous saurons les natures de votre bien.
Fleury. Là donc, ne perdons point de temps.
Granger. Vos facultés consistent-elles en rentes, en maisons,
ou en meubles ?
Gareau. Dame oui, j'ai très-bian de tout ça, par le
moiyan d'un héritage.
Granger. Qu'on donne promptement un siège à Monsieur.
Manon, saluez votre mari. Cette succession est-elle grande ?
Gareau. Elle est de vint mille francs.
Granger. Vite, Paquier, qu’on mette le couvert !
Gareau.(Il se met dans une Chaise.) Là, là, vous moquez-vous,
rabusez votre bonnet ; entre nous autres, il ne faut point tant de
fresmes ni de simonies. Hé ! qu'es-ce donc ? Notre-dinse, n'en
diret que je ne nous connaissiens plus. Quoi, ous avez bouté
en obliviance de quand ous esquiais au Chaquiau ? Parguene, alez,
ous n'esquiais qu'un petit Navet en ce temps-là, ous êtes
à cette heure ci eune Citrouille bian grosse. Vrament, laissez
faire, je pense que Guieu marci, j'avons bian sarmoné de vous,
feu notre mainagere et moi. Si vous étet venu des cornes toutes
les fois que les oreilles vous ont corné (ce que j'en dis pourtant
ce n'est pas que j'en parle, ce crois-je bian qu'ous en avez assez
sans nous). Tanquia que, ô ! donc, pour revenir à notre,conte,
jernigoi j'équiesmes tous deux de méchantes petites
varmeines. J'alliesmes vreder avaux ces bois. Et y à propos,
ce biau marle qui sublet si finement haut ; hé bian regardez,
ce n'étet que le Clocu Fili Davi ! Ous esquiais un vrai jui
d'Avignon en ce temps-là : Ous équiais trejours à
pandiller entour ces cloches, et y à sauter comme un Maron.
Oh bian, mais ce n'est pas le tout que des choux, il faut de la graisse.
Granger. Avez-vous ici les Contrats acquisitoires de ces héritages-là
?
Gareau. Nanain vramant, et si l'on ne me les veut pas donner ; mais
je me doute bian de ce qu'oul y a. Testigué, je m'amuse bian
à des papiers, moi. Hé ! ardé, tous ces brinborions
de Contrats, ce n'est que de l'écriture qui n'est pas vraie,
car ol n'est pas moulée. Ho bian, acoutez la, c'est eune petite
sussion qui est vramant bian grande da, de Nicolas Girard ; hé
là, le père de ce petit Louis Girard qui étet
si semillant ; ne vous sauriais-vous recorder ? C'est ly qui s'alit
neger à la grand Mare. O bian son père est mort, et
si je l'avons conduit en tare, s'il a plu à Guïeu, sans
repruche, comme dit l'autre. Ce pauvre Guiebe étet allé
dénicher des Pies sur l'Orme de la comère Massée
; Dame, comme oul étet au Copiau, le vela bredi, breda, qui
commence à griller tout avaux les branches, et cheit eune grande
escousse, pouf, à la renvarse. Guieu benit la Cresquianté,
je crois que le cœur l'y escarbouillit dans le ventre, car oul
ne sonit jamais mot, ne grouillit, sinon qu'oul grimonit en trépassant:
«Guiebe set de la Pie, et des Piaux!” O donc ly il étet
mon Compère et sa femme ma Comère. Or ma Comère,
pis que Comère y a, auparavant que d'avoir épousé
mon Compère, avet épousé en preumières
noces, le Cousin de la Bru de Piare Olivier, qui touchet de bian près
à Jean Henault, de par le Gendre du Biaufrère de son
Onque. Or cely-ci, retenez bian, avet eu des enfants de Jaquelaine
Brunet qui mourirent sans enfans : Mais il se trouve que le Neveu
de Denis Gauchet avet tout baillé à sa Femme par Contrat
de mariage, à celle fin de frustriser les heriquers de Thomas
Plançon qui devient y rentrer, pis que sa Mère-Grand
n'avet rian laissé aux Mineux de Denis Vanel l'esné
: Or il se trouve que je somes parents en queuque magniere de la Veufve
de Denis Vanel le jeune, et par consequent, ne devons-je pas avoir
la sussion de Nicolas Girard ?
Granger. Mon ami, je fais ouvrir à ma conception plus d'yeux
que n'en eut jamais le Berger gardien de la vache Io, et je ne vois
goutte en votre affaire.
Gareau. O Monsieu, je m'en vas vous l'éclaircir aussi finement
claire, que la voix des enfans de chœur de notre vilage. Acoutez
donc : Il faut que vous sachiais que la Veufve de Denis Vanel le jeune,
dont je sommes parents en queuque magniere, étet fille du second
lit de Georges, Marquiau le Biau-frère de la Sœur du Neveu
de Piare Brunet, dont j'avons tantôt fait mention : Or, il est
bian à clair que si le Cousain de la Bru de Piare Olivier,
qui toucliet de bian pres à Jean Henault, de par le Gendre
du Biau-frère de son Onque, estet Père des enfans de
jaquelaine Brunet trépassez sans enfans, et qu'apres tout ce
tintamare là on n'avet rian laissé aux Mineux de Denis
Vanel le jeune, j'y devons rentrer, n'est-ce pas ?
Granger. Paquier, repliez la nappe, Monsieur n'a pas le loisir de
s'arrêter. Ma foi, beau Sire, depuis le jour que Cupidon ségregea
la Lumière du Chaos, il ne s'est point vu sous le Soleil un
démêlé semblable. Dédale et son Labyrinthe
en ont bien dans le dos. je vous remercie cependant de l'honneur qu'il
vous plaisait nous faire : Vous pouvez promener votre Charrue ailleurs
que sur le champ virginal du ventre de ma Fille.
MANON. Les Valets de la Feste vous remersissont.
Fleury. Vous avez bon courage, mais les jambes vous faillent.
Gareau. Ma foi voire ; Aussi bian n'en velay-je pus. J'aime bian mieux
eune bonne grosse Mainagere qui vous travaille de ses dix doits, que
non pas de ces Madames de Paris qui se fesont courtiser des Courtisans.
Vous verrais ces Galouriaux tant que le jour est long, leur dire,
Mon cœur, Mamour ; Parci, Parla ; je le veux bian, Le veux-tu
bian ? Et pis c'est à se sabouler, à se patiner, à
plaquer les mains au commencement sur les joues, pis sur le cou, pis
sur les tripes, pis sur le brinchet, pis encore pus pas, et ainsi
le vitse glisse. Stanpendant moi qui ne veux pas qu'on me fasse des
Trogedies, si j'avouas treuvé queuque Ribaut licher le morviau
à ma femme, comme cet affront-là frappe bian au cœur,
peut-être que dans le desespoir je m'emporteroüas à
jeter son chapiau par les frenestres, pis ce seret du scandale ; Tigué
queuque gniais !
Granger. O espérances futiles du concept des humains ! De même
les Chats tu ne flattes que pour égratigner, Fortune malicieuse
!
II, 4 - CORBINELI, GRANGER, PAQUIER
Corbineli. Elle n'est pas seulement malicieuse, elle est enragée.
Hélas ! tout est perdu, votre Fils est mort.
Granger. Mon Fils est mort l Es-tu hors du sens ?
Corbineli. Non, je parle sérieusement : Votre Fils à
la vérité n'est pas mort, mais il est entre les mains
des Turcs.
Granger. Entre les mains des Turcs ? Soutiens-moi, je suis mort.
Corbineli. A peine étions nous entrés en bateau pour
passer de la porte de Nesles au Quai de l'École…
Granger. Et qu'allais tu faire à l'école, Baudet ?
Corbineli. Mon Maître s'étant souvenu du commandement
que vous lui avez fait, d'acheter quelque bagatelle qui fut rare à
Venise, et de peu de valeur à Paris, pour en régaler
son Oncle ; s'était imaginé qu'une douzaine de Cotrets
n'étant pas chers, et ne s'en trouvant point par toute l'Europe
de mignons comme en cette Ville, il devait en porter là : C'est
pourquoi nous passions vers l'école pour en acheter ; mais
à peine avons-nous éloigné la côte, que
nous avons esté pris par une Galère Turque.
Granger. Hé ! de par le Cornet retors de Triton Dieu Marin
qui jamais ouit parler que la Mer fut à Saint-Cloud ? qu'il
y eut des galères, des pirates, ni des écueils ?
Corbineli. C'est en cela que la chose est plus merveilleuse. Et quoi
que l'on ne les aie point vus en France que cela, que sait-on s'ils
ne sont point venus de Constantinople jusques ici entre deux Eaux
?
Paquier. En effet, Monsieur, les Topinambours qui demeurent quatre
ou cinq cents lieues au delà du monde, vinrent bien autrefois
à Paris ; et l'autre jour encore les Polonais enlevèrent
la Princesse Marie en plein jour à l'Hôtel de Nevers,
sans que personne osât branler.
Corbineli. Mais ils ne se sont pas contentez de ceci, ils ont voulu
poignarder votre Fils...
Paquier. Quoi, sans confession ?
Corbineli. S'il ne se rachetait par de l'argent.
Granger. Ah ! les misérables ! c'était pour incuter
la peur dans cette jeune poitrine.
Paquier. En effet, les Turcs n'ont garde de toucher l'argent des Chrétiens,
à cause qu'il a une Croix.
Corbineli. Mon Maître ne m'a jamais pû dire autre chose,
sinon: “Va-t'en trouver mon Père, et lui dis...”
Ses larmes aussitôt suffoquant sa parole, m'ont bien mieux expliqué
qu'il n'eut su faire, les tendresses qu'il a pour vous...
Granger. Que Diable allez faire aussi dans la Galere d'un Turc ? D'un
Turc ! “Perge.”
Corbineli. Ces écumeurs impitoyables ne me voulaient pas accorder
la liberté de vous venir trouver, si je ne me fusse jeté
aux genoux du plus apparent d'entre eux. “Hé ! Monsieur
le Turc, lui ai-je dit, permettez-moi d'aller avertir son Père,
qui vous envoyera tout à l'heure sa rançon.”
Granger. Tu ne devais pas parler de rançon, ils se seront moqués
de toi.
Corbineli. Au contraire ; A ce mot, il a un peu rasséréné
sa face. “Va, m'a-t-il dit ; mais si tu n’es ici de retour
dans un moment, j'irai prendre ton Maître dans son Collége,
et vous étranglerai tous trois aux antennes de notre Navire.”
J'avais si peur d'entendre encore quelque chose de plus fâcheux,
ou que le Diable ne me vint emporter estant en la compagnie de ces
excommuniés, que je me suis promptement jeté dans un
Esquif pour vous avertir des funestes particularités de cette
rencontre.
Granger. Que Diable aller faire dans la Galère d'un Turc ?
Paquier. Qui n'a Peut-être pas esté à confesse
depuis dix ans.
Granger. Mais penses-tu qu'il soit bien résolu d'aller à
Venise ?
Corbineli. Il ne respire autre chose.
Granger. Le mal n'est donc pas sans remède. Paquier, donne-moi
le réceptable des instruments de l'Immortalité “Scriptorium,
scilicet».
Corbineli. Qu'en désirez-vous faire ?
Granger. Écrire une Lettre à ces Turcs.
Corbineli. Touchant quoi ?
Granger. Qu'ils me renvoient mon fils, parce que j'en ai affaire.
Qu'au reste il doivent excuser la jeunesse qui est sujette à
beaucoup de fautes ; et que s'il lui arrive une autrefois de se laisser
prendre, je leur promets foi de Docteur, de ne leur en plus obtondre
la faculté auditive.
Corbineli. Ils se moqueront par ma foi de vous.
Granger. Va-t'en donc leur dire de ma part, Que je suis près
de leur répondre par-devant Notaire, Que le premier des leurs
qui me tombera entre les mains, je le leur renverrai pour rien. (Ha
! que Diable, que Diable, aller faire en cette Galère ?) Ou
dis leur qu'autrement je vais m'en plaindre à la jutice. Sitôt
qu'ils l'auront remis en liberté, ne vous amusez ni l'un ni
l'autre, car j'ai affaire de vous.
Corbineli. Tout cela s'appelle dormir les yeux ouverts.
Granger. Mon Dieu ! Faut-il être ruiné à l'âge
que je suis ? Va-t-en avec Paquier. : prends le reste du teston que
je lui donnai pour la dépense il n'y a que huit jours (Aller
sans dessein dans une galère !). Prends tout le reliquat de
cet pièce. (Ha ! malheureuse géniture, tu me coûtes
plus d'or que tu n'es pesant.). Paie la rançon et ce qui restera,
emploie-le en œuvres pies (Dans la galère d'un Turc !).
Bien, va-t'en. (Mais misérable, dis-moi, que Diable allais-tu
faire dans cette galère ?). Va prendre dans mes armoires ce
pourpoint découpé que quitta feu mon père l'année
du grand Hiver.
Corbineli : A quoi bon ces fariboles ? Vous n'y êtes pas, il
faut tout au moins cent pistoles pour sa rançon.
Granger. Cent pistoles ! Ha ! mon fils, ne tient-il qu'à ma
vie pour conserver la tienne ? mais cent pistoles !... Corbineli va-t'en
lui dire qu'il se laisse pendre sans dire mot ; cependant qu'il ne
s'en afflige point, car je les en ferai bien repentir.
Corbineli : Mademoiselle Genevote n'était pas trop sotte, qui
refusait tantôt de vous épouser, sur ce que l'on assurait
que vous étiez d'humeur, quand elle serait esclave en Turquie,
de l'y laisser.
Granger. ; Je les ferai mentir... S'en aller dans la galère
d'un Turc ! Hé ! quoi faire, de par tous les diables, dans
cette galère ? Ô galère, galère, tu mets
bien ma bourse aux galères !
II, 5 - PAQUIER, CORBINELI
Paquier. Voilà ce que c'est que d'aller aux Galeres. Qui Diable
le pressait ? Peut-être que s'il eut eu la patience d'attendre
encore huit jours, le Roi l'y eut envoyé en si bonne compagnie,
que les Turcs ne l'eussent pas pris.
Corbineli. Notre “Domine” ne songe pas que ces Turcs me
dévoreront.
Paquier. Vous êtes à l'abri de ce côté-là,
car les Mahométans ne mangent point de Porc.
II, 6 - GRANGER, CORBINELI, PAQUIER
Granger. (Granger. revient lui donner une bourse, et s'en retourne
même temps). Tiens, va-t'en, emporte tout mon bien.
II, 7 - CORBINELI, (CHARLOT)
CORBINELI (Frappant à la porte de La Tremblaye .) Monjoye Saint-Denis
; Ville gagnée, “Accede” Granger. le jeune, “accede”.
O le plus heureux des hommes ! ô le plus chéri des Dieux
! Tenez, prenez, parlez à cette bourse, et lui demandez ce
que je vaux.
Charlot. Allons vite, allons inhumer cet argent, mort pour mon Père,
au coffre de Mademoiselle Genevote : Ce sera de bon cœur, et
sans pleurer, que je rendrai les derniers devoirs à ce pauvre
trépassé ; Et cependant admirons la médisance
du peuple qui jurait que mon Père bien loin de consentir au
mariage de Mademoiselle Genevote et de moi, prétendait lui-même
à l'épouser, et voici que pour découvrir l'imposture
des calomniateurs, il envoie de l'argent pour faire les frais de nos
cérémonies.
II, 8 - GRANGER, PAQUIER
Granger. Fortune, ne me regarderas-tu jamais qu'en rechignant ? Jamais
ne riras-tu pour moi ?
Paquier. Ne savez-vous pas qu'elle est sur une roue, Damoiselle Fortune
? Elle serait bien ladre d'avoir envie de rire. Mais, Monsieur assurément
que vous êtes ensorcelé.
Granger. As-tu quelquefois entendu frétiller sur la minuit
dans ta chambre quelque chose de noir ?
Paquier. Vrament, vrament, Tantôt j'entends traîner des
chaînes à l'entour de mon lit ; tantôt je sens
coucher entre mes draps une grande masse lourde ; tantôt j'aperçois
à notre Atre une Vieille toute ridée se graisser, puis
à califourchon sur un balai s'envoler par la cheminée
; Enfin je pense que notre Collége est l’icon, le Prototype,
et le Père-grand du Château de Bicêtre.
Granger. Il serait donc à propos, ce me semble, de prendre
garde à moi. Quelque Incube pourrait bien venir habiter avec
ma fille, et pis encore, butinant les reliques de mon chétif
et malheureux “Gaza”. Ma foi pourtant, Diables follets,
si vous attendez cela pour dîner, vous n'avez qu'à dire
Grâces : je m'en vais faire prendre à toutes mes Chambres
chacune une médecine d'eau bénite. Ils pourraient bien
toutefois me voler d'un côté, quand je les conjurerais
de l'autre. N'importe : Paquier, va-t'en chercher sous mes grandes
armoires un vieux Livre de Plain-chant ; déchire-le par morceaux,
et en attache un feuillet à chaque avenue de ma Chambre, comme
aux portes, aux fenêtres, à la cheminée ; et principalement
enduis en un certain coffre fort, fidèle dépositaire
de mon magasin. Écoute, écoute, Paquier, il vient de
me souvenir que les Démons s'emparent des Trésors égarés
ou perdus : De peur que quelqu'un d'eux ne vienne à se méprendre,
souviens-toi bien d'écrire sur la pièce de game qui
couvre la serrure, mais en gros caractères : “Il n'est
égaré ni perdu, car je sais bien qu'il est là”.
je me veux divertir de ces pensées mélancoliques ; Ces
imaginations sépulcrales usent bien souvent l'âme auparavant
le corps. Paquier. “adesto” : Va-t'en au logis de ma toute
belle Navre-cœur. Souhaite lui de ma part le bon jour qu'elle
ne me donne pas : Parle lui avantageusement de mon amour : Et sur
tout ne l'entretiens que de Feux, de Charbons et de Traits. Va vite,
et reviens m'apporter la réponse.
II, 9 - PAQUIER, GENEVOTE
PAQUIER, seul. De Feux, de Charbons, et de Traits : Cela n'est pas
si aisé qu'on dirait bien.
GENEVOTE, arrivant. Comment se porte ton Maître, Paquier. ?
Paquier. Il se porte comme se portait Saint Laurent sur le Gril :
roussi, noirci rôti, et tout cela par Feu.
GENEVOTE. Je ne sais pas s'il souffre ce que tu dis ; mais je te puis
assurer que du jour qu'il commença de m'aimer, je commençai
de mériter la Couronne du Martyre. O ! Paquier, fidèle
témoin de ma passion, dis à ton Maître, que sa
chère et malheureuse Genevote, verse plus d'eau de ses yeux,
que sa bouche n'en boit, qu'elle soupire, autant de fais qu'elle respire,
et que...
Paquier. Mademoiselle, je vous prie, laissons là toutes ces
choses ; parlons seulement de ce dont mon Maître m'a commandé
de vous entretenir. Dites-moi, avez-vous beaucoup de bois pour l'Hiver
? car mon Maître ne peut se passer de Feu.
GENEVOTE. Sans mentir, j'aurais bien le cœur de roche, s'il n'était
pénétrable aux coups des perfections de ton Maître.
Paquier. Bon Dieu, quel Coq-à-l'âne l Répondez-moi
catégoriquement ; N'avez-vous jamais vu de Feu Saint Elme ?
GENEVOTE. Je ne sais de quoi tu me parles ; je voudrais seulement
que Monsieur Granger...
Paquier. Vous ne savez donc pas que votre fréquentation a rempli
mon Maître de Feu sauvage ?
GENEVOTE. Mon pauvre Paquier, si tu m'aimes, je te supplie entretiens-moi
d'autre chose ; parle-moi de l'amour que ton Maître me porte.
Paquier. Ce n'est pas là ce dont j'ai à vous parler.
Mais à quoi Diable vous sert de tourner ainsi la truie au foin
? Dites-moi donc, ferez-vous cette année du feu Grégeois
à la Saint jean ?
GENEVOTE. Plût à Dieu que je pusse découvrir ma
flamme à ton Maître sans l'offenser, car je brûle
pour lui...
Paquier. Ha, bon cela.
GENEVOTE. D'une amour si violente que je souhaiterais qu'une moitié
de lui devint une moitié de moi-même : mais la glace
de son cœur...
Paquier. Hé bien, ne voilà pas toujours quitter notre
propos ? Et tout cela de peur que votre âme ne prenne feu parmi
tant d'autres : Mais ma Foi il n'en ira pas ainsi. Il y a trais Feux
dans le Monde, Mademoiselle : Le premier est le Feu Central ; le second,
le Feu Vital ; et le troisième, le Feu élémentaire.
Ce premier en a trais sous soi qui ne différent que par les
Accidents. le Feu de Collision, le Feu d'Attraction, et le Feu de
Position.
GENEVOTE. As-tu fait dessein de continuer tes extravagances jusques
au Bout du jugement ?
Paquier. Mais vous-même, avez-vous fait dessein de me faire
enrager jusques à la fin du Monde ? Vous me venez parler de
l'amour que vous portez à mon Maître : voilà de
belles sottises ; ce n'est pas cela qu'on vous demande. Je veux seulement
que vous sachiez que Monsieur Granger. n'est qu'un Feu Follet depuis
qu'il vous a vue ; que bientôt aussi bien que lui vous arderez,
s'il plaît à Dieu, du Feu S. Antoine, et que... Mais
où Diable pêcher de nouveau Feu ? Ha ! par ma foi j'en
tiens Mademoiselle, Feu votre Père et Feu votre Mère,
avaient-ils fort aimé Feu leurs parents ? car Feu le Père
et Feu la Mère de Monsieur Granger. avaient chéri passionnément
Feu les Trépassez ; et je vous jure que le Feu est une chose
si inséparable de mon Maître, qu'on peut dire de lui
(quoi qu'il sait plein de vie) : Feu le pauvre Monsieur Granger. Principal
du College de Beauvais. Or çà il me reste encore les
Charbons et les Traits.
GENEVOTE. je souhaiterais autant de science qu'en a ton Maître,
pour répondre à son Disciple.
Paquier. O ! Mademoiselle, je vous souhaiterais, non pas autant de
science, mais autant de Charbons de peste, et de clous qu'il en a.
Quoi ! vous en riez ? Et je vous proteste moi, qu'à force de
brûler, il s'est tellement noirci le corps, que si vous le voyiez,
vous le prendriez plus tôt pour un grand charbon que pour un
Docteur. J'en suis maintenant aux Traits.
GENEVOTE. Tu lui pourras témoigner combien je l'aime, si tu
l'as compris par mes discours ; et cependant je suis bien assurée
que son affection n'est pas réciproque.
Paquier. Pour cette particularité, Mademoiselle, vous avez
tort de vous mettre en peine ; car il proteste tout haut de se ressentir
des traits que vous lui jouez ; de réverberer sur vous les
traits dont vous le navrez ; et de peur que par trait de temps, les
traits de votre visage. ne soient offensés des traits de la
Mort, il vous peint avec mille beaux traits d'esprit, dans un Livre
intitulé : “La très-belle, très-parfaite,
et très-accomplie Genevote, par son très-humble, très-obéissant
et très-affectionné serviteur, Granger.”
GENEVOTE. Tu diras à ton Maître que j'étais venue
ici pour le voir ; mais que l'arrivée de ce capitaine m'a fait
en aller. Je reviendrai bientôt ; Adieu.
II, 10 - Châteaufort, PAQUIER
Châteaufort. Hé l mon Dieu, Messieurs, j'ai perdu mon
Garde, Personne ne l'a-t-il rencontré ? Sans mentir j'en ferai
reproche à la Connétablie, d'avoir fié à
un jeune Homme, la garde d'un Diable comme moi. Si j'allais maintenant
rencontrer ma partie, que serait-ce ? Il faudrait s'égorger
comme des bêtes farouches. Pour moi, encore que je sais vaillant,
je ne suis point brutal. Ce n'est pas que je craigne le combat, au
contraire, c'est le pain quotidien que je demande à Dieu tous
les jours en me levant. On le verra, on le verra ; car, par la Mort,
aussitôt que j'aurai retrouvé ce Garde qui me gardait,
je proteste de désobéir à quiconque, hormis à
ce pauvre Garde, me voudrait détourner de tirer l'épée.
Hola, Garde-Mulet, ne l'as-tu point vu passer, mon Garde ? C'est un
Garde que les Maréchaux de France m'ont envoyé pour
m'empêcher de faire un Duel le plus sanglant qui jamais ait
rougi l'herbe du Pré aux Clercs. Ventre, que dira la Noblesse
de moi, (quand elle saura que je n ai pas eu le soin de bien garder
mon Garde ? O ! toi donc, malheureux petit homme, va-t'en signifier
à tous les Braves qu'ils aient à me laisser en patience
dorénavant, pour ce qu'encore que mon Garde ne sait pas ici,
je suis sensé comme l'ayant. je lui donnais deux pistoles par
jour ; et si je le puis retrouver, je promets à mon bon Ange
un Cierge blanc de dix livres, et à lui, de lui donner par
jour quatre pistoles, au lieu de deux : Enfin je le rendrai si content
de moi, qu'il ne souffrira pas que je m'échappe de lui, ou
ce sera le plus ingrat homme du monde.
Paquier. Hé bien, Monsieur, qu'importe, puis que vous voulez
tuer votre ennemi, que ce Garde vous ait abandonné ? Vous pouvez
à cette heure vous battre sans obstacle.
Châteaufort. O ! Chien de Myrmidon, Chien de Filou, Chien de
Grippe-manteau, Chien de Traîne-gibet, que tu es brute en matière
de démêlés ! Où sera donc la foi d'un Cavalier
? Quoi, tu te figures que je sais si peu sensible à l'honneur,
que de me résoudre à tromper lâchement, perfidement,
traîtreusement, la vigilance d'un honnête homme qui me
gardait, et qui à l'heure que je parle, ne s'attend nullement
que je me batte ? Ah ! plutôt le Ciel échappe à
ses liens pour tomber sur ma tête. Moi aggraver la faute d’un
imprudent, par une plus grande ! Si je pensais qu'un seul homme se
le fut imaginé, pour me venger d'un Individu sur toute l’Espèce,
j'envoierais défendre au Genre Humain d'être vivant dans
trois jours.
Paquier. Adieu, adieu.
Châteaufort. Va toi-même à Dieu, poltron, et lui
dis de ma part, que je lui vais envoyer bientôt tout ce qui
reste d'hommes sur la Terre.
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE - GRANGER, PAQUIER
Paquier.
Car par les Feux je l'ai brûlée, par les Charbons je
l'ai entêtée, et par les Traits je l'ai percée.
Granger.
Ha ! Paquier, tu t'es aujourd'hui surpassé toi-même.
N'espère pas toutefois de Lauréole condigne à
cet exploit, un tel service mérite des Empires, et la Fortune
cette ennemie de la Vertu, ne m'en a pas donné : Mais viens
chez ma Maîtresse me voir entrer dans la Place dont tu m'as
ouvert la brèche.
Paquier.
Ne courez point si vite ; vous cherchez votre âne quand vous
êtes dessus. Ne vous ai-je pas dit qu'elle vous doit venir trouver
ici ?
Granger.
(Il ouvre un grand Bahut, d'où il tire de vieux habits, avec
un miroir etc.) Il m'en souvient : Je n'ai donc plus qu'à choisir
lequel me siéra le mieux de mes habits Pontificaux. O ! Déesse
Paphiene, sais-moi en aide et confort en cette mienne tribulation.
Et vous, sacrez haillons de mes Ancêtres qui ne gagnez des crottes
qu'aux bons jours, vous qui n'avez point vu le jour depuis celui du
mariage de mon Bisaïeul, qu'il n'y ait sur votre Texte, tache,
trou, balafre, ou déchirure, qui ne reçoive un sanglot,
une larme, et une quérimonie particulière. Amour, flamme
folette, qui n'est jamais qu'au bord d'un précipice ; Ardent
qui brilles pour nous éblouir ; feu qui brûles, et ne
consumes point ; Guide aveugle qui crèves les yeux à
ceux que tu conduis ; Bourreau qui fait rire en tuant ; Poison que
l'on boit par les yeux ; Assassin que l'Ame introduit dans sa maison
par les fenêtres ; Amour, petit Poupard, c'est à tes
côtes douillettement frétillards, que je viens perager
les reliques de la journée. Plantons nous diamétralement
devant ce chef-d'œuvre Vénitien, et faisons avec un compte
exact la revue de tous les traits de mon visage. Que le poil de ma
barbe qui paraîtra hors d'œuvre soit châtié
comme un passe-volant. Essayons quel personnage il nous siéra
mieux de représenter devant elle, de Caton, ou de Momus. je
tâche à rire et à pleurer sans intervalle, et
je n'en puis venir à bout. [Il rit et il pleure en même
temps]. Mais que viens-je de voir ? Quand je ris, ma mâchoire
ainsi que la muraille d'une Ville battue en ruine, découvre
à côté droit une brèche à passer
vingt hommes. C'est pourquoi, mon visage, il vous faut styler à
ne plus rire qu'à gauche ; et pour cet effet je vais marquer
sur mes joues de petits points, que je défends à ma
bouche, quand je rirai d'outrepasser. On m'a dit que j'ai la voix
un peu casse, il faut surprendre avec l'oreille mon image en ce Miroir,
avant qu'elle se taise. “je salue très-humblement le
Bastion des Grâces, et la Citadelle des Rigueurs de Mademoiselle
Genevote.” Ai-je parlé trop haut, ou trop bas ? Il serait
bon, ce me semble, d'avoir des Lieux communs tout prêts pour
chaque Passion que je voudrai vêtir. Il faudra faire éclater,
selon que je serai bien ou mal reçu, le Dédain, la Colère
ou l'Amour.
Çà pour le “Dédain” :
“Quoi, tu penserais que tes yeux eussent feru ma poitrine au
défaut de la cuirasse ? Non, non, tes traits sont si doux,
qu'ils ne blessent personne. Quoi, je t'aurais aimée, chétif
égout de concupiscence, Vase de nécessité, Pot
de chambre du sexe masculin ? Hélas ! petite gueuse, regarde-moi
seulement, admire, et te tais.”
Pour la “Colère” :
“O ! trois et quatre fois, Mégère impitoyable,
puisse le Ciel cil courroux ébouler sur ton chef des Hallebardes
au lieu de pluie : puisses-tu boire autant d'Ancre, que ton amour
m'a fait verser de larmes : Puisses-tu cent fois le jour servir aux
Chiens de muraille pour pisser : Enfin puisse la Destinée,
tisser la trame de tes jours avec du Crin, des Chardons et des étoupes.”
Pour l' “Amour” :
“Soleil, principe de ma vie, vous me donnez la mort ; et déjà
je ne serais plus qu'une Ombre vaine et gémissante qui marquerait
de ses pas la rive blême de l'Achéron, si je n'eusse
redouté de faire périr en moi votre amour qui ne doit
pas moins vivre que sa cause. Peut-être, ô belle Tigresse
! que mon chef neigeux vous fait peur : je sais bien aussi, que les
jeunes ont dans les yeux moins de rouge et plus de feu que nous ;
que vous aimez mieux notre bourse au singulier qu'au pluriel ; qu'au
déduit amoureux une Femme est insatiable ; et que si la première
nuit “Optat ut excedat digito”, la seconde nuit elle en
veut “Pede longior uno”. Mais sachez qu'un jour l'âge
ayant promené sa charrue sur les roses et sur les lys de votre
teint, fera de votre front un grimoire en Arabe ; et que jeunes et
vieux sont quotidiennement Epitaphez, à cause que : “Compositum
simplexque modo simili gradiuntur”.
Scène II - GRANGER, PAQUIER, GENEVOTE
Granger.
Mademoiselle, soyez vous venue autant à la bonne heure que
la grâce aux Pendus, quand ils sont sur l'échelle.
Genevote.
Est-ce l'Amour qui vous a rendu criminel ? Vraiment la faute est trop
illustre pour ne vous la pas pardonner. Toute la pénitence
que je vous en ordonne, c'est de rire avec moi d'un petit Conte que
je suis venue ici pour vous faire. Ce Conte toutefois se peut bien
appeler une Histoire, car rien ne fut jamais plus véritable.
Elle vient d'arriver il n'y a pas deux heures au plus facétieux
personnage de Paris ; et vous ne sauriez croire à quel point
elle est plaisante. Quoi, vous n'en riez pas ?
Granger.
Mademoiselle, je crois qu'elle est divertissante au-delà de
ce qui le fut jamais ; Mais...
Genevote.
Mais vous n'en riez pas ?
Granger.
Ha, a, a, a, a.
Genevote.
Il faut avant que d'entrer en matière, vous anatomiser ce Squelette
d'homme et de vêtement, aux mêmes termes qu'un Savant
m’en a tantôt fait la description. Voici l'heure environ
que le Soleil se couche, c'est l'heure aussi par conséquent
que les lambeaux de son manteau se viennent rafraîchir aux étoiles.
Leur Maître ne les expose jamais au jour, parce qu'il craint
que le Soleil prenant une matière si combustible pour le berceau
du Phœnix, ne brûlât et le nid et l'oiseau. Ce manteau
donc, cette cape, cette casaque, cette simarre, cette robe, cette
soutane, ce lange, ou cet habit, (car on est encore à deviner
ce que c'est, et le Syndic des Tailleurs y demeurerait “a quia”)
fait bien dire aux gausseurs, qu'il fait peur aux larrons en leur
montrant la corde. Certains Dogmatistes disent avoir appris par tradition,
qu'il fut apporté du Caire où on le trouva dans une
vieille Cave, à l'entour de je ne sais quelle Momie, sous les
saintes Masures d'une Pyramide éboulée. A la vérité,
les figures grotesques que les trous, les pièces, les taches
et les filets y composent bizarrement ont beaucoup de rapport avec
les figures Hyeroglifiques des Egyptiens. C'est un plaisir sans pareil,
de contempler ce Fantôme arrêté dans une rue. Vous
y verrez amasser cent Curieux, tous en extase disputer de son origine
: L'un soutenir, que l'Imprimerie ni le papier n'étant pas
encore trouvez, les Doctes y avaient tracé l'Histoire universelle
; et sur cela remontant de Pharamond à César, de Romule
à Priam, de Promethée au premier homme, il ne laissera
pas échapper un filet qui ne sait au moins le symbole de la
décadence d'une Monarchie : Un autre veut que ce sait le Tableau
du Chaos : Un autre la Métempsicose de Pythagore : Un autre
divisant ses guenilles par chapitres, y trouvera l'Alcoran divisé
par Azoarès : Un autre le système de Copernic : Un autre
enfin jurera que c'est le manteau du Prophète Élie,
et que sa sécheresse est une marque qu'il a passé par
le feu : Et moi pour vous blasonner cet écu, je dis qu'il porte
de Sable, engrêlé sur la bordure, aux Lambeaux sans nombre
: Du manteau je passerais aux habits, mais je pense qu'il suffira
de dire, que chaque pièce de son accoutrement est un antique.
Venons de l'étoffe à la doublure, de la gaine à
l'épée, et de la Chasse au Saint ; Traçons en
deux paroles le crayon de notre ridicule Docteur. Figurez-vous un
rejeton de ce fam eux Arbre Cocos, qui seul fournit un pays entier
des choses nécessaires à la vie. Premièrement
en ses cheveux ou trouve de l'huile, de la graisse et des cordes de
Luth : Sa teste peut fournir de corne les Couteliers, et Son front
les Nécromanciens de grimoire à invoquer le Diable :
Son cerveau, d'enclume Ses yeux, de cire, de vernis et d'écarlate
: Son visage, de rubis Sa gorge, de clous Sa barbe, de décrotoires
: Ses doigts, de fuseaux Sa peau, de lime Son haleine, de vomitif
: Ses cotaires, de pois Ses dartres, de farine : Ses oreilles, d'ailes
à moulin : Son derrière, de vent à le faire tourner
: Sa bouche, de four à ban : Et sa personne, d'âne à
porter la Mounée. Pour son Nez il mérite bien une égratignure
particulière. Cet authentique Nez arrive partout un quart d'heure
devant son Maître ; Dix Savetiers de raisonnable rondeur vont
travailler dessous à couvert de la pluie. Hé bien, Monsieur,
ne voilà pas un joli Ganymède ? Et c'est pourtant le
Héros de mon Histoire. Cet honnête homme régente
une classe dans l'Université. C'est bien le plus faquin, le
plus chiche, le plus avare, le plus sordide, le plus mesquin... Mais
riez donc !
Granger.
Ha, a, a, a, a.
Genevote.
Ce vieux rat de Collège a un Fils qui, je pense, est le receleur
des perfections que la Nature a volées au Père. Ce Chiche
penard, ce radoteur…
Granger.
Ah ! malheureux, je suis trahi ! c'est sans doute ma propre histoire
qu'elle me conte. Mademoiselle, passez ces épithètes
; il ne faut pas croire tous les mauvais rapports, outre que la vieillesse
doit être respectée.
Genevote.
Quoi, le connaissez-vous ?
Granger.
Non, en aucune façon.
Genevote.
O bien, écoutez donc. Ce vieux Bouc veut envoyer son Fils en
je ne sais quelle Ville, pour s'ôter un rival ; et afin de venir
à bout de son entreprise, il lui veut faire accroire qu'il
est fou. Il le fait lier, et lui fait ainsi promettre tout ce qu'il
veut : Mais le Fils n'est pas longtemps créancier de cette
fourbe. Comment ? vous ne riez point de ce vieux bossu de ce maussade
à triple étage ?
Granger.
Baste, baste, faites grâce à ce pauvre vieillard !
Genevote.
Or écoutez le plus plaisant. Ce Gouteux, ce Loup-garou, ce
Moine-bourru...
Granger.
Passez outre, cela ne fait rien à l'Histoire,
Genevote.
Commanda à son Fils d'acheter quelque bagatelle pour faire
un présent à son Oncle le Vénitien ; et son Fils
un quart d'heure après lui manda qu'il venait d'être
pris prisonnier par les Pirates Turcs, à l'embouchure du Golfe
des Bons-Hommes ; et ce qui n'est pas mal plaisant, c'est que le bonhomme
aussi-tôt envoya la rançon. Mais il n'a que faire de
craindre pour sa pécune, elle ne courra point de risque sur
la Mer du Levant.
Granger.
Traître Corbineli, tu m'as vendu, mais je te ferai donner la
Salle. Il est vrai, Mademoiselle, que je suis interdit ; Mais jugez
aussi par le trouble de mon visage, de celui de mon âme. L'image
de votre beauté joue incessamment dans mon cœur à
Remue-ménage. Ce n'est pas toutefois du désordre d'un
esprit égaré que je prétends mériter ma
récompense ; c'est de la force de ma passion que je prétends
vous prouver par quatre Figures de Rhétorique : les Antithèses,
les Métaphores, les Comparaisons et les Arguments. Et pour
les déplier, écoutez parler l' “Antithèse”
:
“Si” mais je ne dis point si, il est plus véritable
que la vérité : “Si”, dis-je, l'amère
douceur, et la douce amertume : le poison médicinal et la médecine
empoisonnée, qui partent sans sortir de vous, ô Monstre
indéfectueux, n'embrasaient mon esprit en le glaçant,
et n'y faisaient tantôt vivre, tantôt mourir, un immortel
petit Géant (j'appelle ainsi les flammes visibles dont le plus
grand et le plus petit des Dieux m'échauffe et me fait trembler).
Ou “si” ces aveugles clairvoyants (je veux dire vos yeux,
belle Tigresse, ces innocents coupables) se publiant sans dire mot,
amis ennemis de l'esclave liberté des hommes, n'avaient contraint
volontairement mon génie dans la libre prison de votre sorcière
beauté ; lui qui faisait gloire auparavant d'une fermeté
constante en son inconstance ; “Si”, dis-je, tout cela
n'avait fait faire et défaire à mes pensées beaucoup
de chemin en peu d'espace : “Si” bref vous ne m'aviez
apporté des ténèbres par vos rayons, “je”
n'aurais pas appelé de mon Juge à mon Juge, pour demander
ce que je ne veux pas obtenir ; c'est, pitoyable inhumaine, la santé
mortelle d'une aigre douce maladie, qu'on rendrait incurable si on
la guérissait.
Genevote.
Comment appelez-vous cette Figure-là ?
Granger.
Nos Ancêtres jadis le Baptisèrent “Antithèse”.
Genevote.
Et moi qui la Confirme aujourd’hui, je lui change son nom, et
lui donne celui de Galimatias.
Granger.
Voici la Métaphore et la Comparaison qui viennent à
vos pieds demander audience.
Genevote.
Faites les entrer.
Granger.
Tout ainsi qu'un neigeux Torrent, fier enfant de l'Olympe, quand son
chenu coupeau acravanté d'orages, et courbant sous le faix
des froidureux cotons ; franc qu'il se voit de l'étroite Conciergerie
où le calme le tenait serf, “Qua data porta ruit”,
va ravager insolemment le sein fertile des pierreuses campagnes, et
déshonorant sans vergogne par le gueret champêtre la
perruque dorée de Cerès aux pâles couleurs, fait
brouter ilec le troupeau écaillé, où le coutre
tranchant du ménager Laboureur pieça se promenait ;
Ainsi mes espérances ne pouvant plus tenir contre l'impétuosité
de mon déplaisir, le Huissier de ma tristesse tenant en main
la baguette de mes soupirs, a fait place à la grandeur de mes
douleurs ; j’ai débarricadé mes clameurs, lâché
la bride à mes sanglots, donné de l'éperon à
mes larmes, et fouetté mes cris devant moi. Ils feront bon
voyage, car il me semble que je vois déjà la sentinelle
avancée de votre bonté paraître entre les créneaux
et sur la plate-forme de vos grâces, qui crie à mes soupirs
: “Qui va là” ? Puis, ayant appelé le Caporal
de votre jugement, donné l'alarme au Corps-de-garde de vos
pudicités, demandé le mot du guet à mes soupirs,
les avoir reconnu pour amis, laissé passer à cause dit
paquet de persévérance, et bref les articles de bonne
intention signés de l'Amant et de l'Aimée, voir la Paix
universelle entre les deux États de notre Foi matrimoniale
régner des siècles des siècles.
Genevote.
Amen.
Granger.
Donc pour nous y acheminer soyez comme un Jupiter qui s’apaise
par de l'encens ; je serai comme Alexandre à vous en prodiguer.
Soyez de même que le Lion qui se laisse fléchir par les
larmes ; je serai de même qu'Héraclite à force
de pleurer. Soyez tout ainsi que le Naphte auprès du feu ;
Et je serai tout ainsi que le Mont Etna qui ne saurait s'éteindre.
Soyez ne plus ne moins que le bon Terroir qui rend ce qu'on lui preste
; Et je serai ne plus ne moins que Triptolème à vous
ensemencer. Soyez ainsi que les Abeilles qui changent en miel, les
fleurs ; Et les fleurs de ma Rhétorique, ainsi que celles d'Attique,
se chargeront de Manne. Soyez telle en fermeté que la Remore
qui bride la Nef au plus fort de la tempête ; Et je serai tel
que le Vaisseau de Caligula qui en fut arrêté. “Ne
multus sim”, Soyez à la façon des Trous qui ne
refusent point de mortier ; Et je serai à la façon de
la Truelle qui bouchera votre crevasse.
Genevote.
Vraiment, Monsieur, quoi que vous soyez incomparable, vous n'êtes
pas un homme sans comparaison.
Granger.
Ce n'est pas par la Métaphore seule, pain quotidien des Scholares,
que je prétends capter votre bénévolence : Voyons
si mes arguments trouveront forme à votre pied ; car si ce
contingent Métaphysique avait couru du “Possibile ad
factum”, je jure par toutes les Eaux infernales, par les Palus
trois fois saints du Cocite et du Styx ; par la Couronne de fer de
l'enfumé Pluton, par l'éternel Cadenas du Silence ;
par la Béquille de Vulcain ; bref par l'Enthousiasme prophétique
du Tripier Sibyllin, de vous rendre en beauté, non point la
Déesse Paphienne, mais celle qui fera honte à celle-là.
Et pour en descendre aux preuves, j'argumente ainsi. Du Monde, la
plus belle partie, c'est l'Europe. La plus belle partie de l'Europe,
c'est la France, “Secundum Geographos”. La plus belle
Ville de France, c'est Paris. Le plus beau Quartier de Paris, c'est
l'Université, “Propter Musas”. Le plus beau College
de l'Université, je soutiens à la barbe de Sorbonne,
de Navarre, et de Harcourt, que c'est Beauvais ; et son nom est le
répondant de sa beauté, puis qu'on le nomma Beauvais,
“quasi” beau à voir. La plus belle Chambre de Beauvais
c'est la mienne. “Atqui” le plus beau de ma Chambre, c'est
moi. Ergo, je suis le plus beau du monde. “Et hinc infero”
que vous, Pucelette Mignardelette, Mignardelette Pucelette, estant
encore plus belle que moi, il seroit, je dis “Sole ipso clarius”,
que vous incorporant au Corps de l'Université en vous incorporant
au mien, vous seriez plus belle que le plus beau du monde.
Genevote.
Vraiment si j'avais dormi une nuit auprès de vous, je serais
docte comme Hésiode pour avoir dormi sur le Parnasse.
Granger.
Mais j'ai d'autres armes encore qui sont toutes neuves à force
d'être vieilles, dont je présume outre-percer votre tendrelette
poitrine : C'est l'Eloquence du franc Gaulois. Or oyez. Et déa,
Roine de haut parage, Mie de mes pensées ; Crème, Fleur
et Parangon des Infantes, vous qui chevauchez par ilec du fin feste
de cestui votre magnifique et moult doucereux palefroi, jouxte lequel
gésir souliez en bonne conche ; prenez émoi de ma déconvenue.
Las oyez le méchef d'un dolent moribond qui crevé d'ahan
sur un chétif grabat, onques ne sentit au cœur joie. Point
ne boutez en sourde oubliance cil à qui pieça Fortune
porte guignon. Las ! Hélas ! réconfortez un pauvret
en marisson, à qui il conviendra soi gendarmer contre soi,
s'occire ou se déconfire par quelqu'autre tour de malengin,
se ne vous garmantez de lui donner soulas ; car de finer ainsi pieça
ne lui chaut. Or soyez, ma Pucelle aux yeux vairs, comme un Faucon,
quant à moi je serai votre coint Damaisel, qui par rémunération
d'une si grande merci, se aucune chose avez à besogner de son
avoir, à tout son tranchant glaive il redressera vos torts,
et défera vos griefs ; il déconfira des Chevaliers félons
; il hachera des Andriaques ; il fera des Chapelis inénarrables
; il martellera des Paladins ores à dextre, ores à senestre
; bref tant et si beau joutera, qu'il n'y aura pièce de fiers,
orgueilleux, outrecuidez, et démesurez Géants, lesquels
en dépit des armes Fées, et du Haubert de fine trempe,
il ne pourfende jus les arçons. Quel ébaudissement de
voir donc issir le sang à grand randon du flanc pantois de
l'endémène Sarasin ; et pour festoiement de cas tant
beau, se voir leans guerdonné d’un los de plénière
Chevalerie.
Genevote.
Monsieur, il est vrai, je ne le puis celer, c'est à ce coup
que je rends les armes ; Enfin je m'abandonne tout à vous ;
Usez de moi aussi librement que le Chat fait de la Souris : Rognez,
tranchez, taillez ; faîtes-en comme des Choux de votre jardin.
Paquier. Je trouve pourtant bien du distinguo entre les Femmes et
les Choux ; car des Choux la teste en est bonne, et des Femmes c'est
ce qui n'en vaut rien.
Granger.
Auriez vous donc agréable, Mademoiselle, lors que la nuit au
visage de More, aura, de ses haillons noirs embéguiné
le minais souffreteux de notre Zénith; que je transporte mon
individu aux Lares domestiques de votre toit, pour humer à
longs traits votre éloquence melliflue, et faire sur votre
couche un sacrifice à la Déesse tutélaire de
Paphos ?
Genevote.
Oui, venez, mais venez avec une échelle, et montez par ma fenêtre,
car mon frère serre tous les jours les clefs de notre maison
sous son chevet.
Granger.
O ! que ne suis-je maintenant Julius César, ou le Pape Grégoire,
qui firent passer le Soleil sous leur férule : je ne le reculerais,
ni ne l'arrêterais en Thyeste ou en Josué ; mais je le
contraindrais de marquer minuit à six heures.
SCÈNE III GENEVOTE, LA Tremblaye, Granger. le jeune,
CORBINELI
Genevote.
je pensais aller plus loing vous faire rire ; mais je vois bien qu'il
me faut décharger ici .
Granger.
le jeune. Aux dépens de mon Père ?
Genevote.
C'est bien le plus bouffon personnage de qui jamais la tête
ait dansé les sonnettes ; et moi par contagion je suis devenue
facétieuse, jusques à lui permettre d'escalader ma chambre.
A bon entendeur, salut : Il se fait tard ; les machines sont peut-être
déjà en chemin, retirons-nous.
SCÈNE IV LA Tremblaye, CORBINELI
LA
Tremblaye (Il heurte à la porte de Manon.) Va donc avertir
Mademoiselle Manon. Tout va bien : La bête donnera dans nos
panneaux, ou je suis mauvais chasseur.
SCÈNE V LA Tremblaye, MANON, CORBINELI
LA
Tremblaye . Je m'en vais amasser de mes amis pour m'assister, en cas
que son Collège voulut le secourir. Mais une autre difficulté
m'embarrasse : C'est que je crains, si je ne suis arrivé assez
tôt, qu'il n'entre dans la chambre de ma sœur ; et comme
enfin elle est fille, qu'elle n'ait de la peine à se dépêtrer
des poursuites de ce Docteur échauffé ; Et qu'au contraire,
s'il trouve la fenêtre fermée, contre la parole qu’il
a reçue d'elle, qu'il ne s'en aille, pensant que ce sait une
burle.
Corbineli. O ! de cela n'en soyez point en peine, car je l'arrêterai
en sorte qu'il ne courra pas fort vite escalader la chambre, et n'osera
pour quelqu'autre raison que je vous fais, retourner en son logis.
C'est pourquoi je vais m'habiller pour la Pièce.
LA
Tremblaye . J'étais venu pour imaginer avec vous un moyen de
hâter notre mariage ; mais votre Père lui-même
nous en donne un fort bon. (Il lui parle bas à l'oreille).
Il va tout à l'heure assiéger notre Chasteau pour voir
ma sœur, et moi je...
MANON.
C'est par là qu'il s'y faut prendre, n'y manquez pas. Adieu.
ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE - GRANGER, PAQUIER, CORBINELI
Granger.
Tout est endormi chez nous d'un somme de fer ; Tout y ronfle jusques
aux Grillons et aux Crapauds. Paquier, avance ton échelle :
Mais que c'est bien pour moi l'échelle de Jacob, puis qu'elle
me va monter au Paradis d'Amour.
Paquier.
je crois que voici la maison. [Il tombe, ayant appuyé son échelle
sur le dos de Corbineli.] Ah ! je suis mort. C'est ma faute, je ne
lui avais pas donné assez de pied.
Granger.
Monte encore un coup, pour voir si elle est bien appuyée. (Il
l'y met encore et monte.)
Paquier.
J'ai peur d'avoir donné trop de pied. (Il nage des bras dans
la nuit pour toucher le mur.) Comment je ne rencontre point de mur
? Notre machine tiendrait-elle bien toute seule ? “Domine”,
plantez vous-même votre échelle, je n'y oserais plus
toucher.
Granger.
“Vade retro”, mauvaise bête, je l'appliquerai bien
moi-même. Je pense que j'y suis ; voici la porte ; je la connais
aux clous, sur chacun desquels j'ai composé jadis maintes bonnes
Epigrammes. “Scande” pour essayer si elle est ferme.
Paquier.
(Corbineli transpose l'échelle d'un côté et d'autre
avec tant d'adresse, que Paquier. faisant aller sa main à drait
et à gauche, frappe toujours un des côtés de l'échelle
sans trouver d'échelons.) Ha ! miserable que je suis, on vient
d'arracher les dents à mon échelle. Miséricorde,
mon échelle vient d'enfanter. Qui l'aurait engrossie ! Serait-ce
point moi, car j'ai monté dessus ? Mais quoi l'enfant est déjà
aussi gros que la Mère.
Granger.
Tais-toi, Paquier, j'ai vu tout à l'heure passer je ne sais
quoi de noir. C'est Peut-être une de ces Larves au teint blême,
dont nous parlions tantôt, qui vient pour m'effrayer.
Paquier.
(Granger. tousse.) “Domine”, on dit que pour épouvanter
le Diable, il faut témoigner du cœur ; Toussez deux ou
trais fais, vous vous rassurerez.
Granger.
Qui es-tu ?
Paquier.
Un peu plus haut.
Granger.
Qui es-tu ?
Paquier.
Encore plus fort.
Granger.
Qui es-tu donc ?
Paquier.
Chantez un peu pour vous rassurer. (Granger. chante.) Bon ; Fort.
Faites accroire au spectre que vous ne le craignez point. “Domine»,
c'est un Diable Huguenot, car il ne se soucie point de la Croix.
Granger.
Il a peur lui-même, car il n'ose parler. Mais, Paquier, ne serait-ce
point mon Ombre, car elle est vêtue tout comme moi ; fait tous
mes mêmes gestes ; recule quand j'avance ; avance quand je recule
? Il faut que je m'éclaircisse. (Il donne un coup, et Corbineli
le lui rend.) Notre-Dame elle me frappe !
Paquier. Monsieur, il se peut faire que les Ombres de la Nuit estant
plus épaisses que celles du jour, sont aussi plus robustes,
et qu'ainsi elles pourraient frapper les gents. Entrez, voilà
la porte ouverte. (Corbineli entre vitement avec un passe partout,
et Granger. court après pour entrer aussi.)
Granger. Ma foi l'Ombre est plus habile que moi. Écoutez donc,
me voici, c'est moi.
Paquier. Non vraman-da, ce n'est pas mon Maître qui est chez
vous, ce n'est que son Ombre. Que Diable, Monsieur, votre Ombre est
elle folle de marcher devant vous, et d'entrer toute seule en un logis
où elle ne connaît personne ? Ho asseurément que
nous nous sommes trompez, car si c'était une Ombre, la Lune
l'aurait faite, et cependant la Lune ne luit pas. Hélas ! “profecto”,
je le vients de trouver ; nous en estions bien loin. C'est votre Ame,
car ne vous souvientil pas qu'hier vous la donnastes à Mademoiselle
Genevote ? Or n'estant plus à vous, elle vous aura quitté
; cela est bien visible, puis que nous la rencontrons en chemin qui
s'y en va. Ah ! perfide Ame, vous ne deviez pas trahir un Docteur
de la façon ; ce qu'il en avait dit n'était qu'en riant
; Cependant vous l'abandonnez pour une niaiserie ! je m'en vois bien
voir si c'est elle, car si ce l'est, Peut-être qu'en la flattant
un peu, elle se repentira de sa faute. Je t'adjure par le grand Dieu
vivant, de me dire qui tu es ?
CORBINELI, par la fenêtre. Je suis le grand Diable Vauvert.
C'est moi qui fais dire la Patenôtre du Loup : Qui noue l'éguillette
aux nouveaux mariés : Qui fais tourner le Sas : Qui pétris
le Gâteau triangulaire : Qui rends invisibles les Frères
de la Rose-Croix : Qui dicte aux Rabbins la Cabale et le Talmud :
Qui donne la Main de Gloire, le Trèfle à quatre, la
Pistole volante, le Guy de l'An-neuf, l'Herbe de Fourvoiement, la
Graine de Fougère, le Parchemin vierge, les Gamahez, l'Emplâtre
Magnétique. J'enseigne la composition des Brevets, des Sorts,
des Charmes, des Sigiles, des Caractères, des Talismans, des
Images, des Miroirs, des Figures constellées. je prêtai
à Socrate un Démon familier : je fis voir à Brutus
son mauvais Génie : J'arrêtai Drusus à l’apparition
d'un Lutin : J'envoie les Démons familiers, les Esprits folets,
les Martinets, les Gobelins, le Moine-bourru, le Loup-garou, la Mule
ferrée, le Marcou, le Cauchemar, le Roi Hugon, le Connétable,
les Hommes noirs, les Femmes blanches, les Ardents, les lémures,
les Farfadets, les Ogres, les Larves, les Incubes, les Succubes, les
Lamies, les Fées, les Ombres, les mânes, les Spectres,
les Fantômes ; Enfin je suis le Grand Veneur de la Forêt
de Fontainebleau.
Granger. Ha ! Paquier, qu'est ceci ?
Paquier. Voilà un Démon qui n'a pas eu toute sa vie
les mains dans ses pochettes.
Granger. Qu'augures-tu de cette vision ?
Paquier. Que c'est un Diable Femelle, puis qu'il a tant de caquet.
Granger. En effet, je crois qu'il n'est pas méchant, car j'ai
remarqué qu'il ne nous a dit mot, jusques à ce qu'il
s'est vu armé d'un Corselet de pierre.
Paquier. Ma foi, Monsieur, ne craignez point les Diables, jusques
à ce qu'ils vous emportent : Pour moi, je ne les appréhende
que sur les épaules des femmes.
SCENE II - La Tremblaye, Granger, Paquier, Châteaufort
LA Tremblaye . Aux voleurs, aux voleurs : Vous serez pendus, coquins
! ce n'est pas d'aujourd’hui que vous vous en mêlez. Peuple,
vous n'avez qu'à chanter le “Salve”, le patient
est sur l'échelle .
Paquier. En mourra-t-il, Monsieur ?
LA Tremblaye . Tu t'y peux bien attendre,
Paquier. Seigneur, ayez donc pitié de l'âme de feu mon
pauvre Maître Nicolas Granger. Si vous ne le connaissez, Seigneur,
c'est ce petit homme qui avait un chapeau à grand bord, et
un haut de chausse à la Culotte.
Granger. Au secours, Monsieur de Châteaufort ; c'est votre ami
Granger. que La Tremblaye veut poignarder.
Châteaufort, par sa fenêtre. Qui sont les Canailles qui
font du bruit là-bas ? Si je descends, je lâcherai la
bride aux Parques.
LA Tremblaye . Soldats ! qu'on leur donne les osselets !
Granger. Ah ! Monsieur de Château très-fort, envoyez
de l'Arsenal de votre puissance, la foudre craquetante, sur la témérité
criminelle de ces chétifs myrmidons !
Châteaufort, descendu sur le Théâtre. Vous voilà
donc, marauds. Hé ! ne savez-vous pas qu'à ces heures
muettes, j'ordonne à toutes choses de se taire, hormis à
ma Renommée ? Ne savez-vous pas que mon épée
est faite d'une branche des Ciseaux d'Atropos ! Ne savez-vous pas
que si j'entre, c'est par la brèche : si je sors, c'est du
combat si je monte, c'est dans un Trône : si je descends, c'est
sur le pré si je couche, c'est un homme par terre : si j'avance,
ce sont mes conquêtes : si je recule, c'est pour mieux sauter
: si je joue, c'est au Roi dépouillé : si je gagne,
c'est une bataille : si je perds, ce sont mes ennemis : si j'écris,
c'est un cartel : si je lis, c'est un Arrêt de mort : Enfin
si je parle, c'est par la bouche d'un canon ? Donc, pendard, tu savais
ces choses, et tu n'as pas redouté mon Tonnerre ? Choisis toi-même
le genre de ton supplice ; mais dépêche-toi de parler,
car ton heure est venue.
LA Tremblaye . Ah ! quelle frénésie !
Granger. Monsieur de Châteaufort, “a minori ad maius”.
Si vous traitez de la sorte un malheureux, que feriez-vous à
votre rival ?
Châteaufort. Mon rival ! Jupiter ne l'oserait être avec
impunité.
Granger. Cet Homme ose donc plus que Jupiter ?
Châteaufort. Ce grimaud, ce fat, ce farfadet ! Docteur, vous
avez grand tort ; je l'allais faire mourir avec douceur ; maintenant
que ma bile est échauffée, sans vous mettre au hasard
d'être accablé du Ciel qui tombera de peur, je ne le
saurais punir. N'avez-vous point su cet Estramaçon dont les
siècles ont tant parlé ! Certain fat avait marché
dans mon Ombre ; Mon tempérament s'en alluma ; le laissai tomber
celui de mes revers, qu'on nomme l'Archi-épouvantable, avec
un tel fracas, que le vent seul de ma Tueuse ayant étouffé
mon ennemi, le coup alla foudroyer les Omoplates de la Nature. L'Univers,
de frayeur, de carré qu'il estoit, s'en ramassa tout en une
boule : Les Cieux en virent plus de cent mille étoiles : La
Terre en demeura immobile : L'Air en perdit le vent : Les Nues en
pleurèrent : Iris en prit l'écharpe : Le Soleil en courut
comme un Fou : La Lune en dressa les cornes : La Canicule en enragea
: Le Silence en mordit ses doigts : La Sicile en tremble Le Vésuve
en jeta feu et flamme : Les Fleuves en gardèrent le lit : La
Nuit en porta le deuil : Les Fous en perdirent la raison : Les Chimistes
en gagnèrent la pierre : L'Or en eut la jaunisse. La Crotte
en sécha sur pied : Le Tonnerre en gronda : L'Hiver en eut
le frison: L'été en sua: L'Automne en avorta: Le Vin
s'en aigrit: L'écarlate en rougit : Les Rois en eurent échec
et mat : Les Cordeliers en perdirent leur latin ; Et les Noms Grecs
en vinrent au Duel.
LA Tremblaye . Pour éviter un semblable malheur, je vous fais
commandement de me suivre. Allons, Monsieur l'Archi-épouvantable,
je vous fais prisonnier à la Requête de l'Univers.
Châteaufort. Vous voyez, Docteur, pour ne vous pas envelopper
dans le désastre de ce coquin, j'ai pu me résoudre à
lui pardonner…
SCENE III - MANON, GRANGER, [PAQUIER], LA Tremblaye, Châteaufort
MANON. Ah ! Monsieur de La Tremblaye, mon cher Monsieur, donnez la
vie à mon Père, et je me donne à vous. Bon Dieu
! j'étais dans le College attendant qu'il fut arrivé
pour fermer les portes de notre montée, lors que j'ai entendu
un grand bruit dans la rue. Le cœur m'a dit qu'indubitablement
il avait eu quelque mauvaise rencontre. Hélas ! mon bon Ange
ne m'avertit point à faux. Il est vrai, Monsieur, qu'il mérite
la mort, d'avoir été surpris en volant votre maison
; mais je sais bien aussi que tous les Gentilshommes sont généreux,
et tous les généreux pitoyables. Vous m'avez autrefois
tant aimée ; Ne puis-je en devenant votre femme, obtenir la
grâce de mon Père ? Si vous croyez que ceci sait dit
seulement pour vous amuser, allons consommer notre mariage, pourvu
qu'auparavant vous me promettiez de lui donner la vie : Encore qu'il
ne témoigne pas d'y consentir ; excuses-le, Monsieur ; c'est
qu'il a le cœur un peu haut, et tout homme courageux ne fléchit
pas facilement : Mais pour lui sauver la vie, je ferais bien pis que
de lui désobéir.
Granger. O Dieux ! quelle fourbe ! Sans doute la miserable est d'intelligence
avec son traître d'Amoureux. Non, non, ma Fille, non, vous ne
l'épouserez jamais.
MANON. Ah ! Monsieur de La Tremblaye, arrêtez. Je connais à
vos yeux que vous l'allez tuer. Bon Dieu ! faut-il voir massacrer
mon Père devant moi ou mourir ignominieusement par les mains
de la justice ? Donc à l'âge où je suis, il faut
que je perde mon Père ? Hé ! pour l'amour de Dieu, mon
Père, mon pauvre Père, sauvez-vous, sauvant la vie et
l'honneur à vos enfans. Vous voyez que La Tremblaye est un
brutal qui ne vous pardonnera jamais, si vous ne devenez son beau
père. Pensez-vous que votre mort ne me touche point ? O dame
si est. Sachez que je ne vous survivrais guère, et que même
pour vous sauver d'un péril encore moindre que celui-ci, je
ne balancerais point de me prostituer : A plus forte raison pour vous
sauver du gibet, n'ayant qu'à devenir la femme d'un brave Gentilhomme,
pourquoi ne le ferais -je pas ?
Granger. “Quo vertam”, mes amis, l'Optique de ma vue et
de mes espérances ? C'est à vous, Monsieur de La Tremblaye
. “Ne reminiscaris delicta nostra”. je me reposais sur
la protection de Châteaufort, et je croyais que ce Tranche-montagne...
Châteaufort. Que diable voulez-vous que je fasse ? Perdrai-je
tous les hommes pour un ?
Granger. Oserais-je en ce piteux état vous offrir ma fille,
et demander votre sœur ? je sais que si vous ne détournez
les yeux de mes fautes, je cours fortune de rester un pitoyable raccourci
des Catastrophes humaines.
LA Tremblaye . Désirer cela, c'est me le commander. Mais n'oublions
pas de punir ce grotesque Rodomont, de son impertinence. (La Tremblaye
frappe, et Châteaufort compte les coups.)
Châteaufort. Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit,
neuf, dix, onze, douze... Ah ! le rusé, qu'il a fait sagement
! S'il en eut donné treize, il était mort.
LA Tremblaye . (Il le jette à terre d'un coup de pied.) Voilà
pour vous obliger à ce meurtre.
Châteaufort. Aussi bien me voulais-je coucher.
LA Tremblaye . Allons chez nous passer l'accord.
Granger. Entrez toujours, je vous suis. je demeure ici un moment pour
donner ordre que nous ayons de quoi nous ébaudir.
SCÈNE IV - GRANGER, PAQUIER, CORBINELI
Granger. Paquier, va-t'en “subito” m'accerser les Confrères
d'Orphée. Mais d'abord que tu leur auras parlé, reviens
et amène-les ; car c'est un lieu où je te défends
de prendre racine ; encore que la viande aérée de ces
Messieurs, aussi bien que le chef de Méduse, ait droit de te
pétrifier ou t'immobiliser, par la même force dont usa
le violon Thracien, pour tenir les bêtes pendues à son
Harmonie. Pour toi, Corbineli, je te pardonne ta fourbe en faveur
de ma conjonction matrimoniale.
Corbineli. Monsieur, c'est aujourd’hui Sainte Cécile.
Si Paquier ne trouve leurs maisons aussi vides que leurs instruments,
je veux devenir As de pique. Et puis le pauvre garçon a bien
des affaires, il doit aller en témoignage.
Granger. En témoignage, et pourquoi ?
Corbineli. Un homme de son pays fut hier déchargé de
ce fardeau, qui n'est jamais plus léger que quand il pèse
beaucoup. Des Coupe-jarrets l'attaquèrent ; L'autre cria, mais
ses cris ne furent autre chose que l'Oraison funèbre de son
argent : ils lui ôtèrent tout, jusques à ne lui
laisser pas même la hardiesse de les poursuivre. Il soupçonne
son Hôte d'avoir été de la cabale ; L'Hôte
soutient qu'il n'a point esté volé, et prend Paquier.
à témoin, qui s'est offert à lui.
Granger. Hé bien, Paquier, que diras-tu, par ta foi, quand
tu seras devant le juge ?
Paquier. Monsieur, dirai-je en levant la main, j'entendis comme je
dormais bien fort, du monde dans notre rue, crier tout bas tant qu'il
pouvait “Aux voleurs !” Dame, je me levai sans me grouiller,
je mis mon chapeau dans, ma teste, j'avalai mon châssis, je
jetai ma tête dans la rue, et comme je vis que je ne vis rien,
je m'en retournai coucher tout droit. Mais, «Domine”,
au lieu de m'envoyer quérir des Baladins, il serait bien plus
méritoire et bien plus agréable à Dieu de me
faire habiller. Quelle honte sera-ce qu'on me voie aux noces fait
comme un gueux, sachant que je suis à vous ? “Induo veste
petrum dic, aut vestem induo Petro” ; je m'appelle Pierre, monsieur.
Granger. Tu peux donc bien te résoudre à rogner un morceau
de l'Arc-en-ciel, car je ne sache point d'autre étoffe payée
au marchand pour te vêtir. La Lune six fois n'a pas rempli son
Croissant depuis la maudite journée que je te caparaçonnai
de neuf.
Paquier. Monsieur “Saepe quidem docti repetunt bene praeposituram”.
C'est-à-dire que toute la Nature vous prêche, avec Jean
Despautere, de m'armer tout de nouveau d'un bon lange de bure.
Granger. Va, console-toi, la pitié me surmonte : je te ferai
bien-tôt habiller comme un Pape. Premièrement, je te
donnerai un chapeau de fleurs une Laisse de Chiens courants, un Panache
de Cocu, un Collet de Mouton, un Pourpoint de Tripe-madame, un Haut
de chausse de Ras en paille, un Manteau de Dévotion, des Bas
d'Âne, des Chausses d'Hipocras, des Botes d'Escrime, des Aiguillons
de la Chair ; bref une Chemise de Chartres qui te durera longtemps,
car je suis assuré que tu la doubleras d'un Buffle. Cependant
Corbineli, tu vais un Pirate d'Amour : C'est sur cette Mer orageuse
et fameuse, que j'ai besoin pour guide du phare de tes inventions.
Certaine voix secrète me menace au milieu de mes joies, d'un
brisant, d'un banc, ou d'un écueil. Penses-tu que ma Maîtresse
revoie mon fils, sans rallumer des flammes qui ne sont pas encore
éteintes ? Ah ! c'est une plaie nouvellement fermée,
qu'on ne peut toucher sans la rouvrir. Toi seul peut démêler
les sinueux détours d'un si lethifère Dédale
; Toi seul peut devenir l'Argus qui me conservera cette Io. Fais donc,
je te supplie, toi qui es l'Astre et la Constellation de mes félicités,
que mon fils ne sait plus rétrograde à nia volonté.
Mais si tu veux que l'Embryon de tes espérances, devenant le
plastron de mes libéralités, fasse métamorphoser
ta bourse en un Microcosme des richesses, et ta poche en Corne d'Abondance
; fais, dis-je, que mon coquin de fils prenne un verre au collet de
si bonne sorte, qu'ils en tombent tous deux sur le cul. je présage
un sinistre succès à mes entreprises, s'il assiste à
cette feste. C'est pourquoi enfonce-le dans un Cabaret, où
le jus des Tonneaux le puisse entretenir jusques à demain matin.
Voici de l'or, voici de l'argent ; Regarde si par un prodige surnaturel
je ne fai pas bien dans ma poche conjonction du Soleil et de la Lune,
sans Eclipse. Prends, ris, bois, mange, et sur tout fais-le trinquer
jusques à l'ourlet ! Qu'il en crève, n'importe, ce ne
sera que du vin perdu.
Corbineli. Le voici comme si Dieu nous le devait. Permettez que je
lui parle un peu particulièrement, car votre mine effarouchante
ne l’apprivoiserait pas.
SCÈNE V - Granger. le jeune, GRANGER, CORBINELI, PAQUIER
Corbineli. je vous allais chercher. Vous ne savez pas ? On vient de
condamner votre raison à la mort. En voulez-vous apeurer ?
J'ai moi-même reçu les ordres de vous enivrer ; mais
si j'en suis crû, vous blesserez votre ennemi de sa propre épée.
Il prétend, le pauvre homme, faire tantôt les noces de
votre Sœur avec Monsieur de La Tremblaye, et le Contrat des siennes
avec Mademoiselle Genevote : Craignant donc que votre présence
n'apportât beaucoup d'obstacles à la perfection de ses
desseins, il m'a donné charge de vous saouler au cabaret ;
et je trouve, moi, que c'est un acheminement le meilleur du monde
pour l'exécution de ce que je vous ai tantôt mandé
par celui que je vous ai envoyé.
Granger. le jeune. Quoi, pour contrefaire le mort ?
Corbineli. Oui ; car je lui persuaderai que dans l'écume du
vin vous aurez pris querelle, et que (Il lui parle bas à l'oreille.)
Mais vite, allez promptement étudier vos Postures ; nous amuserons
cependant, Paquier. et moi, votre Père, pour donner du temps
à votre feinte ivrognerie... Venez ici même représenter
votre personnage, et nous lui ferons accroire qu'en suite votre querelle...
Etc…
SCÈNE VI - GRANGER, CORBINELI, PAQUIER
Corbineli. O Monsieur, je ne sais ce que vous avez fait à Dieu,
mais il vous aime bien. Votre fils sort de la Croix-Blanche avec deux
ou trois de vos Pensionnaires [qui] le traitent. Il n'aura pas ajouté
quatre verres de vin à ceux qu'il a pris, que nous lui verrons
la cervelle tournée en Zodiaque.
Paquier. Avouez, Monsieur, que Dieu est bon ; Voilà sans doute
la récompense de la Messe que vous lui fîtes dire il
n'y a que huit jours.
SCÈNE VII - LA Tremblaye, GRANGER, CORBINELI, PAQUIER
LA Tremblaye . je vous venais quérir, on n'attend plus que
vous.
Granger. J’entrais au moment que vous êtes sorti. Mais
ma foi, mon Gendre, si nos conviez sont infectez du venin de la Tarentule,
ils chercheront pour aujourd’hui d'autres Médecins que
les Sectateurs d’Amphion ; Et le goulu Saturne eut bien pu dévorer
Jupiter, si les Courètes eussent entonné leurs charivaris
aussi loin d’Ida, que ces Luthériens égratigneront
leurs chanterelles “Procul” de nos Pénates. Mais
au lieu de cet ébat, j'ai pourpensé d'exhiber un Intermède
de Muses fort jovial. C'est l'effort le plus argut qu'on se puisse
fantasier. Vous verrez mes grimauds scander les eschignes du Parnasse
têtu, avec des pieds de vers. Tantôt à coups d'
“Ergo”, déchirer le visage aux erreurs populaires
: “Nunc” à Pégase fait litière de
fleurs de Rhétorique : Hinc d'un fendant tiré par l'Examètre
sur les jarrets du Pantamètre, le rendre boiteux pour sa vie
: “Illinc autem” un de mes Humanistes avec un boulet d'Ethopée
passer au travers des hypocondres de l'ignorance : Celui-ci, de la
carne d'une Période, fendre au discours démembré
le crâne jusqu'aux dents : Un autre “denique” à
force de pointes bien aiguës, piquer les épigrammes au
cul.
LA Tremblaye . je vous conseille de prendre là dessus le conseil
de Corbineli : Il est Italien : Ceux de sa nation jouent la Comédie
en naissant ; et s'il est né jumeau, je ne voudrais pas gager
qu'il n'ait farcé dans le ventre de sa Mère.
Granger. Ho, ho, j'aperçois mon fils ivre.
Corbineli. Hélas, Monsieur, il a tant bu, que je pense qu'il
ferait du vin à deux sols, en soufflant dans une aiguière
d'eau.
SCÈNE VIII - Châteaufort, Granger. le jeune, Granger.
le père, LA Tremblaye, CORBINELI, PAQUIER
Granger. le jeune. L'Hôtesse, je ne vous dais rien, je vous
ai tout rendu. Miracle, miracle, je vois des étoiles en plein
jour. Copernic a dit vrai, ce n'est pas le Ciel, en effet, c'est la
Terre qui tourne. Ah ! n'étais-je Grue depuis la tête
jusques aux pieds, j'aurais goûté ce Nectar, le long-temps
qu'il aurait été à baigner le long tuyau de cette
gorge. Corbineli, dis-moi, suis je bien enluminé, à
ton avis ? Si mon visage était un Calendrier, mon nez rouge
y marquerait bien la double fête que je viens de chômer.
Ça, ça, courage, mon Bréviaire est à demi
dit ; j'ai commencé à “Gaudeamus”, et j'en
suis à “Laetatus sum”. Garçon, encore Chopine,
et puis plus : Blanc ou clairet, il n'importe : Mais qu'ils demeurent
en paix, car à la première querelle je les mets hors
de chez moi. C'est pour s'être enivrez de blanc et de clairet,
que la Rose et le Lis sont Rois des autres Fleurs. Vite donc, haut
le coude ; Dans la soif où je suis, je te boirais, toi, ton
père, et tes aïeuls, s'ils étaient dans mon verre.
Buvez toujours, compagnons, buvez toujours ; vous ne sauriez rien
perdre, on donne à la Croix-Blanche douze rubis pour valeur
d'une pinte de vin. En effet, voyez un peu comme on devient riche
à force de boire: je pensais n'avoir qu'une maison tantôt,
j'en vais deux maintenant. C'est la vertu du vin qui fait tous ces
prodiges. Sans mentir, Démocrite était bien fou, de
croire que la vérité fut dans un Puits ; N'avait-il
pas oui dire “In vino veritas” ? Mais lui qui riait toujours,
il pouvait bien ne l'avoir dit qu'en riant. Nature en sera bernée
; Elle, qui nous a donné à chacun deux bras, deux pieds,
deux mains, deux oreilles, deux yeux, deux naseaux, deux rognons,
et deux fesses, ne nous aura donné qu'une bouche ? Encore n'est-elle
pas tout à fait destinée à boire ; Nous en mangeons,
nous en parlons, nous en baisons, nous en crachons, et nous en respirons.
Ah ! qu'heureuse entre les Dieux est la Renommée, d'avoir cent
bouches. C'est pour bien s'en servir que la mienne ne dit mot ; car
sympathisant à mon humeur, elle boit toujours sans relâche,
et mange tout jusqu'à ses paroles. La Parque fera bien, de
me laisser long temps sur la terre, car si elle me mettait dedans,
j'y boirais tout le vin avant qu'il fut en grappe. Point d'eau, point
d'eau, si ce n'est au Moulin ; non plus que de ces vendanges qui se
font à coups de bâton. La seule pensée m'en fait
serrer les épaules : Fi de la Pomme, et des Pommiers !
Granger. Une Pomme, en effet, ligua les Dieux l'un contre l'autre
: Une Pomme ravit la femme à Ménélas : Une pomme
d'un grand Empire ne fit qu'un peu de cendres : Une Pomme fit du Ciel
un Hôpital d'insensés : Une Pomme fit à Persée
égorger trais pauvres filles : Une Pomme empêcha Proserpine
de sortir des Enfers: Une Pomme mit en feu la maison de Théodose
: Enfin une Pomme a causé le péché de notre premier
Père, et par conséquent tous les maux du genre humain
!
Granger. le jeune. Que vient faire ici ce Neptune avec sa fourche
? Contente-toi d'avoir par ton Eau rouge attrapé Pharaon. Le
bon nigaud surpris par la couleur, te prenant pour du vin, te but,
et se noya. Ça, Compère au Trident, c'est trop faire
des tiennes ; Tu boiras en eau douce, aussi bien que ton Recors de
Triton que voilà.
Paquier. Voyez-vous, Monsieur l'ivrogne, je ne suis point Recors,
je suis homme de bien.
Granger. le jeune (Il le frappe et Granger. le père s'enfuit).
Quoi, tu me répliques, Crapaud de mer ?
Paquier. O ma foi, je dirai tout.
SCÈNE IX - LA Tremblaye, [Granger. le jeune]
LA Tremblaye . Marchez marchez, il faut bien que la passion éborgne
étrangement votre bon Père, car il était bien
aisé de juger que ni vos yeux, ni vos gestes, ni vos pensées
ne sentaient point le vin. Mais encore je n'ai pas su ce que vous
prétendez par cette galanterie ?
Granger. le jeune. je vous l'apprendrai chez vous.
ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE - GRANGER, PAQUIER
Granger. Quoi, tout ce que j'ai vu ... ?
Paquier. N'est que feinte.
Granger. Donc mes yeux, donc mes oreilles...
Paquier. Vous ont trompé.
Granger. Conte-moi donc la série et la concaténation
des projets qu'ils machinent.
Paquier. Que diantre, que vous avez la tête dure ! je vous ai
dit que votre fils a contrefait l'ivrogne, afin que tantôt Corbineli
vous persuade plus facilement, qu'ayant pris querelle dans les fumées
de la débauche, il se sera battu et aura été
tué sur la place.
Granger. Mais “cui bono” toute cette machine de fourbes
?
Paquier. “Cui bono” ? je m'en vais vous l'apprendre. C'est
qu'étant ainsi trépassé, Mademoiselle Genevote,
laquelle a pris langue des conjurez, doit feindre qu'elle avait promis
au défunt, de l'épouser vif ou mort, et qu'à
moins de s'être acquittée de sa parole, elle n'ose vous
donner la main. Corbineli là-dessus vous conseillera de lui
faire épouser le cadavre (au moins de faire toutes les cérémonies
qu'on observe dans l'action des épousailles) afin qu'étant
ainsi libre de sa promesse, elle vous la puisse engager. Donc, comme
ils s'y attendent bien, quand leur aurez fait prêter la foi
conjugale, votre Fils doit ressusciter, vous remercier du présent
que vous lui aurez fait.
Granger. Donc, la mine est éventée, et j'en suis obligé
à Paquier. mon Factotum ? je ne te donnerai point une Couronne
Civique à la façon des Romains, quoi que tu aies sauvé
la vie à un Bourgeois, honorable homme Maître Mathieu
Granger, ayant pignon sur rue ; mais je te donne un impôt sur
la pitance de mes disciples. Voici l'heure à laquelle ces Pêcheurs
s'empêtreront dans leurs propres filets. justement, j'aperçois
le fourbe qui vient. Considère à ton aise la tempête
du Port.
SCÈNE II - GRANGER, PAQUIER, CORBINELI
Corbineli. Serai-je toujours Ambassadeur de mauvaises nouvelles ?
Votre Fils est mort. Au sortir d’ici, estant comme vous savez
un peu plus guai que de raison, il a choqué d'une S un Cavalier
qui passait. L'un et l'autre se sont offensés ; Ils ont dégainé
; et presque en même temps votre fils est tombé mort,
traversé de deux grands coups d'épée. J'ai fait
porter son corps...
Granger. Quoi, la Fortune réservait au déclin de mes
ans le spectacle d'un revers si lugubre ? Miserable individu, je te
plains, non point pour t'être acquitté de bonne heure,
de la dette où nous nous obligeons tous en naissant : je te
plains, ô trois et quatre fois malheureux ! de ce que tu as
occumbé d'une mort où l'on ne peut rien dire qui n'ait
été déjà dit ; Car de bon cœur je
voudrais avoir donné un talent, et que tu eusses esté
mangé des Mouches à ces vendanges dernières :
J'aurais composé là-dessus une Epitaphe la plus acute,
qu'aient jamais vanté les siècles Pristins.
Paquier. A-t-il eu le temps de se reconnaître ? est-il bien
mort ?
Corbineli. Si bien mort, qu’il n'en reviendra point.
Granger. Corbineli, appelle Mademoiselle Genevote : Elle diminuera
mes douleurs en les partageant. Vrai ment oui, c'est aux Pèlerins
de Saint-Michel qu'il faut apporter des coquilles.
SCÈNE III - GENEVOTE, GRANGER, [PAQUIER, CORBINELI]
Granger. Mon fils a vécu, Mademoiselle, et je dirais qu'il
vit encore si j'avais achevé un Poème que je médite
sur le genre de son trépas. je vous avertis toutefois que vous
seriez sacrilège, si vous lamentiez la fin d'un homme qui,
pour une méchante vie et périssable, en recouvre une
dans mes Cahiers, immortelle et tranquille.
GENEVOTE. Quoi ! Monsieur Granger. n'est plus ? Nous étions
trop bien unis, pour être si tôt séparés.
Je veux comme lui, sortir de la vie: Mais d'autant que la Nature qui
nous a mis au jour sans notre consentement, ne nous permet pas de
le quitter sans le sien, je veux sortir de la vie, et rester entre
les vivants ; c'est-à-dire que dés aujourd’hui
je vais faire dans un Cloître un solennel sacrifice de moi-même.
je n'ignore pas, Monsieur, ce que je dais à votre affection
; mais l'honneur qui me défend de manquer à ma foi,
ne me défend pas de manquer à mon amour ; et je vous
jure que si par un impossible ces deux incidents ne souffraient point
de répugnance, je me sacrifierais de tout mon cœur à
votre désir.
Granger. Oui, ma Cythérée, oui, vous pouvez m'épouser,
et garder votre parole. Il avait assurance d'être un jour votre
mari, vif ou mort ; il faut, pour vous rendre quitte de votre promesse,
que vous l'épousiez mort. Nous passerons le Contrat, et feront
le reste des cérémonies ; puis quand ainsi vous serez
libre de votre serment, nous procéderons tout à loisir
à notre mariage.
Corbineli. Il semble que vous soyez inspiré de Dieu, tant vous
parlez divinement.
Granger. Une seule chose m'arrête ; c'est qu'étant un
miracle, vous n'en fassiez un ; que vous ne rendiez la vie à
ceux qui ne sont pas morts ; et que vous ne fassiez arriver céans
la Résurrection avant Pacques.
CORBINELI, tout bas. O ! puissant Dieu des Fourbes, ma corde vient
de rompre ; fais que je la renouvelle en sorte par ton moyen, qu'elle
vaille mieux qu'une neuve.
Granger. Et toi tu me trahis, fugitif infidèle du parti de
mon amour ! Toi que j'avais élu pour la boîte, l'étui,
le coffre, et le garde-manger de toutes mes pensées. Tu m'es
Cornelius Tacitus, au lieu de m'être Cornelius Publius.
Paquier. Choisis lequel tu aimes le mieux, d'être assommé,
ou pendu !
Corbineli. J'aime mieux boire.
Granger. Ce n'était point assez de m'avoir volé au nom
des Turcs ; il fallait ajouter une nouvelle trahison. Et de son corps,
donc, menteur infâme, qu'en fis-tu ?
Corbineli. Ma foi ! là-dessus, je m'éveillai.
Granger. Que veux-tu dire, tu t'éveillas ?
Corbineli. Vraiment oui. Il ne me fut pas possible de dormir davantage,
car votre Fils faisait un Tonnerre de Diable avec une assiette dont
il tambourinait sur la table.
GENEVOTE. Et moi j'ai fait semblant de croire que votre Fils était
mort pour vous faire goûter, quand vous le reverriez, un plus
pur contentement, par l'opposition de son contraire.
Granger. Quoi qu'il en soit, Mademoiselle, le fiel importun de mes
angoisses n'est que trop adouci par le miel sucré d'un si friand
discours. Mais pour ce fourbe de Corbineli il faut avouer, que c'est
un grand menteur.
Corbineli. J'affecte, pour moi, d'être remarqué par le
titre de Grand, sans me soucier que ce sait celui de grand Menteur,
grand Ivrogne, grand Politique, grand Cnez, grand Cam, grand Turc,
grand Mufti, grand Vizir, grand Tephterdat, Alexandre le Grand ou
grand Pompée. Il ne m'importe, pourvu que cette Epithète
remarquable m'empêche de passer pour médiocre.
Granger. Tu t'excuses de si bonne grâce, que je serais presque
en colère que tu ne m'eusses point fâché. je t'ordonne
pourtant pour pénitence, de nous exhiber le spectacle de quelque
intrigue, de quelque Comédie. J'avais mis en jeu mon Paranymphe
des Muses, mais Monsieur de La Tremblaye n'a pas trouvé bon
que rien se passât sur ces matières, sans prendre ton
avis.
Corbineli. En effet, votre déclamation n'eut pas esté
bonne, parce qu'elle est trop bonne. Ces doctes antiquités
ne sont pas proportionnées à l'esprit de ceux qui composent
les membres de cette compagnie. j 'en sais une Italienne, dont le
démêlement est fort agréable : Amenez seulement
ici Monsieur de La Tremblaye, votre fils, et les autres, afin que
je distribue les rôles sur le champ.
Granger. “Extemplo” je les vais congréger.
SCÈNE IV - GENEVOtE
GENEVOTE. La corde a manqué, Corbineli.
Corbineli. Oui, mais j'en avais plus d'une. je vais engager notre
bon seigneur, dans un Labyrinthe où de plus grands Docteurs
que lui demeureraient à “quia”.
SCÈNE V - GRANGER, PAQUIER, GENEVOTE, CORBINELI
Granger. Au feu ! au feu !
GENEVOTE. Où est-ce ? Où est-ce ?
Granger. Dans la plus haute région de l'air, selon l'opinion
des Péripatéticiens. Hé bien, ne suis-je pas
habile à la riposte ? N'ai-je pas guéri le mal aussitôt
que je l'ai eu fait ? Ma langue est une Vipère, qui porte le
venin et le Thériaque tout ensemble ; C'est la pique d'Achille,
qui seule eut guérir les blessures qu'elle a faites ; Et bien
loin de ressembler aux Bourreaux de la Faculté de Médecine,
qui d'une égratignure font une grande plaie, d'une grande plaie
je fais moins qu'une égratignure.
Corbineli. Nous perdons autant de temps, que si nous ne devions pas
aujourd’hui faire la Comédie. je m'en vais instruire
ces gens-ci, de ce qu'ils auront à dire. je te donnerais bien
des préceptes, Paquier, mais tu n'aurais pas le temps d'apprendre
tant de choses par cœur ; je prendrai soin, me tenant derrière
toi de te soufler ce que tu auras à dire. Vous, Monsieur, vous
paraîtrez durant toute la place, et quoi que d'abord votre personnage
semble sérieux, il n'y en a pas un si bouffon.
Granger.
Qu'est-ceci ? Vous m'engagez à soutenir des rôles en
vos Batelages, et vous ne m'en racontez pas seulement le sujet ?
Corbineli. je vous en cache la conduite, par ce que si je vous l'expliquais
à cette heure, vous auriez bien le plaisir maintenant de voir
un beau démêlement, mais non pas celui d'être surpris.
En vérité, je vous jure, que lors que vous verrez tantôt
la péripétie d'un intrigue si bien démêlé,
vous confesserez vous-même que nous aurions esté des
idiots, si nous vous l'avions découvert. je veux toutefois
vous en ébaucher un raccourci. Donc ce que je désire
vous représenter est une véritable histoire, et vous
le connaîtrez quand la Scene se fermera. Nous la posons à
Constantinople, quoi qu'elle se passe autre part. Vous verrez un homme
du tiers État, riche de deux enfans, et de force quarts d’écus
: Le fils restait à pourvoir ; il s'affectionne d'une Demoiselle
de qualité fort proche parente de son beau-frère ; il
aime, il est aimé, mais son père s'oppose à l'achèvement
mutuel de leurs desseins. Il entre en désespoir, sa Maîtresse
de même ; Enfin les voilà prêts, en se tuant, de
clore cette Pièce. Mais ce Père dont le naturel est
bon, n'a pas la cruauté de souffrir à ses yeux une si
tragique aventure ; il preste son consentement aux volontés
du Ciel, et fait les cérémonies du mariage, dont l'union
secrète de ces deux cœurs avait déjà commencé
le Sacrement.
Granger. Tu viens de rasseoir mon âme dans la chaire pacifique
d'où l'avaient culbutée mille appréhensions cornues.
Va paisiblement conférer avec tes Acteurs ; je te déclare
Plénipotentiaire de ce Traité comique. Toi, Paquier,
je te fais le Portier effroyable de l'introït de mes Lares. Aie
cure de les propugner de l'introït du Fanfaron, du Bourgeois,
et du Page, qui sachant qu'on fait ici des jeux, ne manqueront pas
d'y transporter leurs ignares personnes. je te mets là des
monstres en teste qu'il te faut combattre diversement. Tu verras diverses
sortes de visages. Les uns t'aborderont froidement, et si tu les refuses,
aussitôt glaive en l'air, et forceront ta porte avec brutalité
: Le moins de résistance que tu feras, c'est le meilleur. Il
t'en conviendra voir d'autres, la barbe faite en garde de poignard,
aux moustaches rubanées, au crin poudré, au manteau
galonné, qui tout échauffés se présenteront
à toi. Si tu t'opposes à leur torrent, ils te traiteront
de fat ; se formaliseront que tu ne les connais pas : Dés qu'ils
t'auront arraisonné de la sorte, juge qu'ils ont trop bonne
mine pour être bien méchants ; Avale toutes leurs injures.
Mais si la main entreprend d'officier pour la langue, souviens-toi
de la règle “Mobile pro Fixo”. D'autres, pour s'introduire,
demanderont à parler à quelque Acteur, pour affaire
d'importance et qui ne se peut remettre : D'autres auront quelques
hardes à leur porter : A tous ceux-là “Nescio
vos”. D'autres, comme les Pages, environnez chacun d'un Ecolier,
d'un Courtaud, et d'une Putain, viendront pour être admis :
Reçois-les. Ce n'est pas que cette race de Pygmées puisse
de soi rien effectuer de terrible, mais elle irait conglober un torrent
de canailles armées qui déborderait sur toi, comme un
essaim de guêpes sur une poire molle. “Vale, mi care”.
SCÈNE VI - PAQUIER, seul
O ma foi ! c'est un étrange métier, que celui de Portier
! Il lui faut autant de têtes qu'à celui des Enfers,
pour ne point fléchir : Autant d'yeux qu'à Argus, pour
bien veiller : Autant de bouches qu'à la Renommée, pour
parler à tout le monde : Autant de mains qu'à Briarée,
pour se défendre de tant de gens : Autant d'âmes qu'à
l'Hydre, pour réparer tant de vies qu'on lui ôte : Et
autant de pieds qu'à un Cloporte, pour fuir tant de coups.
SCÈNE V - PAQUIER, Châteaufort
Paquier. Voici mon coup d'essai ; Courage, j'en vais faire un chef-d'œuvre.
Châteaufort. Bourgeois, haut: Holà, haut, Bourgeois.
Vous autres malheureux, ne représentez-vous pas aujourd’hui
céans quelques coyonneries et jolivetés ?
Paquier. “Salva pace”, Monsieur, mon Maître n'appelle
pas cela comme cela.
Châteaufort. Quelque momie, quelque Fadaise ? Vite, vite, ouvre
moi.
Paquier. je pense qu'il ne vous faut pas ouvrir, car vous avez la
barbe faite en garde de poignard ; vous ne m'avez pas abordé
froidement ; vous n'avez pas dégainé ; ni vous n'êtes
pas Page.
Châteaufort. Ah ! vertubleu, poltron, dépêche-toi
: je ne suis ici que par curiosité.
Paquier. Vous ne faites point du tout comme il faut.
Châteaufort. Marbleu, mon Camarade, de grâce, laisse-moi
passer !
Paquier. Hé, vous faites encore pis ; vraiment, il ne faut
pas prier.
Châteaufort. Savez-vous ce qu'il y a, petit godelureau ?...
je veux être fricassé comme judas, si je me soucie ni
de vous, ni de votre College ; car, après tout, j'ai encore
une centaine de Maisons, Châteaux s'entend, dont la moindre...
Mais je ne suis point discoureur ; Ouvre moi vite, si tu ne me veux
obliger de croire qu'il n'entre céans que des coquins, puis
qu'on m'en refuse l'abord. Cap de Biou, et que penses-tu que je sais
? un nigaud ? Mardi, j'entends le jargon et le galimatias. Il est
vrai que j'ai sur moi une mauvaise cape, mais en récompense,
je porte au côté une bonne tueuse, qui fera venir sur
le pré le plus résolu de la Troupe.
Paquier. Vous raisonnez là tout comme ceux qui ne doivent point
entrer.
Châteaufort. De grâce, pauvre homme, que j'aille du moins
dire à ton Maître que je suis ici, et qu'il me rende
un mien goujat qui s'est enfui sans congé.
Paquier. “Il en viendra d'autres qui désireront parler
à quelque Acteur pour affaire d'importance”. je ne sais
plus comme il faut dire à ceux là. Ha ! Monsieur, à
propos, vous ne devez pas entrer.
Châteaufort. Ventre, je vous dis encore que je ne suis ici que
par promenade. Penses-tu donc, veillaque, qu'un Gentilhomme de qualité...
Paquier. «Domine, Domine, accede celeriter.” Vous ne m'avez
point dit ce qu'il fallait répondre à ceux qui parlent
de promenade.
SCÈNE VIII - GAREAU, PAQUIER, Châteaufort
Gareau. O parguene sfesmon, vela bian debuté. Et pensé
vous don que ce set un parsenage comme les autres, à batons
rompus ? Dame nanain. C'est eun homme qui sait peu et prou. Comment,
oul dit d'or, et s'oul n'a pas le bec jaune. C'est le garçon
de cet homme qui en saist tant. Vela le Maître tout craché,
vela tout fin dret son armanbrance.
Châteaufort. J’aurais déjà fait un crible
du ventre de ce coquin, mais j'ai la crainte de faillir contre les
règles de la Comédie, si j'ensanglantais la Scene.
Gareau. Vartigué qu'ous êtes considérant, ous
avez mangé de la soupe à neuf heures.
Châteaufort. J’enrage, de servir ainsi de borne dans une
rue.
Gareau. O ma foi, ous êtes bian délicat en harbes, ous
n'aimez ni la rue ni la patiance.
SCÈNE IX - GRANGER, GAREAU, [Châteaufort, PAQUIER]
Granger. Quel climat sont allez habiter nos Rosciens ? l'Antipode,
ou notre Zénith ? je vous décoche le bonjour, Chevalier
du grand Revers ; et vous l'homme à l'héritage, salut
et dilection !
Gareau. Parguene je sis venu nonobstant pour vous défrincher
ma sussion encore une petite écousse ; Excusez l'importunance-da
; car c'est la mainagere de mon Onque qui ne feset que huyer environ
moi que je venis. Que velez-vous que je vous dise ? ol feset la guieblesse.
“Ah ! vramant, Ce feset-elle à part soy, monsieur Granger,
pis qu'il scet tout, c'est à ly à savoir ça.
Va-t'en, va, jean, il te dorra un consille là-dessus.”
Dame j'y sis venu.
Granger. O ! mon cher ami, par Apollon claire-face qui communique
sa lumière aux choses les plus obscures, ne nous veuille rejeter
dedans le creux manoir de cette spelonque généalogique.
Gareau. Parguene, Monsieu, sacoutez don eun tantet, et vous orez,
si je ne vous la boute pas aussi à clair qu'un cribe.
Granger. Ma parole est aussi tenable qu'un décret du Destin.
GAREAU (Il lui présente une fressure de veau pendue au bout
d'un bâton.) O bian, comme dit Pilatre, “quod scrisi,
quod scrisi”, n'importe, n'importe, ce niaumoins, tanquia, qu'odon
comme dit l'autre, vela une petite douceur que notre Mère-grand
vous envoye.
Granger. Va, cher ami, je ne suis pas jurisconsulte mercenaire.
Gareau. La, la, prenez trejours ; vaut mieux un tian, que deux tu
l'auras.
Granger. je te dis encore un coup, que je te remercie.
Gareau. Prenez, vous dis-je, vous ne savez pas qui vous prendra.
Granger. Et fi ! champêtre Etérogène, prends-tu
mes vêtements pour la marmite de ta maison ?
Gareau. Ho, ho, tredinse, il ne sera pas dit que j'usions d'obliviance
: cor que je siommes petits, je ne sommes pas vilains.
Granger. Veux-tu donc me diffamer “à capite ad calcem”
?
Gareau. Bonnefy, vous le prendrais. je sais bien, comme dit l'autre,
que je ne sis pas digne d'être capabe ; mais stanpandant oul
n'y a rian qui ressembe si bian à eun chat qu'eune chate. Bonnefy,
vous le prendrais da, car on me huiret ; et pis vous en garderiais
de la rancœur encontre moi.
Granger. O vénérable confrère de Pan, des Faunes,
des Sylvains, des Satires et des Dryades, cesse enfin par un excès
de bonne volonté de diffamer mes ornements, et je te permets,
par rémunération, de rester spectateur d'une invention
Théâtrale la plus hilarieuse du monde.
Châteaufort. J'y entre aussi, et pour récompense je te
permets, en cas d'alarme de te mettre à couvert sous le bouclier
impénétrable de mon terrible nom.
Granger. J'en suis d'accord, car que saurait refuser un mari le jour
de ses noces ?
PAQUIER, à Châteaufort. Mais, Monsieur, je voudrais bien
savoir qui vous êtes, vous qui vouliez entrer.
Châteaufort. je suis le Fils du Tonnerre ; le Frère aîné
de la Foudre ; le Cousin de l'Eclair ; l'Oncle du Tintamarre ; le
Neveu de Caron ; le Gendre des Furies ; le Mari de la Parque ; le
Ruffien de la Mort ; le Père, l'Ancêtre et le Bisaïeul
des Eclaircissements.
Paquier. Voyez si j'avais tort de lui refuser l'entrée. Comment
un si grand Homme pourrait-il passer par une si petite porte ? Monsieur,
on vous souffre, a condition que vous laisserez vos parents car avec
le Bruit, le Tonnerre, et le Tintamarre, on ne pourrait rien entendre.
Châteaufort. Garde-toi bien une autrefois de te méprendre.
D'abord que quelqu'un viendra s'offrir, demande-lui son nom, car s'il
s'appelle la Montagne, la Tour, la Roche, la Bute, Fortchâteau,
Châteaufort, ou de quelqu'autre titre inébranlable, tu
peux t'assurer que c'est moi.
Paquier. Vous portez plusieurs noms, pour ce que vous avez plusieurs
Pères. (Ils entrent)
SCENE X - Corbineli, Granger, Châteaufort PAQUIER, GAREAU, LA
Tremblaye, Granger. le jeune, MANON, GENEVOTE
CORBINELI, à Granger. Toutes choses sont prêtes ; Faites
seulement apporter un siège, et vous y colloquez, car vous
avez à parasiter pendant toute la Pièce.
PAQUIER, (à Châteaufort). Pour vous, ô seigneur
de vaste étendue, plongez-vous dans celle-ci ; mais gardez
d'ébouler sur la compagnie, car nos reins ne sont pas à
l'épreuve des Pierres, des Montagnes, des Tours, des Rochers,
des Butes, et des Châteaux.
Granger. Çà donc, que chacun s'habille. Hé !
quoi je ne vais point de préparatifs ? Où sont donc
les masques des Satires ? les chapelets et les barbes d'ermites ?
les trousses des Cupidons ? les flambeaux poiraisins des Furies ?
je ne vais rien de tout cela.
GENEVOTE. Notre action n'a pas besoin de toutes ces simagrées.
Comme ce n'est pas une fiction, nous n'y mêlons rien de feint
; nous ne changeons point d'habit ; Cette place nous servira de Théâtre
; et vous verrez toutefois que la Comédie n'en sera pas moins
divertissante.
Granger. Je conduis la ficelle de mes désirs, au niveau de
votre volonté. Mais déjà le feu des gueux fait
place à nos chandelles. Ça, qui de vous le premier estropiera
le silence ?
Commencement de la Piece
GENEVOTE. Enfin, qu'est devenu mon Serviteur ?
Granger. le jeune. il est si bien perdu, qu'il ne souhaite pas de
se retrouver.
GENEVOTE. je n'ai point encore su le lieu ni le temps où commença
votre passion.
Granger. le jeune. Hélas ! ce fut aux Carmes, un jour que vous
étiez au Sermon...
Granger. le père, en interrompant. Soleil, mon Soleil, qui
tous les matins faites rougir de honte la céleste Lanterne,
ce fut en même lieu que vous donnâtes échec et
mat à ma pauvre liberté. Vos yeux toutefois ne m'égorgèrent
pas du premier coup ; mais cela provint de ce que je ne sentais que
de loin l'influence porte-trait de votre rayonnant visage ; car ma
rechignante destinée m'avait colloqué superficiellement
à l'ourlet de la Sphère de votre activité.
Corbineli. je pense, ma foi, que vous êtes fol de les interrompre
: Ne voyez-vous pas bien que tout cela est de leur personnage ?
Granger. le jeune. Toutes les Espèces de votre beauté
vinrent en gros assiéger ma raison ; mais il ne me fut pas
possible de haïr mes ennemis, après que je les eus considérez.
Granger. le père en interrompant. Allons, ma Nimphelette, allons,
il est vergogneux aux filles de coloquiser “diu et privatim”
avec tant vert jouvenceau. Encore si c’était avec moi,
ma barbe jure de ma sagesse, mais avec un petit cajoleur !
Corbineli. Que Diable ! laissez-les parler si vous voulez, ou bien
nous donnerons votre rôle à quelqu'un qui s'en acquittera
mieux que vous.
GENEVOTE, à Granger. le jeune. je m'étonne donc que
vous ne travaillez plus courageusement aux moyens de posséder
une chose pour qui vous avez tant de passion.
Granger. le jeune. Mademoiselle, tout ce qui dépend d'un bras
plus fort que le mien, je le souhaite, et ne le promets pas. Mais
au moins suis-je assuré de vous faire paraître mon amour
par mon combat, si je ne puis vous témoigner ma bonne fortune
par ma victoire. je me suis jeté aujourd’hui plusieurs
fais aux genoux de mon père, le conjurant d'avoir pitié
des maux que je souffre ; et je m'en vais savoir de mon valet s'il
lui a dit la résolution que j'avais prise de lui désobéir,
car je l'en avais chargé. Viens-ça, Paquier, as-tu dit
à mon Père que j'étais résolu malgré
son commandement, de passer outre ?
Paquier. Corbineli, souffle-moi.
CORBINELI, tout bas. Non, Monsieur, je ne m'en suis pas souvenu.
Paquier. Non, Monsieur, je ne m'en suis pas souvenu.
Granger. le jeune (Il tire l'épée sur Paquier.) Ha !
maraud, ton sang me vengera de ta perfidie !
Corbineli. Fuis-t'en donc, de peur qu'il ne te frappe.
Paquier. Cela est-il de mon rôle ?
Corbineli. Oui.
Paquier. Fuis-t'en donc, de peur qu'il ne te frappe.
Granger. le jeune. je sais qu'à moins d'une Couronne sur la
tête, je ne saurais seconder votre mérite.
GENEVOTE. Les Rois, pour être Rois, ne cessent pas d'être
hommes ; pensez-vous que ......
Granger. le père, interrompant. En effet, les mêmes appétits
qui agitent un Ciron agitent un Eléphant : Ce qui nous pousse
à battre un support de marmite, fait à un Roi détruire
une Province : L'ambition allume une querelle entre deux comédiens
; La même ambition allume une guerre entre deux Potentats. Ils
veulent de même que nous, mais ils peuvent plus que nous.
Corbineli. Ma foi je vous enchaînerai.
Granger. le jeune. On croira...
GENEVOTE. Suffise qu'on croie toutes choses à votre avantage.
A quoi bon me faire tant de protestations d'une amitié dont
je ne doute, pas ? Il voudrait bien mieux être pendus au col
de votre Père, et à force de larmes et de prières,
arracher son consentement pour notre mariage.
Granger. le jeune. Allons-y donc. Monsieur, je viens vous conjurer
d'avoir pitié de moi, et...
GENEVOTE. Et moi, vous témoigner l'envie que j'ai de vous faire
bientôt grand Père .
Granger. Comment, grand Père ? je veux bien tirer de vous une
propagation de petits individus ; mais j'en veux être cause
prochaine, et non pas cause éloignée.
Corbineli. Ne vous tairez-vous pas ?
Granger. Cœur bas et ravalé, n'as-tu point de honte de
consumer l'Avril de tes jours à cajoler une fille ?
Corbineli. Ne voyez-vous pas que l'ordre de la Pièce demande
qu'ils disent tout cela ?
Granger. Ils n'ont pas assez de bien l'un pour l'autre ; je ne souffrirai
jamais...
GENEVOTE. Non, non, Monsieur, je suis d'une condition qui vous défend
d'appréhender la pauvreté. je souhaiterais seulement
que vous eussiez vu une Terre que nous avons à huit lieues
d'ici. La solitude agréable des Bois, le vert émaillé
des Prairies, le murmure des Fontaines, l'harmonie des oiseaux ; Tout
cela repeinturerait de noir votre poil déjà blanc.
Paquier. Mademoiselle, ne passez pas outre, voilà tout ce qu'il
faut à Charlot. Il ne saurait mourir de faim, s'il a des Bois,
des Prés, des oiseaux, et des Fontaines ; Car les arbres lui
serviront à se guérir du mal des mouches ; Les Prés
lui fourniront de quoi paître, et les oiseaux prendront le soin
de chiffler quand il ira boire à la Fontaine.
Granger. Ah ! sirénique laronnesse des cœurs ! je vois
bien que vous guettez ma raison au coin d'un Bois, que vous la voulez
égorger sur le Pré, ou bien l'ayant submergée
à la Fontaine, la donner à manger aux oiseaux.
Granger. le jeune. je suis venu...
Paquier. J'ai vu, j'ai vaincu, dit César, au retour des Gaules.
Granger. le jeune. Vous conjurer...
Paquier. Dieu vous fasse bien, Monsieur l'Exorciste, mon Maître
n'est pas Démoniaque.
Granger. le jeune. Par les services que je vous ai faits...
Paquier. Et par celui des morts qu'il voudrait bien vous avoir fait
faire.
Granger. le jeune. De reprendre la vie que vous m'avez prêtée.
Paquier. Il était bien fou, de vous prêter une chose
dont on n'a jamais assez.
Granger. le jeune (Il tire un poignard.) Prenez ce poignard, Père
dénaturé, faites deux homicides par un meurtre, écrivez
le destin de ma Maîtresse avec mon sang, et ne permettez pas
que la moitié d'un si beau couple expire de... Mais à
quoi bon tant de discours ? Frappez ! Qu'attendez-vous ?
Corbineli. Répondez donc, si vous voulez. Qu'est-ce ? Êtes
-vous trépassé ?
Granger. Ah ! que tu viens de m'arracher une belle pensée.
Je rêvais quelle est la plus belle figure, de l'Antithèse
ou de l’interrogation.
Corbineli. Ce n'est pas cela dont il est question.
Granger. Et je ruminais encore à ces Spéculateurs qui
tant de fois ont fait faire à leurs rêveries le plongeon
dans la Mer, pour découvrir l'origine de son Flux et de son
Reflux ; Mais pas un à mon goût n'a frappé dans
la visière. Ces raisons salées me semblent si fades,
que je conclus qu'infailliblement...
Corbineli. Ce n'est pas de ces matières-là, vous dit-on,
dont il est question. Nous parlons de marier Mademoiselle et votre
Fils, et vous nous embarquez sur la Mer !
Granger. Quoi parlez-vous de mariage avec cet houbereau ? Êtes-vous
orbe de la faculté intellectuelle ? Êtes-vous hétéroclite
d'entendement ? Ou le Microcosme parfait d'une continuité de
chimères abstractives ?
Corbineli. A force de représenter une Fable, la prenez-vous
pour une vérité ? Ce que vous avez inventé vous
fait-il peur ? Ne voyez-vous pas que l'ordre de la Pièce veut
que vous donniez votre consentement ? Et toi, Paquier, sur tout maintenant
garde-toi bien de parler, car il paraît ici un muet que tu représentes.
Là donc, dépêchez-vous d'accorder votre fils à
Mademoiselle ; Mariez les.
Granger. Comment, marier, c'est une Comédie ?
Corbineli. Hé bien, ne savez-vous pas que la conclusion d'un
Poème Comique est toujours un mariage ?
Granger. Oui, mais comment serait-ce ici la fin, il n'y a pas encore
un Acte de fait.
Corbineli. Nous avons uni tous les cinq en un, de peur de confusion
: Cela s'appelle Pièce à la Polonaise.
Granger. Ha bon, comme cela je te permets de prendre Mademoiselle
pour légitime épouse.
GENEVOTE. Vous plaît-il de signer les Articles, voilà
le Notaire tout prêt.
Granger. Il Signe. Sit ita sane, très volontiers.
Paquier. J'enrage d'être muet, car je l'avertirais.
Fin de la Comedie
Corbineli. Tu peux parler maintenant, il n'y a plus de danger.
Granger. Hé bien, Mademoiselle, que dites-vous de notre Comédie
?
GENEVOTE. Elle est belle, mais apprenez qu'elle est de celles qui
durent autant que la vie. Nous vous en avons tantôt fait le
récit comme d'une Histoire arrivée, mais elle devait
arriver. Au reste vous n'avez pas sujet de vous plaindre, car vous
nous avez mariez vous-même ; vous-même avez signé
les Articles du Contrat. Accusez-vous seulement d'avoir enseigné
le premier à fourber. Vous fîtes accroire aux parents
de votre fils qu'il était fou, quand vous vites qu'il ne voulait
point entendre au voyage de Venise. Cette insigne fausseté
lui montra le chemin de celle-ci ; Il crût qu'il ne pouvait
faillir en imitant un si bon Père .
Corbineli. Enfin, c'est une pilule qu'il vous faut avaler.
LA Tremblaye . Vous l'avalerez, ou, par la mort...
Gareau. Ah l par ma fy je sommes logez à l'Ensaigne de “J'en
tenons”. Parmanda, j'en avouas queuque souleur, que cette petite
Ravodiere là ly grimoneret queuque Trogedie. Hé bian,
ne vela pas notre putain de mainagere toute revenue ? Feu la paure
defunte, devant guïeu set son ame da, m'en baillit eun jour d'une
belle vredée. Par ma fiquette, ol me boutit à Cornuaille
en tout bian et tout honneur. Stanpandant la bonne Chienne qu'ol estet....
Aga hé ! ous estcs don de ces saintes sucrées là
? Bonnefy je le voyas bian, qu'ous aviais le nez torné à
la friandise. Or un jour qu'il plut tant ; “Jacquelaine, ce
ly fis-je tout en gaussant, il fait cette nuit clair de l'Eune, il
fera demain clair de l'Autre.” Enfin tanquia, qu'odon, ce nonobstant,
apres ça, ô dame éclaircissez-moi à dire
: Tanquia que je m'en revenis tout épouvanté tintamarer
à notre huis. A la parfin je me couchis tout fin nu auprès
de notre bonne femme. Un tantet apres que je me fussis rabougry tout
en eun petit tapon, je sentis queuque chose qui grouillet. “jaquelaine,
ce ly fis-je, je panse qu'il y a là queuqu'un couché.
Oui, ce me fit-elle, je t'en répons, et que Guiantre y aure-t-il
?” Eune bonne écousse apres, je sacoute encore fretiller.
“Han ! jaquelaine, il y a là quequ’un.” J'allongis
ma main, je tâtis. “Hoüay ! ce fis-je, eune teste,
eux têtes” ; pis frougonant entre les draps : «deux
jambes, quatre jambes ; Han ! jaquelaine, il y a là queuqu'un.
Hé, Piarre, que tu es fou, ce me fitelle, tu contes mes jambes
deux fouas !” Parguene, je ne me contentis point ; je me levis
; Dame, je découvris le pot aux roses. “Ho ! Ho ! vilaine,
ce ly fisje, qu'estce que ça ? “Fili Davi” ! ton
ribaut sera étripé ! Vramant jean, ce me fitelle, garde
t'en bian : C'est ce pauvre Maître Louis le Barbier, qui venet
de seigner eun malade de tout là bas ; Il estet tout rede de
fred, et avet encore bian de vilain chemain à passer : Il m'exhorsisait
d'alumer du feu ; dame, comme tu saiss, le bais est char ; je ly ai
dit qu'il se venist putôt réchauffer environ moi : Il
ne feset que de s'y bouter quand tu es venu. - Allons, allons, ce
ly fis-je, Maître Louis, on vous appranra de venir coucher avec
les femmes des gens.” Dame, je ne fus ne fou, ni estourdy, je
le claquis bel et biau sur mes espaules, et le portis jusqu'à
moiquié chemain de sa niairon : “Mais n'y revenez pas
eune autre foüas ! car parguene s'il vous arrive, je vous porterai
encore eune écousse aussi loin.” Et bian, regardez, il
ne faut qu'eun malheur. Cette petite dévargondée m'en
eut Peut-être fait autant ; C'est pourquoi bon jour et bon soir,
c'est pour deux foüas.
Corbineli. C'est maintenant à vous, Monsieur, pour combler
la félicité de ces nouveaux mariez, d'augmenter leur
revenu de celui d'un Empire. Il vous sera bien-aisé, puis que
vous faites chanceler la Couronne d'un Monarque en la regardant.
Châteaufort. Je donne assez, quand je n'ôte rien ; et
je leur ai fait beaucoup de bien, de ne leur avoir point fait de mal.
Granger. le jeune. Mon petit cœur, il est fort tard, allons nous
mettre au lit.
Paquier. je n'ai donc plus qu'à faire venir la Sage-Femme,
car vous allez entrer en travail d'Enfant.
LA Tremblaye . je n'oserais quasi prendre la hardiesse de vous consoler.
Granger. N'en prenez pas la peine, je me consolerai bien moi-même
O Tempora ! O Mores !
Ouf
!