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Les emprunts de Molière
La Sœur, de Rotrou
Le début de l'acte I est emprunté au début de La Sœur, (1645) de Rotrou (1609-1650).
Le jargon des soldats et certains traits du héros de la pièce, le valet Ergaste, se retrouvent chez Scapin.
LÉLIE. Ô fatale nouvelle, et qui me désespère !
Mon oncle te l'a dit ? et le tient de mon père !
ERGASTE. Oui.
LÉLIE. Que pour Éroxène, il destine ma foi !
Qu'il doit absolument m’imposer cette loi !
Qu’il promet Aurélie aUX v0eux de Polydore !
ERGASTE Je vous l'ai déjà dit, et vous le dis encore.
LÉLIE. Et qu’exigeant de nous ce funeste devoir,
Il nous veut Obliger d'épouser dès ce soir !
ERGASTE Dès ce soir.
LÉLIE. Et tu crois qu'il te parlait sans feinte !
ERGASTE Sans feinte.
LÉLIE Ha ! si d’amour tu ressentais l'atteinte,
Tu plaindrais moins ces mots qui te coûtent si cher,
Et qu’avec tant de peine il te faut arracher,
Et cette avare écho, qui répond par ta bouche,
Serait plus indulgente à l'amour qui me touche !
ERGASTE Comme on m’a tout appris, je vous l'ai rapporté,
Je n'ai rien oublié, je n'ai rien ajouté.
Que désirez-vous plus ?
LÉLIE Aux choses d'importance
Oublier quelquefois la moindre circonstance,
Un regard, un souris, un mot, une action,
Ruine absolument notre prétention;
Et, sachant à quel point cet entretien m’importe,
Je t'y puis voir, cruel, répugner de la sorte ?
ERGASTE Ne vous touchant pas tant, j'y répugnerais moins;
Mais cette amour enfin vous coûte trop de soins.
LÉLIE Il m’en coûte, il est vrai, mais j'en aime les causes:
Les épines d'amour ne sont point sans leurs roses,
Et quand il faut souffrir pour de si doux appas,
Je tiens pour malheureux celui qui ne l'est pas.
Au reste, étant l'auteur de mon inquiétude,
La peux-tu négliger sans trop d'ingratitude ?
Sans tes conseils...
ERGASTE. Eh bien, n'est-on pas malheureux
De vouer son service à ces fous d'amoureux?
Faites que le succès réponde à leur caprice,
On leur rend un devoir, non pas un bon office ;
Le péril d'un gibet est le moindre danger
Où, pour servir leur flamme, on se doit engager;
Mais si quelque accident par malheur les menace,
On est absolument auteur de leur disgrâce ;
Soit que le sort enfin leur soit cruel ou doux,
Tout le bien leur est dû. tout le mal vient de nous.
Votre confusion est l'effet que mérite
La bouillante chaleur d'une amour illicite ;
J'en avais bien prévu ce triste repentir,
Et je n'ai pas manqué de vous en avertir;
Mais, malgré ces avis qui ne profitaient guéres,
Je ne puis refuser mes soins à vos prières.
LELIE. Voyant le précipice où tu guidais mes pas,
Quoique sollicité, tu ne le devais pas.
ERGASTE. Le temps vous rend savant, l'épreuve vous fait sage;
Mais vous étiez bien loin de tenir ce langage,
Quand, d'une impatience égale à vos douleurs,
Pendant à mes genoux, les yeux baignés de pleurs,
Confus et dépourvu de tout autre remède,
Vous réclamiez mes soins ou la mort à votre aide.
LÉLIE. J’en concevrais enfin des regrets superflus
Quand l'affaire est au point de n'en consulter plus.
Mais ce que tu m'apprends m'est de telle importance
Qu'il s'agit de ma mort ou de ton assistance,
De perdre la lumière ou conserver mes vœux
A qui je suis lié d'indissolubles nœuds.
Dis donc : que ferons-nous ? romps ce fâcheux silence.
ERGASTE. Souvent on détruit tout par trop de violence.
LÉLIE. Différant trop aussi, l'on n'exécute rien.
ERGASTE. Éraste, à mon avis, nous y servira bien,
Et son affection ne vous sera pas vaine.
LÉLIE. Je me promets bien moins son amour que sa haine,
S'il sait la dure loi qu'on me veut imposer.
ERGASTE. Mais il est bien aisé de l'en désabuser,
Et d'obtenir de lui ce favorable office,
En faisant qu'il se serve en vous rendant service.
LELIE. Quoique mon cœur répugne aux éclaircissements,
Faisons-nous cet effort; tout est doux aux amants.
Ergaste, cherchons-le.
ERGASTE, a part. Quel embarras extrême!
Travailler pour des fous est bien I'être soi-même:
Il leur faut au besoin faire tout espérer,
Et perdre tout repos pour leur en procurer.
(Ils sortent)
Molière, MÉLICERTE (II, 1)
MÉLICERTE Ah! Corinne, tu viens de l'apprendre de Stelle,
Et c'est de Lycarsis qu'elle tient la nouvelle.
CORINNE Oui.
MÉLICERTE Que les qualités dont Myrtil est orné,
Ont su toucher d'amour Éroxène et Daphné?
CORINNE Oui.
MÉLICERTE 335 Que pour l'obtenir leur ardeur est si grande,
Qu'ensemble elles en ont déjà fait la demande?
Et que dans ce débat elles ont fait dessein
De passer dès cette heure à recevoir sa main*?
Ah! que tes mots ont peine à sortir de ta bouche!
340 Et que c'est faiblement que mon souci te touche!
CORINNE Mais quoi? que voulez-vous? C'est là la vérité,
Et vous redites tout, comme je l'ai conté.
MÉLICERTE Mais comment Lycarsis reçoit-il cette affaire?
CORINNE Comme un honneur, je crois, qui doit beaucoup lui plaire.
MÉLICERTE 345 Et ne vois-tu pas bien, toi qui sais mon ardeur,
Qu'avec ce mot, hélas! tu me perces le cœur?
CORINNE Comment?
MÉLICERTE Me mettre aux yeux que le sort implacable
Auprès d'elles me rend trop peu considérable,
Et qu'à moi par leur rang on les va préférer,
350 N'est-ce pas une idée à me désespérer?
CORINNE Mais quoi? je vous réponds et dis ce que je pense.
MÉLICERTE Ah! tu me fais mourir par ton indifférence.
Mais dis, quels sentiments Myrtil a-t-il fait voir?
CORINNE Je ne sais.
MÉLICERTE Et c'est là ce qu'il fallait savoir,
355 Cruelle!
CORINNE En vérité, je ne sais comment faire,
Et de tous les côtés je trouve à vous déplaire.
MÉLICERTE C'est que tu n'entres point dans tous les mouvements
D'un cœur, hélas! rempli de tendres sentiments.
Va-t'en: laisse-moi seule en cette solitude
360 Passer quelques moments de mon inquiétude.
SCÈNE II MÉLICERTE
Vous le voyez, mon cœur, ce que c'est que d'aimer,
Et Bélise avait su trop bien m'en informer.
Cette charmante mère avant sa destinée*,
Me disait une fois, sur le bord du Pénée*:
365 "Ma fille, songe à toi: l'amour aux jeunes cœurs
Se présente toujours entouré de douceurs.
D'abord il n'offre aux yeux que choses agréables;
Mais il traîne après lui des troubles effroyables.
Et si tu veux passer tes jours dans quelque paix,
370 Toujours comme d'un mal défends-toi de ses traits."
De ces leçons, mon cœur, je m'étais souvenue;
Et quand Myrtil venait à s'offrir à ma vue,
Qu'il jouait avec moi, qu'il me rendait des soins,
Je vous disais toujours de vous y plaire moins;
375 Vous ne me crûtes point, et votre complaisance
Se vit bientôt changée en trop de bienveillance.
Dans ce naissant amour qui flattait vos désirs,
Vous ne vous figuriez que joie et que plaisirs:
Cependant vous voyez la cruelle disgrâce,
380 Dont en ce triste jour le destin vous menace,
Et la peine mortelle où vous voilà réduit!
Ah, mon cœur! ah, mon cœur! je vous l'avais bien dit;
Mais tenons, s'il se peut, notre douleur couverte:
Voici...
Acte
I, Scène 2
Correspond à PHORMION I, 2 (v. 79-118) : Geta fait à Davus le
récit des amours de ses maîtres : l’esclave dont s’est
amouraché Phaedria et l’orpheline éplorée qu’a
épousée Antipho.
Dans Scapin, c’est Octave qui raconte à Scapin.
GÉTA. [...]Nous lui demandons ce qu'il y a : « Jamais, dit-il,
comme tantôt la pauvreté ne m'a paru un misérable et pesant
fardeau. J'ai vu tantôt, ici près, une malheureuse jeune fille
qui pleurait sa mère morte; celle-ci était déposée
vis-à-vis, et il n'y avait 1à ni personne amie, ni connaissance,
ni voisin, à part une pauvre vieille, pour aider aux funérailles.
J'ai été saisi de compassion. La jeune fille, elle, est d'une
beauté extraordinaire. Que dire de plus ? Il nous avait tous bouleversés.
Là-dessus, Antiphon, tout à coup : « Voulez-vous que nous
allions la voir? » Un autre: « C'est mon avis; allons-y ! conduis-nous,
s'il te plaît. » Nous partons, nous voila arrivés ; nous
regardons : belle fille, en effet; et, raison de plus pour le dire, elle n'avait
aucun adjuvant à sa beauté : cheveux épars, pieds nus,
négligée de sa personne, en larmes, vêtements minables,
au point que, si elle n'eût tiré ses avantages de sa beauté
naturelle, il y avait là de quoi réduire à néant
cette beauté. L'autre, l'amoureux de la joueuse de lyre, dit simplement:
« Assez plaisante ! » Mais le nôtre...
DAVE. J’imagine tout de suite: il s'est épris d'elle.
GÉTA. Imagines-tu à quel point ? Regarde où en sont les
choses: le lendemain, il se rend tout droit chez la vieille, il la supplie
de le mettre à même de la voir; elle refuse net, et lui dit que
ce n'est pas correct, qu'elle est citoyenne athénienne, honnête
fille issue d'honnêtes gens. S'il la veut pour femme, il lui est loisible
de procéder selon la loi ; autrement, elle refuse. Voilà notre
homme et ne pas savoir ce qu'il doit faire: d'une part il avait envie de l'épouser,
et d'autre part, il redoutait son père absent.
I, 2 vers 92-118.
Acte
I, Scène 4
Correspond à PHORMION
II, 1 (v. 210-215) ou (II, v. 230-315).
Geta tente de préparer Antipho au retour et aux réprimandes
de son père, en lui faisant étudier à l’avance
la contenance nécessaire face aux réprimandes paternelles. Le
jeune homme prend la fuite à la vue de son père qui arrive.
Chremes exhale sa colère dans un monologue. Geta, après une
série de commentaires en aparté, s’adresse à lui
et parvient à enrayer sa fureur, en lui présentant son fils
comme victime
Acte II, Scène 6
«
Bacchis », de Plaute
Lorsque Sylvestre se déguise en spadassin pour menacer Argante, Molière
fait un emprunt à Plaute (~250 - ~184), auteur de comédies,
qui est une source latine chère à Molière : il lui a
inspiré l'Avare et Amphitryon.
Plaute avait imaginé une semblable situation dans son Bacchis quand
il s'agit de soutirer de l'argent à un vieillard en le mettant face
à un soudard menaçant.
Les Bacchis est elle-même inspirée du « Double trompeur
» de Ménandre.
CLÉOMAQUE, NICOBULE, CHRYSALE. Cette scène a évidemment
servi de modèle à celle des Fourberies de Scapin, dans laquelle
le maître fripon, aidé d'un autre coquin subalterne, qui fait
le spadassin, effraie le vieil Argante (act. II, sc. 9). Mais, il faut l'avouer,
la copie reste inférieure à l'original pour l'invention comique.
Chez le poète latin, le militaire n'est point un complice, il ne vient
pas jouer un rôle de convention pour seconder les projets de Chrysale,
il lui sert d'instrument sans qu'il s'en doute ; l'adresse du rusé
faussaire sait profiter habilement de la rencontre inattendue, qui serait
un contre-temps pour un autre moins habile ; au lieu de deux fripons conjurés
contre un vieillard, nous voyons le machinateur d'intrigues qui se suffit
à lui seul contre tous ; lui seul trompe deux ennemis à la fois,
et s'amuse à duper l'un par l'autre.
CLÉOMAQUE, NICOBULE, CHRYSALE.
CLÉOMAQUE, sans voir les autres personnages. Mnésiloque, fils
de Nicobule, retenir de force la femme qui m'appartient ! Qu'est-ce que ces
façons d'agir ?
NICOBULE, bas à Chrysale. Quel est cet homme ?
CHRYSALE, à part. Le militaire vient à propos.
CLÉOMAQUE. II me prend donc, non pas pour un guerrier, mais pour une
femme, incapable de défendre et soi-même et les siens ? Je veux
que Bellone et Mars n'aient plus jamais foi à ma parole, si, dès
que je le rencontrerai, je n'en fais un corps sans âme et ne le déshérite
de la vie.
NICOBULE, bas à Chrysale. Chrysale, qui est cet homme qui menace mon
fils ?
CHRYSALE. C'est le mari de celle qui est couchée à côté
de lui.
NICOBULE. Son mari ?
CHRYSALE. Oui, son mari.
NICOBULE. C'est donc une femme mariée (78)?
CHRYSALE. Tu vas le voir tout-à-l'heure.
NICOBULE. Je suis perdu, perdu sans ressource !
CHRYSALE. Eh bien ! Chrysale est-il un scélérat, à présent
? Poursuis, charge-moi de liens ; écoute ton fils. Ne te disais-je
pas que tu apprendrais à juger l'homme ?
NICOBULE. Que faire ?
CHRYSALE. Ordonne qu'on me débarrasse au plus tôt de mes liens.
Si je ne puis agir, il le prendra en flagrant délit.
CLÉOMAQUE, se croyant toujours seul. Je donnerais tous les trésors
du monde pour le surprendre couché avec elle. Quel plaisir de les exterminer
tous deux !
CHRYSALE, à Nicobule. Tu l'entends. Fais-moi donc mettre en liberté.
NICOBULE, aux esclaves. Détachez ses liens. Affreux malheur! je n'ai
plus de sang dans les veines.
CLÉOMAQUE. Et l'indigne qui se prostitue, elle ne se moquera pas de
moi impunément.
CHRYSALE, à Nicobule. Tu peux transiger pour quelque argent.
NICOBULE. Eh bien, négocie ; je te donne plein pouvoir, pourvu qu'il
ne le surprenne pas, et que je sauve mon fils.
CLÉOMAQUE, toujours sans voir les autres personnages. S'ils ne me paient
deux cents Philippes, je leur arracherai l'âme des entrailles à
tous les deux.
NICOBULE. Tâche de transiger, si tu peux ; hâte-toi, de grâce
; à quelque prix que ce soit.
CHRYSALE. J'y mettrai tout mon zèle. (Au militaire) Qu'as-tu à
crier ?
CLÉOMAQUE. Que fait ton maître ?
CHRYSALE. Je n'en sais rien. (Pour ce qui suit, il parle de manière
à n'être pas entendu de Nicobule.) Veux-tu, moyennant deux cents
Philippes qu'on s'engage à te payer, nous épargner ta clameur
et tout ce scandale ?
CLÉOMAQUE. J'y consens de grand coeur.
CHRYSALE. Souffriras-tu que je te dise beaucoup d'injures ?
CLÉOMAQUE. Tant que tu voudras.
CHRYSALE. Le bourreau ! comme il est complaisant ! Voici le père de
Mnésiloque. Viens ; il s'engagera. Tu n'as qu'à faire ta demande.
C'est assez de paroles.
NICOBULE, bas à Chrysale. Où en sommes-nous ?
CHRYSALE. J'ai conclu pour deux cents Philippes.
NICOBULE. Ah ! mon sauveur, je te dois la vie. Il me tarde de prononcer le
grand mot : "Je consens".
CHRYSALE, au militaire. Demande (79) ; (à Nicobule) et toi, souscris.
NICOBULE, au militaire. Je suis prêt à souscrire. Demande.
CLÉOMAQUE. Veux-tu me donner deux cents Philippes d'or bien sonnants
?
CHRYSALE, à Nicobule. A toi. Réponds que tu conseils.
NICOBULE. Je consens.
CHRYSALE, au militaire. Est-ce que tu n'es pas satisfait à présent,
infâme ? N'ennuie pas mon maître. Crois-tu nous effrayer par tes
menaces ? Nous te faisons une offrande
de malédictions. Si tu as une épée, n'avons-nous pas
la broche à la cuisine ? et si tu m'échauffes les oreilles,
je te criblerai comme le ventre d'une souris. Je vois ce que c'est ; par Hercule
! Je devine quel soupçon t'inquiète. Tu crois qu'il est avec
elle.
CLÉOMAQUE. Oui, il y est.
CHRYSALE. Jamais ne me soient propices Jupiter, Junon, Cérès,
Minerve, Latone, l'Espérance, Ops, la Vertu, Vénus, Castor,
Pollux, Mars, Mercure, Hercule, le dieu des Mânes, le Soleil, Saturne,
et tous les dieux, s'il est en ce moment avec elle, debout ou couché,
s'il l'embrasse, ou si .... tu m'entends.
NICOBULE. Quel serment il fait ! Ses parjures nous sauvent.
CLÉOMAQUE. Que fait donc Mnésiloque à présent
?
CHRYSALE. Son père l'a envoyé aux champs ; et elle, elle a été
à l'Acropole visiter le temple de Minerve. Il est ouvert ; tu peux
aller voir si elle y est.
CLÉOMAQUE. Je vais de ce pas au forum.
CHRYSALE. Au gibet qui t'étrangle.
CLÉOMAQUE. Pourrai-je toucher l'or aujourd'hui ?
CHRYSALE. Oui, et va te faire pendre. Ne crois pas nous intimider, misérable
! (Le militaire sort). Au nom des dieux, je t'en prie, mon maître, laisse-moi,
que j'aille dans cette maison trouver ton fils.
NICOBULE. Pourquoi faire ?
CHRYSALE. Pour l'accabler de reproches, de se conduire de la sorte.
NICOBULE. Oui, je t'en prie, Chrysale, gronde-le bien. Ne le ménage
pas.
CHRYSALE. Qu'est-il besoin de me le recommander ? Seras-tu content, si je
le gourmande plus longuement que jamais Demetrius ne gourmanda Clinias ? (Il
sort.)
NICOBULE, seul. Cet esclave est comme un mal aux yeux. Si on ne l'a pas, on
s'en passe très bien, on n'en veut pas du tout. S'il vous vient, vous
ne pouvez vous retenir d'y toucher. Si Chrysale ne s'était trouvé
là par bonheur, le militaire surprenait sa femme en flagrant délit
et Mnésiloque avec elle, et il le tuait. Ces deux cents Philippes que
j'ai promis sont comme la rançon de mon fils ; cependant je ne les
donnerai qu'à bonnes enseignes, et après avoir vu Mnésiloque.
Je ne veux pas me fier à la légère à Chrysale.
Mais relisons encore ces tablettes avec attention ; un écrit sous cachet
mérite créance.
(Il sort.)
ROSIMOND, La Dupe amoureuse :comédie.
CARRILLE Il suffit. Écoute seulement.
Bentre, c’est donc ainsi qu'Isabelle m'offense,
Mais Cap disant Arnaut, j'en tirerai bengeance.
Je perdrai mon ribal.
POLIDORE O Ciel! assiste-moi.
CARRILLE Le Beillaque en mourra. Mais que fais-tu là. toi?
POLIDORE Rien, Monsieur.
CARRILLE, frappant du pied : Cadedix.
GUSMAN tombant : 0ù fuir?
CARRILLE Par la sang diavle,
Je le beux mettre en poudre. Arrête, miséravle,
0ù bas-tu, quel es-tu, que fais-tu, dis?
À Gusman, qui tâche de s'enfuir.
GUSMAN: Monsieur...
CARRILLE Benez ça tous les deux, d'où bous bient cette peur?
GUSMAN Si j'en reviens jamais, je l'échapperai belle.
CARRILLE Ton nom?
GUSMAN Gusman.
POLIDORE Où fuir? aventure cruelle?
CARRILLE Le tien?
POLIDORE Hélas ! que dire?
CARRILLE Hé...
POLIDORE Tel qu'il vous plaira.
CARRILLE Tu tremvles.
POLIDORE Point du tout. Que faire?
CARRILLE à Gusman qui veutfuir : Reste là.
à Polidore : Hé viens, ton nom?
POLIDORE C'est, c'est...
CARRILLE N'es-tu point Polidore?
On dit que ce maraud aime ce que j'adore.
Morvleu, si je sabais qu'il osât rechercher
L'aimable et cher objet qui seul m'a pu toucher,
Ce fer... mais dis ton nom?
POLIDORE Alcidor.
CARRILLE Il me semvle
Que comme on I'a dépeint, en tout il te ressemvle.
POLIDORE On a vu quelquefois des gens se ressembler.
CARRILLE Ne le connais-tu point?
POLIDORE Non.
CARRILLE Quoi, toujours tremvler?
Ah ! si jamais ce fat se présente à ma bue,
Il n'en faut point douter, sa perte est résolue.
De la piau de son corps faisant du parchemin,
En lettres de son sang, j'écrirai son destin.
De la tête j'en beux faire une tavatière
Et dans le juste essés d'une bengeance entière,
De ses os calcinés j'en ferai du tavac
Et tout cela d'un souffle, et zeste et tic et tac.
II donne deux bourrades à Polidore.
Acte III, scène 2
Boileau —Art poétique, III, vers
391-400) [1674]
Etudiez la Cour et connaissez la ville :
L’une et l’autre est toujours en modèles fertile.
C’est par là que Molière, illustrant ses écrits,
Peut-être de son art eût remporté le prix,
Si, moins ami du peuple, en ses doctes peintures,
Il n’eût point fait souvent grimacer ses figures,
Quitté, pour le bouffon, l’agréable et le fin,
Et, sans honte, à Térence, allié Tabarin.
Dans ce sac ridicule où Scapin s’enveloppe,
Je ne reconnais plus l’auteur du Misanthrope.
Des critiques ont trouvé trace de la fameuse scène du sac dans
Straparole (Les Facétieuses nuits), ainsi que dans les Farces tabariniques
Et si l'on a pu, avec Boileau, attribuer le «gag» du sac (acte
III, scène II) à l'illustre farceur de tréteaux qu'était
Tabarin, on sait qu'il se trouvait déjà dans les Facétieuses
nuits de Straparole, traduites au XVIe siècle par Jean Louveau et Pierre
de Larivey.Turlupin , Guillot-Gorju et autres Gros-Guillaume de l'Hôtel
de Bourgogne ne dédaignaient pas l'utilisation comique des coups de
bâton, dont la tradition remontait aux farces médiévales,
que les bateleurs du Pont-Neuf et les Comédiens Italiens intégraient
dans leurs pantomimes des plaisanteries du même genre. Molière
lui-même avait joué, en 1661, 1663 et 1664, une petite pièce
intitulée Gorgibus dans le sac, dont on ignore s'il en était
l'auteur, comme il l'était de ces «petits divertissements qui
lui avaient acquis quelque réputation et dont il régalait les
provinces» (Préface de La Grange à l'édition des
Œuvres complètes, en 1682).
Eugène Adenis : Diogène et Scapin
Diogène qu'enfin, soit dit sans t'offenser,
Dans ce sac ridicule où Scapin l'enveloppe,
Je ne reconnais plus l'auteur du Misanthrope !
Scapin, stupéfait.Il a lu Boileau ! (Voulant protester.) Mais...
Diogène Je n'en démordrai point
Et mon opinion est faite sur ce point !
Scapin Si tu réfléchissais...
Diogène Non, c'est invraisemblable !
Jamais je n'admettrai qu'un homme raisonnable
Puisse d'un pareil tour être dupe un instant !
Scapin Mais je t'assure, moi...
Diogène C'est absurde !
Scapin Pourtant...
Diogène Insensé !
Scapin Laisse-moi t'expliquer.
Diogène Inutile !
Scapin Mais enfin...
Diogène Tu perdrais, mon cher, tes frais de style !
Non, il n'existe point de mortel assez sot
Pour consentir...
Scapin Allons, je ne souffle plus mot.
Je cède : brisons-là.
Diogène Sans rancune ?
Scapin Au contraire.
Je voudrais qu'il te vînt une fâcheuse affaire,
Tiens ! j'aimerais à voir grandir tes embarras
Pour avoir le plaisir de les vaincre.
Diogène Moi, pas !
Scapin Et tu verrais alors que ce débat intime
N'a pas diminué tes droits à mon estime !
Au revoir !
Diogène Serviteur !
Scapin sort.
Scène III Diogène, un instant seul, puis Scapin
Diogène Parti ! (Avec colère.) Va-t-en, va-t-en
Et puisse Jupiter te confondre à l'instant,
Toi, ton maître et ton sac !... vouloir me faire admettre
Que quelqu'un soit assez fou pour se laisser mettre
Dans un sac ! — triple sot ! — un sac ! ensuite, oser
Choisir un homme ! — drôle ! enfin, me l'imposer !
Effronté ! nous aurons, oui-là, chacun le nôtre !
Je vais chercher le mien, — tout seul ; — gardez le vôtre
!
Scapin, entrant en courant.Diogène ?...
Diogène Mon nom ?
Scapin, faisant semblant de ne pas voir Diogène. Ô danger imprévu
!
Pauvre Diogène !
Diogène Hein !
Scapin, courant sur le théâtre. Même jeu. Quelqu'un l'a-t-il
pas vu ? Appelant.
Diogène ?... il était ici dans l'instant même !
Diogène, courant après lui. Hé ! Scapin, hé !
Scapin ,
Scapin, courant après lui. Le péril est extrême !
Et comment l'avertir du danger ?...
Il se heurte contre Diogène.
Auriez-vous rencontré ?... (Avec un cri.) Dieux ! c'est lui !
Diogène Qu'est-ce donc,
Scapin ?
Scapin Ah ! tu me vois si troublé ! vite, vite
Sauve-toi !
Diogène Me sauver !... et pourquoi ?
Scapin Prends la fuite,
Te dis-je !
Diogène Mais encor...
Scapin Tu perds là des instants
Précieux : en deux mots, les sombres habitants
Des enfers, le visage enflammé, l'œil terrible
Se sont tous mis à ta poursuite !...
Diogène Est-il possible ?...
Scapin Ils accourent en nombre à pas précipités :
Cerbère est en avant flairant de tous côtés
Ta trace, puis Pluton, puis ce qui me tourmente
Le plus pour toi : Minos, Éaque et Rhadamante !
Diogène Ah ! Scapin, c'en est fait de moi : je suis perdu !
Rhadamante ! Minos !... quel coup inattendu !
Scapin Oui, — tout le tribunal de l'Achéron qui juge
Sans appel !
Diogène Dieux ! où fuir , où trouver un refuge ?
Scapin Hélas !
Diogène Maudite soit ma curiosité !
Ils vont me condamner toute une éternité
À remplir le tonneau qui me servait d'asile,
Que sais-je ? ah ! bon Scapin, ne m'abandonne pas !
Cherche, invente un moyen, tire-moi de ce pas,
Scapin !... et souviens-toi de ta bonne promesse :
Viens à mon aide !...
Scapin, rêveur. Eh ! oui, j'y songe !
Diogène Le temps presse !
Scapin, mon doux Scapin !
Scapin, réfléchissant. Si tu veux t'échapper,
Cerbère aura bientôt fait de te rattraper !
Le péril est plus grand encor si tu demeures !
Ah ! Je ne trouve rien ! Il faudra que tu meures
Une seconde fois : c'est écrit !
Diogène, se lamentant. Par le Styx !
Quel moyen inventer pour résoudre cet x ?
Si j'étais un héros, je pourrais me défendre,
Je pourrais !... Dieux puissants, que ne suis-je Alexandre ?
Scapin, se frappant le front, avec joie. Ah !
Diogène Quoi !
Scapin J'ai trouvé !
Diogène Parle ?...
Scapin Il faut...
Diogène Eh bien ?...
Scapin, S'arrêtant. Mais non,
Jamais tu ne voudras...
Diogène Que je perde mon nom
Si j'hésite un instant !... j'accepte tout d'avance !
Scapin Eh bien ?... (Diogène l'écoute avec anxiété
; Scapin s'arrête.)
Attends. (Il remonte.) Voici la troupe qui s'avance !
Diogène, au comble de la terreur. Ah !
Scapin, lui jetant son sac. Mon sac... dans mon sac !
Diogène Quelle idée ! oh ! merci,
Scapin ! je suis sauvé ! (Diogène s'est mis dans le sac.)
Scapin Silence ! les voici !
Scapin, contrefaisant plusieurs voix.
Par ici, — non, par là, — courons toute la ville !
— Nous le retrouverons, allez, soyez tranquille ! —
Oui, oui. — Que pensez-vous, Minos, de ce bandit ? —
(Voix grave.)
Un misérable ! (Reprenant sa voix naturelle).
— Non, messieurs, un étourdi,
Voilà tout. — Il mérite une leçon sévère.
—
Oui, oui. — (De sa voix naturelle.)
D'accord, messieurs, mais j'en fais mon affaire
Et je me charge avec le bâton que voilà,
Qu'il semble avoir laissé tout exprès pour cela,
Par un procédé simple appliqué sur l'échine,
De lui faire sentir les torts de sa doctrine !
Il frappe sur le sac. — Diogène se met à crier.
Cette pièce a été découverte
en 1865 par Jacob (Paul Lacroix de son vrai nom) : « J'ai cru y reconnaître,
à première vue, l'écriture de Molière ; j'ai constaté
sur-le-champ que j'avais sous les yeux le texte primitif des Fourberies de
Scapin. L'aspect général du manuscrit, la couleur de l'encre,
la qualité du papier, l'orthographe surtout ne laissaient pas de doute
sur l'âge de cette copie, qui a été faite certainement
de 1640 à 1655. »
Bien que cette supposition soit fort contestée, il est intéressant
de se rendre compte par soi-même de la similitude des textes.
JOGUENET. [...] Vous allez voir comme vos ennemis seront bien attrapés.
Mettez-vous là bien à votre aise, et surtout prenez garde de
ne point vous montrer et de branler, quelque chose qui puisse arriver.
GARGANELLE. Laisse-moi faire. Je saurai me tenir dans la position qu'il faut.
JOGUENET. Ah ! Faites vite, cachez-vous et laissez-vous mener comme je voudrai.
Je veux vous porter de même que si vous étiez une balle de marchandise.
Cachez-vous asture, faites vite. Voilà qui est fait. Nous sommes perdus.
Voici un spadassin qui vous cherche. Ne branlez pas au moins. Tournez-moi
le dos et appuyez la tête à la muraille. (Ici Joguenet contrefait
sa voix, et, s’étant écarté au bout du théâtre,
il fait un autre personnage et dit :) Quoi ! Je n'aurai pas l'avantage de
tuer ce Garganelle ? Quelqu'un ne m'enseignera-t-il pas où il est ?
J'ai couru comme un Basque tout le jour sans pouvoir le rencontrer. Sambleu
! Je le trouverai, se fût-il caché au centre de la terre ! Holà
! Hé ! Écoute ici, garçon. Je te baille un louis si tu
m'enseignes un peu où peut être Garganelle. Oui, morbleu! Je
le cherche partout sans savoir encore de ses nouvelles.
(Ici Joguenet se tourne de l'autre côté du théâtre,
et, prenant son ton naturel, dit :) Et pour quelle affaire, Monsieur, cherchez-vous
le seigneur Garganelle ? Vous me paraissez fort en colère contre lui.
(Contrefaisant sa voix.) Il me le paiera bien si je le tiens ; je le veux
sous les coups de bâton. (Il reprend son ton naturel.) Oh ! Monsieur,
les coups de bâton ne se donnent point aux gens faits comme lui, et
ce n'est pas un homme à être traité de la sorte. (Il se
tourne de l'autre côté et contrefait sa voix.) Qui? Ce fat de
Garganelle, ce maraud, ce bélître? - Le Seigneur Garganelle,
Monsieur, n'est ni fat, ni maraud, ni bélître, et vous devriez,
s'il vous plaît, parler d'autre façon. Comment, coquin, tu me
traites ainsi avec cette hauteur ? - Je défends, comme je dois, un
homme d'honneur qu’on offense injurieusement. - Est-ce que tu es des
amis de Garganelle ? - Oui, j’en suis, et de ses meilleurs; je le servirai
toute ma vie. - Ah! Teste ! mort ! tu es de ses amis! À la bonne heure.
Si je le puis rencontrer, ou des soldats de ma compagnie, il n'en paiera pas
moins que de sa vie, ou il consentira au mariage que son fils a contracté
avec Sylvie. De quoi s'est-il allé aviser de le vouloir rompre ? Cependant,
coquin, voilà des coups de bâton que je te donne. Porte-lui cela
de ma part. (Ici, Joguenet frappe sur le dos de Garganelle comme sl on le
battait lui-même, et dit :) Ah ! Monsieur, tout beau ! ah! doucement,
je vous prie, je n'en suis pas la cause ! Pourquoi me frapper si rudement
? Au secours ! au secours !
GARGANELLE Ah ! Joguenet, je n'en puis plus. Ôtons-nous d'ici.
JOGUENET. Hélas! Monsieur, je suis tout moulu, moi; et les épaules
,, font un mal si épouvantable qUe je n'aurai pas les forces de vous
porter ailleurs.