Pour imprimer les textes en PDF
 


Inspecteur Toutou

 

Pierre Gripari

Né à Paris, de père grec et de mère normande, Pierre Gripari est l'aîné de deux garçons. Sa mère, médium, mais hélas également alcoolique, décède en 1941 et son père, ingénieur, est tué par le mitraillage d'un avion américain en 1944. En 1942, il passe son Bac de philo, puis hypokhâgne et khâgne, mais on l'empêche de passer le concours d'entrée à Normale Supérieure de 1944 à cause des événements. Pierre Gripari qui hésitait entre deux vocations, écrivain ou compositeur, doit abandonner ses études et exerce alors divers métiers : commis agricole, dactylo, surveillant d'études... De 1950 à 1957, il est employé et délégué CGT à la Mobil Oil, responsable de bibliothèque, fait du théâtre amateur (c'est ainsi qu'il'teste' ses premiers textes dramatiques en se familiarisant avec les contraintes du métier), apprend le russe en découvrant les grands conteurs comme Afanassiev et Gogol... et écrit. Il racontera plus tard ses relations avec le parti communiste dans 'La vie, la mort et la résurrection de Socrate-Marie Gripotard' et dans 'Gripari, mode d'emploi'. Enfin capable de vivre de sa passion depuis septembre 1979, il a écrit beaucoup de livres pour la jeunesse comme les fameux 'Contes de la rue Broca', mais aussi des oeuvres différentes allant de l'essai au théâtre en passant par les nouvelles ou encore une anthologie philosophique, 'L'Evangile du Rien'. Il meurt le 23 décembre 1990 des suites d'une intervention chirurgicale.

L'Inspecteur Toutou, de Pierre Gripari

SCENE I : Le Génie - du miroir

Le Génie, d'abord invisible - Bonjour, mes petits enfants ! Bonjour !
Un temps.
Eh bien, bonjour !
Un temps.
Est-ce que vous me voyez ?
Un temps.
Non, bien sûr, vous ne me voyez pas. Et savez-vous pourquoi vous ne me voyez pas ? C'est parce que je suis invisible !
Un temps ; la tête du Génie apparaît dans le miroir.
Et maintenant, me voyez-vous ? Mais oui, par ici, coucou ! Et savez-vous pourquoi vous me voyez, maintenant ? C'est parce que je suis devenu visible !… A présent, je vais vous poser une question difficile : Savez-vous qui je suis ? Non, vous ne le savez pas ? Eh bien, je vais vous le dire… Voyons, nous sommes bien seuls, personne à droite, personne à gauche ? Ouvrez bien les oreilles … je suis le Génie du miroir magique ! Eh oui ! Car ce miroir, fixé au mur, où vous voyez ma tête, c'est le miroir magique de La Reine de Blanche-Neige ! Vous connaissez, bien sûr, l'histoire de Blanche-Neige ? Eh bien, moi, pas plus tard que la semaine dernière, j'appartenais encore à la Reine, vous savez, cette reine si belle, et tellement orgueilleuse… Elle m'aimait bien, au commencement, elle se mettait en face de moi, me parlait gentiment, me faisait des sourires… Entre nous, je crois qu'elle me trouvait beau… Et chaque matin, sitôt levée, elle me demandait : « Miroir, petit miroir au mur, quelle est la plus belle de tout le pays ? » Alors, moi, je lui répondais. Je lui répondais la vérité, bien sûr, je ne suis pas menteur… Elle était contente… Et pui
s voilà qu'un beau matin, elle s'est levée, comme d'habitude, elle m'a posé la même question, comme d'habitude, je lui ai dit la vérité, comme d'habitude, mais ce jour-là, je ne sais pas pourquoi, elle est entrée dans une colère ! mais dans une de ces colères ! J'ai bien cru qu'elle allait me casser ! Elle m'a traité de traître, de menteur, de je ne sais quoi encore… Et, pour finir, elle a ordonné qu'on me vende. C'est la police qui m'a acheté, et c'est pourquoi, maintenant, je me trouve dans le bureau de inspecteur Toutou. Ce qu'il veut faire de moi, j'avoue que je n'en sais rien. De toute façon, je ferai comme j'ai toujours fait : je répondrai si l'on m'interroge, et je dirai la vérité… Mais silence maintenant, silence, taisons nous ! La pièce va commencer !
La tête disparaît.


SCENE II : Le Génie, La Fée - , Toutou

(Entre La Fée - qui joue un petit air sur son instrument pour servir d'ouverture. Le téléphone sonne. Entre l'Inspecteur TOUTOU - . Un masque à tête de chien de chasse, les oreilles pendantes. Il décroche l'appareil et répond)

TOUTOU - Allô, oui?
La Fée - (il se pince le nez pour imiter la voix du téléphone) : Allo ! C'est l'Inspecteur TOUTOU - ?
TOUTOU - Lui-même.
La Fée - : Ici la bonne fée Rutabaga.
TOUTOU - Non, merci. Je n'aime pas les légumes.
La Fée - : Je ne vous demande pas si vous aimez les légumes, je vous dis que je suis la bonne fée Rutabaga.
TOUTOU - Eh bien ? C'est un légume, le rutabaga, non?
La Fée - : Laissons cela. je suis une fée, une bonne fée, vous savez ce que ça veut dire ?
TOUTOU - Euh... oui, je crois, peut-être... Que voulez-vous?
La Fée - : Eh bien voilà, Monsieur l'Inspecteur: j'ai perdu ma baguette, quelque part, dans la forêt.
TOUTOU - Il y a longtemps ?
La Fée - : Hier soir, je pense.
TOUTOU - Alors, ne cherchez plus, c'est inutile.
La Fée - : Pourquoi ? Vous l'avez trouvée ?
TOUTOU - Non, mais depuis hier, vous pouvez être sûre que les petits oiseaux l'ont mangée !
La Fée - : Les petits oiseaux, manger ma baguette ?
TOUTOU - Eh oui ! Qu'est-ce que vous croyez ? Si j'étais vous, j'irais tout de suite chez le boulanger pour en acheter une autre !
La Fée - : Mais vous n'y êtes pas, Monsieur TOUTOU - ! Je vous parle d'une baguette magique !
TOUTOU - Et puis après ? Qu'est-ce que ça change ? Magique ou pas magique, une baguette, c'est toujours une baguette !
La Fée - : Mais non ! je vous répète...
TOUTOU - Ecoutez, madame, cela suffit ! J'ai autre chose à faire et je n'ai pas de temps à perdre ! Ou bien vous allez chez le boulanger, ou bien vous mangerez vos rutabagas sans pain ! Au revoir ! (il raccroche) Gling !
La Fée - : Mais non, ce n'est pas ça ! Vous n'avez rien compris ! (sa voix se perd)
TOUTOU - Maintenant, parlons de choses sérieuses. (il s'approche du miroir) - Miroir, petit miroir au mur, me vois-tu ? M'entends-tu ?
Le Génie - (apparaissant dans le miroir) : Oui, mon maître !
TOUTOU - Ça marche ! Miroir, petit miroir au mur, peux-tu me dire qui je suis ?
Le Génie - Tu es l'inspecteur TOUTOU - .
TOUTOU - Très bien. Peux-tu me dire quel est mon métier ?
Le Génie - Tu es inspecteur de police.
TOUTOU - Parfait. Est-ce que je suis un beau TOUTOU - ?
Le Génie - Tu es un très beau TOUTOU - !
TOUTOU - Bravo ! Est-ce que je suis un bon TOUTOU - ?
Le Génie - Tu es un très bon TOUTOU - !
TOUTOU - Formidable ! Est-ce que je suis un TOUTOU - intelligent ?
Le Génie - Non, tu n'es pas un TOUTOU - intelligent.
TOUTOU - Ah zut alors ! Déjà en panne ? (il frappe le miroir de l'index). Miroir, petit miroir au mur, me vois-tu ? m'entends-tu ?
Le Génie - Oui, mon maître.
TOUTOU - Est-ce que je suis un TOUTOU - intelligent ?
Le Génie - Non, tu n'es pas un TOUTOU - intelligent !
TOUTOU - Tu en es sûr ?
Le Génie - Tout à fait sûr.
TOUTOU - Après tout, c'est peut-être vrai... je suis un TOUTOU - bête ?
Le Génie - Oui, tu es un TOUTOU - bête.
TOUTOU - Beau, bon, mais bête, alors ?
Le Génie - Oui. Très beau et très bon, mais très bête.
TOUTOU - Pas de chance ! Mais après tout ce n'est pas cela qui importe... Miroir, petit miroir au mur...
Le Génie - Oui, mon maître.
TOUTOU - Si je te pose une question, que feras-tu ?
Le Génie - Je répondrai.
TOUTOU - Toujours ?
Le Génie - Toujours.
TOUTOU - La vérité ?
Le Génie - Toujours la vérité.
TOUTOU - A toutes les questions ?
Le Génie - A toutes les questions.
TOUTOU - C'est l'essentiel. Merci. (Le Génie - disparaît) Comme ça, je pourrai faire toutes mes enquêtes, sans même bouger d'ici. Ce miroir me sera bien utile… Voyons maintencant : y a-t-il quelqu'un dans la salle d'attente ?… Au premier de ces messieurs !

Sc. III : Le Génie, La Fée - , Toutou, Le Loup

(Musique. Entre Le Loup - demi masque de loup aux oreilles dressées. Il tient à la main une côte d'agneau)
Le Loup - Monsieur... je suis bien dans le bureau de l'Inspecteur TOUTOU - ?
TOUTOU - C'est moi-même. Entrez. Vous êtes Monsieur ... ?
Le Loup - Le Loup - .
TOUTOU - (écrivant) « Le Loup - »... Votre prénom ?
Le Loup - Pas de prénom.
TOUTOU - Le Loup, c'est tout ?
Le Loup - C'est tout. (Reniflant) Mais dites-moi donc...
TOUTOU - Oui ?
Le Loup - Ça sent bien bon, chez vous...
TOUTOU - Peut-être.
Le Loup - Il y a des petits enfants, par ici, on dirait...
TOUTOU - Des petits enfants ? Non.
Le Loup - Vous en êtes sûr?
TOUTOU - Absolument !
Le Loup - Pas même sous le bureau ? Ni dans les tiroirs ?
TOUTOU - Est-ce que j'ai une tête à mettre des petits enfants dans les tiroirs ?
LE L OUP (désignant le public) : Et là ?
TOUTOU - Là ? Eh bien, c'est le mur!
Le Loup - Le mur ? Vraiment ? C'est tout ?
TOUTOU - Vous le voyez bien !
Le Loup - (il tâte l'air, face au public) : Hum !…Oui, c'est vrai, c'est le mur... Ça sent bien bon, pourtant !
TOUTOU - Ecoutez, cher monsieur: vous n'êtes pas venu ici, j'espère, pour me parler de l'odeur...
Le Loup - Non, bien sûr.
TOUTOU - Alors posez votre revolver, asseyez-vous et parlez !
Le Loup - (s'asseyant) : Merci. Mais ce n'est pas un revolver, vous savez...
TOUTOU - Qu'est-ce que c'est donc ?
Le Loup - Une côtelette d'agneau.
TOUTOU - Vous l'avez achetée?
Le Loup - Euh... non !
TOUTOU - Vous ne l'avez pas volée, j'espère?
Le Loup - Oh non ! je l'ai rencontrée sur le bord d'un ruisseau. Elle buvait à quelques pas de moi...
TOUTOU - Elle buvait, comme ça, toute seule ?
Le Loup - Non, pas toute seule, bien sûr... A ce moment-là, le reste de l'agneau était encore autour... Seulement, quand je l'ai vu boire, moi, ça m'a donné faim...
TOUTOU - Je vois, je vois... C'est bien humain ! Ou plutôt non, c'est bien canin... Si c'est comme ça, gardez-la donc, vôtre côtelette...
Le Loup - Merci. (il la grignote)
TOUTOU - ... et dites-moi ce qui vous amène.
Le Loup - Eh bien voilà : je cherche une petite fille.
TOUTOU - Votre fille, peut-être ?
Le Loup - Non, pas ma fille à moi... Une petite fille du village, tout près de la forêt où j'habite...
TOUTOU - Donc, vous la connaissez.
Le Loup - Je l'ai vue deux ou trois fois... de loin...
TOUTOU - Alors vous ne la connaissez pas.
Le Loup - Je la connais de vue. je ne lui ai jamais parlé
TOUTOU - Et pourquoi donc la cherchez-vous ?
Le Loup - Je voudrais jouer avec elle, me promener avec elle, être gentil pour elle... Si vous saviez comme je l'aime, cette petite fille ! (il ronge nerveusement sa côtelette d'agneau)
TOUTOU - Là, là, ne vous énervez pas… Somme toute, vos intentions sont bonnes...
Le Loup - Oh oui, monsieur l'Inspecteur !
TOUTOU - Dans ce cas, le plus simple, ce serait d'aller voir ses parents...
Le Loup - Impossible monsieur l'Inspecteur.
TOUTOU - Pourquoi donc ?
Le Loup - Ses parents ne m'aiment pas, ils ont des préjugés... Et les gens du village non plus. Je risquerais de me faire tuer... Ils sont un peu racistes, si vous voyez ce que je veux dire.
TOUTOU - (indigné) : Comment ! Mais c'est inadmissible ! C'est une honte ! il faut absolument faire quelque chose ! Pouvez-vous me donner le signalement de cette gosse ?
Le Loup - Oh certainement ! Tout le monde la connaît ! Elle porte sur la tête un petit chaperon rouge.
TOUTOU - A la bonne heure ! Ça, au moins, c'est précis ! Miroir, petit miroir au mur...
Le Génie - (apparaissant) Oui, mon maître ?
TOUTOU - Peux-tu me dire où se trouve le Petit Chaperon
Le Génie - Oui, je peux te le dire. (un temps)
TOUTOU - Eh bien, qu'est-ce que tu attends ?
Le Génie - J'attends que tu me l'ordonnes.
TOUTOU - Eh bien, dis-le !
Le Génie - En ce moment même, le Petit Chaperon rouge traverse la forêt. Elle va porter à sa grand-mère une galette et un petit pot de beurre.
Le Loup - (bondissant de sa chaise) Ah ! Ça ne m'étonne pas d'elle ! Quelle bonne petite fille ! Comme je l'aime ! Merci ! (il se précipite vers le public)
TOUTOU - Eh bien, où allez- vous ? Pas par là, c'est le mur !
Le Loup - Zut ! c'est vrai, c'est le mur... Hmm ! ce que ça sent bon ! Excusez-moi ! Au revoir! (il sort en courant)
TOUTOU - (ému, pendant que Le Génie - disparaît): Brave bête ! Et comme il l'aime, cette petite fille ! Allons, voilà qui ne commence pas mal ! (il va à la porte) - La personne suivante ! (le téléphone sonne)


Sc. IV : Le Génie, La Fée - , Toutou, La Reine

Toutou, au téléphone pendant que La Reine - entre. - Allô ?
La Fée - , il se pince le nez - Allô ! C'est l'Inspecteur TOUTOU - ?
TOUTOU - Lui-même !
La Fée - Ici La Fée - Rutabaga.
TOUTOU - Encore vous ? Eh bien, cette baguette ?
La Fée - Je ne l'ai toujours pas retrouvée. je voulais vous dire…
TOUTOU - Mais qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse ? je vous l'ai déjà dit, achetez-en une autre !
La Fée - Mais non, justement ! C'est à vous…
TOUTOU - A moi ? Quoi ? A moi ? je ne suis pas boulanger, moi, madame ! Mangez donc une bonne fois vos légumes et laissez-moi tranquille ! (il raccroche) Gling ! (à La Reine -) - Madame, donnez-vous la peine ! Asseyez-vous, je vous prie… (musique: La Reine - s'assied)
La Reine - (elle est coiffée d'une toque rouge et tient une pomme à la main). C'est bien à l'Inspecteur TOUTOU - que j'ai l'honneur de parler ?
TOUTOU - (intimidé) Oui, oui, c'est bien à moi que vous avez l'honneur... Et moi-même, à qui ai-je l'honneur?...
La Reine - Je suis La Reine -.
TOUTOU - La Reine - ? Oho !
La Reine - Pas de cérémonie, je vous en prie.
TOUTOU - (il s'assied à son bureau) Je suis confus, vraiment... Et qu'est-ce qui me vaut le plaisir ?...
La Reine
- Je cherche une petite fille.
TOUTOU - Tiens ! Vous aussi ?
La Reine - Pourquoi donc, moi aussi ? Quelqu'un d'autre la cherche ?
TOUTOU - Une petite villageoise avec un chaperon rouge...
La Reine - Ah non ! Le chaperon rouge, chez nous, c'est moi seule qui le porte. Il me va bien, n'est-ce pas ?
TOUTOU - Très bien. Vraiment très bien.
La Reine - Il m'embellit, n'est-il pas vrai ?
TOUTOU - Beaucoup ! Enfin je veux dire... Vous n'aviez pas besoin de lui pour être belle...
La Reine - (un peu sèche) Merci !
TOUTOU - Donc, cette petite…
La Reine - C'est la jeune princesse.
TOUTOU - Votre fille, donc ?
La Reine - Non, ma belle-fille… Sa mère était la première femme du roi mon mari.
TOUTOU - Ah ! je vois ! La pauvre petite a donc perdu sa mère, et vous êtes sa marâtre...
La Reine - Si vous voulez. Je n'aime pas beaucoup ce mot-là.
TOUTOU - Disons sa belle-mère. Et pourquoi donc la cherchez-vous ? Elle a fait une fugue ?
La Reine - Tout juste, Elle s'est enfuie de chez nous.
TOUTOU - Pouvez-vous me raconter tout cela en détail ?
La Reine - Certainement.
TOUTOU - (il se prépare à prendre des notes) Je vous écoute. Posez donc votre pomme, elle vous gêne !
La Reine - Non merci. je préfère la garder.
TOUTOU - A votre aise. Comment s'appelle-t-elle, cette petite fille ?
La Reine - Blanche-Neige.
TOUTOU - C'est un bien joli nom !
La Reine - (sèchement) Euh... oui, assez joli.
TOUTOU - Donc, quand vous avez épousé le roi, il avait déjà près de lui cette enfant, dont la mère était morte. Ensuite ?
La Reine - Eh bien, pendant les premiers mois, nos relations étaient plutôt bonnes. Et puis voilà qu'au bout d'un an, la petite s'est mise à grandir, et tout en grandissant, elle est devenue jalouse !
TOUTOU - Jalouse de qui ?
La Reine - De moi, bien sûr !
TOUTOU - (navré) Oh ! Ça, ce n'est pas beau !
La Reine - Que voulez-vous, il faut la comprendre, cette enfant... Son père est très amoureux de moi, j'ai pris la place de sa mère elle regrette le passé... De plus, comme vous venez de me le dire, je suis assez belle...
TOUTOU - Vous êtes très belle !
La Reine - Merci. Et elle, mon Dieu, sans être vraiment laide, elle est, comment dirai-je ? ordinaire, commune... Elle ne peut pas se comparer à moi... D'où un certain dépit de sa part, une aigreur...
Toutou, secouant la tête Ah non, ce n'est pas beau, ça ce n'est vraiment pas beau !
La Reine - Bref, la semaine dernière, comme je la trouvais un peu pâlotte, je l'ai envoyée dans la forêt, avec un de mes chasseurs, pour lui faire prendre l'air... et voilà qu'elle s'est enfuie !
TOUTOU - Et vous voulez la reprendre, bien sûr...
La Reine - La reprendre... non, pas forcément ! Si je sais qu'elle est heureuse ailleurs, je la laisserai refaire sa vie comme elle l'entend... je voudrais simplement la revoir une fois, pour lui faire comprendre que je ne suis pas son ennemie, et lui offrir cette pomme en signe de réconciliation... je serais vraiment fâchée que nous nous quittions comme ça, sur un malentendu...
TOUTOU - Voilà, madame La Reine, des sentiments qui vous honorent... Vous êtes aussi bonne que belle, et délicate...
La Reine - Merci.
TOUTOU - Et cette pomme, par ailleurs, est fort appétissante...
La Reine - N'y touchez .pas, surtout !
TOUTOU - Bien sûr elle est pour la petite... Eh bien, puisqu'il en est ainsi, je vais tâcher de vous renseigner. Miroir, petit miroir au mur...
Le Génie - (apparaissant) : Oui, mon maître.
La Reine - (se levant): Quoi ? Vous avez le Miroir magique ?
TOUTOU - Oui. Vous le connaissez ?
La Reine - Je l'avais chez moi la semaine dernière, et je l'ai vendu !
TOUTOU - Pourquoi ?
La Reine - Parce qu'il n'est plus bon à rien !
TOUTOU - Plus bon à rien, ce miroir ?
La Reine - A rien ! Vous ne savez pas ce qu'il a osé me dire ?
TOUTOU - Non. Quoi ?
La Reine - Il m'a dit que j'étais laide !
TOUTOU - Non, sans blague ?
La Reine - Ou, plus exactement, car il n'a pas osé... il m'a dit que je n'étais pas la plus belle du pays !
TOUTOU - Eh bien, ça, par exemple... ça me fait plaisir !
La Reine - Hein ? Pardon ?
TOUTOU - Figurez-vous qu'à moi, il m'a dit que j'étais bête !
La Reine - Il vous a dit ?... Non, pas possible ! (elle éclate de rire)
TOUTOU - Ça vous amuse ?
La Reine - Vous voyez bien, il dit n'importe quoi ! Enfin, puisqu'il est là, on peut l'interroger quand même... Il n'a pas de goût, mais il peut être encore bien renseigné...
TOUTOU - Espérons-le. Miroir, petit miroir au mur...
Le Génie - Oui, mon maître ?
TOUTOU - Peux-tu me dire où est Blanche-Neige ?
Le Génie - Oui, mon maître, je le peux..
TOUTOU - Eh bien, dis-le donc !
Le Génie - Elle est dans une petite maison, au plus profond de la forêt.
TOUTOU - Quelle maison, au juste ?
Le Génie - La maison des sept nains.
La Reine - Qu'est-ce qu'elle peut bien fabriquer là ?
TOUTOU - Qu'est-ce qu'elle y fait ?
Le Génie - Elle y fait la vaisselle, la lessive, le repassage, elle balaie le plancher, reprise les chaussettes, prépare les repas, fait les lits et le ménage.
La Reine - La pauvre enfant ! Mais c'est affreux ! Comme elle doit regretter !… Au revoir, monsieur l'inspecteur, je vais la délivrer ! Merci ! (elle sort avec sa pomme)
Toutou, seul - La brave femme ! J'en suis tout ému ! Comme elle est bonne, compréhensive et juste ! Et pas fière avec ça, toute reine qu'elle est ! Cordiale, simple, modeste… J'espère qu'elle va la retrouver, sa petite Blanche-Neige, et que l'enfant comprendra enfin où sont ses vrais amis… Mais ce n'est pas tout, j'ai encore du travail… (à la porte) - A qui le tour ?

Scène V - Le Génie, La Fée, Toutou, Le Prince

Musique. Entre Le Prince Charmant. Il tient à la main une baguette magique de fée, surmontée d'une étoile d'or.
Le Prince - Monsieur… Vous êtes bien l'inspecteur Toutou ?
TOUTOU - Mais oui, mais oui, entrez ! A qui ai-je l'honneur ?
Le
Prince - Je suis Le Prince Charmant.
TOUTOU - Très honoré… Asseyez-vous. Posez votre canne.
Le Prince, il pose la baguette sur le bureau et s'assied - Merci. Mais ce n'est pas une canne, vous savez…
TOUTOU - Ce n'est pas une canne, ça ?
Le Prince - Non. C'est un bout de bois que j'ai ramassé dans la forêt.
TOUTOU - Pardonnez-moi, c'est une canne ! Et même une très belle canne, avec un pommeau d'or en forme d'étoile…
Le Prince - Tiens ! mais c'est pourtant vrai ! On dirait de l'or ! Et c'est en forme d'étoile… Bah ! ce n'est qu'un hasard !
TOUTOU - Avouez que, des bouts de bois comme ça, on n'en rencontre pas tous les jours…
Le Prince - Peut-être… Il vous plaît ?
TOUTOU - Ah ! oui !
Le Prince - Eh bien je vous le donne !
TOUTOU - Vous me le donnez ?
Le Prince - Mais oui ! Moi, je n'en ai pas besoin ! Je l'ai ramassé comme ça, machinalement, pour jouer avec…
TOUTOU - Voyons, prince, mais c'est trop ! Je ne peux pas accepter !
Le Prince - Et pourquoi pas, puisque je vous dis que je vous le donne ? Gardez-le donc n'en parlons plus !
TOUTOU - Merci mille fois ! je suis confus…
Le Prince - Pas de quoi. Prenez-le.
Toutou, il prend la baguette et ne cessera de jouer avec. - Merci encore… Pouvez-vous me dire maintenant quel est l'objet de votre visite ?
Le Prince - Ah oui !… je cherche une jeune fille.
TOUTOU - Une jeune fille de votre famille ?
Le Prince - Non. Du moins pas encore.
TOUTOU - Pas encore ? Et pourquoi pas encore ?
Le Prince - Parce que j'espère l'épouser quand je l'aurai trouvée.
TOUTOU - Ah ! je comprends ! C'est votre fiancée !
Le Prince - Non. Pas encore.
TOUTOU - Mais. Enfin, tout de même, vous la connaissez ?
Le Prince - Pas encore.
TOUTOU - Vous l'avez vue, au moins, ne serait-ce qu'une fois ?
Le Prince - Pas encore.
TOUTOU - Pas encore non plus ?
Le Prince - Pas encore non plus !
TOUTOU - Mais en ce cas… pourquoi la cherchez-vous ?
Le Prince - Parce qu'elle m'est promise.
TOUTOU - Promise par qui ?
Le Prince - Par les fées.
TOUTOU - Ah ! Si les fées s'en mêlent, alors tout est possible… Pouvez-vous me la décrire, cette jeune fille ?
Le Prince - Hélas non ! je ne l'ai jamais vue !
TOUTOU - Zut ! c'est vrai ! Vous pouvez me dire son âge, au moins ? A quelques années près…
Le Prince - Entre cent dix et cent vingt ans…
TOUTOU - Plus de cent ans ! Mais c'est une vieille !
Le Prince - Une vieille ? Oui, après tout, peut-être… je n'y avais jamais pensé.
TOUTOU - Et que fait-elle dans l'existence ?
Le Prince - Elle dort.
TOUTOU - Oui, mais dans la journée ?
Le Prince - Elle dort aussi.
TOUTOU - Mais quand elle ne dort pas ?
Le Prince - Elle dort toujours. C'est moi qui dois la réveiller, d'un baiser sur les lèvres. Après ça, je l'épouserai.
TOUTOU - Je n'y comprends rien, à votre histoire.
Le Prince - Moi non plus. Pas grand-chose… Mais que voulez-vous ? Ce sont les fées qui en ont décidé ainsi.
TOUTOU - Evidemment, si ce sont les fées… Vous n'avez rien de plus à me dire ?
Le Prince - Non, je crois que c'est tout.
TOUTOU - Dans ce cas, si vous le voulez bien, nous allons consulter le Miroir magique !
Le Prince - Faites.
TOUTOU - Miroir, petit miroir au mur…
Le Génie, apparaissant - Oui, mon maître ?
TOUTOU - Peux-tu me dire où se trouve une vieille de cent ans ou plus, qui est en train de dormir en attendant qu'on la réveille ?
Le Génie - Oui, mon maître, je peux le dire.
TOUTOU - Alors, je t'écoute !
Le Génie - Je vois une vieille qui dort, dans une petite maison, au cœur de la forêt…
Le Prince - Dans une petite maison ? Tiens ! comme c'est curieux ! Moi, je l'aurais vue dans un château…
TOUTOU - Chut ! n'interrompez pas ! Miroir, petit miroir au mur, es-tu sûr qu'il s'agit d'une petite maison ?
Le Génie - Tout à fait sûr !
Toutou, au Prince - Vous pouvez le croire, il n'est pas menteur… (au miroir) Et quel âge a-t-elle, cette vieille ?
Le Génie - Elle aura cent deux ans le mois prochain.
Le Prince, soulagé - Cent deux ans ! Seulement ? Chic alors ! Elle est plus jeune que je ne pensais !
TOUTOU - Et que doit faire Le Prince pour trouver cette vieille ?
Le Génie - Qu'il s'en retourne dans la forêt.
TOUTOU - C'est tout ? je ne peux pas l'aider ?
Le Génie - Oh, si !
TOUTOU - Comment ?
Le Génie - Souhaite qu'il la trouve très vite, et il la trouvera !
TOUTOU - Comment cela ? je ne suis pas magicien !
Le Génie - En ce moment, si, tu l'es ! (il disparaît)
TOUTOU - Je comprends de moins en moins. Mais puisque c'est comme ça… (au Génie, toujours la baguette à la main) Mon prince, je vous souhaite de trouver tout de suite la maison de cette vieille !
Le Prince - J'y cours ! Merci, monsieur Toutou ! (il sort).

Scène VI : Le Génie, La Fée, Toutou

TOUTOU - Tout cela est bizarre, bien bizarre… Mais enfin, pourquoi pas ? (à la porte) - Au suivant ! (un temps.) Eh bien quoi, au suivant ! Le client suivant ! (coup d'œil en coulisse) - Tiens ! Plus personne !… Eh bien bravo! J'avais besoin de réfléchir, justement ! (le téléphone sonne) Zut ! (il décroche)
La Fée, il se pince le nez - Allô ! L'Inspecteur Toutou ?
TOUTOU - Oui, c'est moi.
La Fée - Je peux vous demander un service ?
TOUTOU - Certainement. Je suis ici pour ça.
La Fée - Ce serait de ne pas raccrocher avant que j'aie fini de dire ce que j'ai à vous dire.
TOUTOU - Voyons, madame, pour qui me prenez-vous ? Est-ce que j'ai l'habitude de raccrocher au nez de mes correspondants ?
La Fée - A mon nez, malheureusement, oui ! Vous me laisserez parler, cette fois-ci ?
TOUTOU - Je vous le promets !
La Fée - A la bonne heure ! je suis La Fée Rutabaga…
TOUTOU - Encore !
La Fée - Vous voyez, déjà, vous m'interrompez !
TOUTOU - Bon, eh bien, continuez…
La Fée - Je suis La Fée Rutabaga et je cherche ma baguette…
TOUTOU - Mais je vous ai déjà dit…
La Fée - Allez-vous me laisser finir, oui ou crotte ?
TOUTOU - C'est bon, c'est bon, finissez…
La Fée - Ma baguette n'est pas une baguette de pain, comme vous vous obstinez à le croire : c'est une baguette magique, une baguette en bois, comme un petit bâton avec une étoile d'or au bout. Je l'ai perdue dans la forêt…
Toutou, toujours la baguette à la main - Ah ! bon ! je vois, je vois… Mais qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse ?
La Fée - Je ne vous demande pas de la chercher vous-même, bien sûr, mais si on vous l'apporte, ou si vous en avez des nouvelles, gardez-la, prenez note et je vous rappellerai. Entendu ?
TOUTOU - Entendu.
La Fée - Eh bien, ça n'a pas été sans peine ! Merci beaucoup, Monsieur Toutou, à bientôt ! Gling !
Toutou, il raccroche lentement - En voilà encore une histoire... Mais, au fait, je pourrais demander… Miroir, petit miroir au mur !
Le Génie, apparaissant - Oui, mon maître ?
TOUTOU - Où se trou
ve la baguette de La Fée Rutabaga ?
Le Génie - Tu la tiens à la main.
TOUTOU - Je la … Non, ce n'est pas possible ?
Le Génie - Eh ! si !
TOUTOU - Bon Dieu, c'est pourtant vrai ! Comme un petit bâton avec une étoile d'or au bout… C'est elle ?
Le Génie - Eh ! oui !
TOUTOU - Et pendant tout le temps que je répondais au téléphone… ?
Le Génie - Tu jouais avec elle ! Eh ! oui !
TOUTOU - Si La Fée savait ça ?…
Le Génie - Elle gueulerait comme un âne !
TOUTOU - Eh bien je ne le lui dirai pas ! Quand elle rappellera, je lui dirai seulement que sa baguette est retrouvée, sans préciser depuis combien de temps… Mais au fait, j'y pense… Petit miroir au mur…
Le Génie - Mon maître ?
TOUTOU - Quand tu m'as dit, tout à l'heure, que j'étais magicien, c'était parce que j'avais cette baguette à la main ?
Le Génie - Tout juste !
TOUTOU - Alors, Le Prince Charmant ? Il l'a trouvée, la vieille ?
Le Génie - Eh ! oui !
TOUTOU - Il est heureux, alors ?
Le Génie - Oh ! non !
TOUTOU - Pourquoi ? Puisque les fées la lui avaient promise ?
Le Génie - Ce n'était pas celle-là qui lui était promise !
TOUTOU - Je ne comprends pas. Explique.
Le Génie - Eh bien voilà, mon maître : Le Prince cherchait une fille de cent dix-huit ans...
TOUTOU - A quelques années près, oui. Et alors ?
Le Génie - Seulement, à moi, tu ne m'as pas demandé ça. Tu m'as demandé une vieille de plus de cent ans.
TOUTOU - Eh bien? Ce n'est pas la même chose ?
Le Génie - Ah non ! La jeune fille de cent dix-huit ans, attendait Le Prince, et elle l'attend toujours, dans un palais de rêve. Mais Le Prince, pendant ce temps, il en a réveillé une autre… Une vieille de cent deux ans !
TOUTOU - Tu pourrais me la montrer ?
Le Génie - Tout de suite ! Voilà !
Une tête de vieille, coiffée d'un bonnet, apparaît dam le miroir.
Toutou, horrifié - Non, c'est pas vrai ! Cette vieille horreur ? mais qui est-ce donc ?
Le Génie, réapparaissant - C'est la mère-grand du Petit Chaperon rouge !
TOUTOU - Tu ne veux pas dire que Le Prince Charmant vient d'épouser la grand-mère du Petit Chaperon rouge ?
Le Génie - Si, si ! Exactement !
TOUTOU - Mais alors, moi... je suis un imbécile ?
Le Génie - Oui.
TOUTOU - Que faire, maintenant ? Que faire ?
Le Génie - Il n'y a rien à faire. La Belle au bois dormant continuera de dormir et Le Prince, lui, restera marié avec sa vieille.
TOUTOU - C'est affreux, c'est épouvantable… Et c'est moi qui ai fait ça! Miroir, petit miroir au mur...
Le Génie - Je t'écoute.
TOUTOU - Promets-moi de ne le dire à personne !
Le Génie - Impossible, mon maître ! Chaque fois qu'on m'interroge, il me faut dire la vérité !
TOUTOU - C'est bon. je m'arrangerai pour qu'on ne t'interroge pas ! Mais ce n'est pas tout encore : Miroir, petit miroir au mur...
Le Génie - Oui ?
TOUTOU - J'espère au moins qu'avec Le Loup et La Reine de Blanche-Neige je ne me suis pas trompé ?
Le Génie - Cela dépend de ce que tu voulais faire. Si tu voulais que Le Loup mange le Petit Chaperon rouge
TOUTOU - Hein ? Qu'est-ce que tu dis ?
Le Génie - Et que la méchante Reine empoisonne Blanche-Neige...
TOUTOU - Mais non, voyons: Le Loup m'a dit simplement...
Le Génie - Je sais. Mais il a menti.
TOUTOU - Et La Reine ?
Le Génie - La Reine, si elle cherche Blanche-Neige, c'est pour lui faire manger sa pomme, qui est empoisonnée.
TOUTOU - Tu ne pouvais pas me le dire ?
Le Génie - Tu ne me l'as pas demandé. Moi, je réponds, j'obéis, c'est tout ce que je sais faire.
TOUTOU - Bon Dieu, mais comment faire pour sauver ces deux petites filles ?
Le Génie - C'est encore possible. Sers-toi de la baguette magique.
TOUTOU - Tiens ! Ça, c'est une idée ! (il lève la baguette) je souhaite que le Loup ne trouve pas le Petit Chaperon rouge, et que la méchante Reine ne retrouve jamais Blanche-Neige ! Tu crois que ça suffit ?
Le Génie - Ça suffit.
TOUTOU - Merci, petit miroir au mur. Peux-tu me rendre un service, maintenant ?
Le Génie - Je ne sais pas. Demande.
TOUTOU - Ce serait de me prévenir toutes les fois qu'un de mes clients dit un mensonge.
Le Génie - Te prévenir comment ?
TOUTOU - Je ne sais pas, moi... En faisant « ding ! ding » par exemple...
Le Génie - Comme ça: « ding! ding ! » ?
TOUTOU - Exactement. Tu peux ?
Le Génie - Je peux. C'est entendu.
TOUTOU - Merci, petit miroir au mur ! (Le Génie disparaît.) Voyons maintenant... (à la porte) Tiens! justement, j'ai une cliente! Entrez, madame ! Entrez !

Scène VII : Le Génie, La Fée, Toutou, La Bûcheronne, puis le Diable

(Musique. Entre la Bûcheronne. Elle s'arrête à la porte)
La Bûcheronne (timidement) - Pardon excuse, monsieur… je cherche l'Inspecteur TOUTOU - …
TOUTOU - C'est moi. Entrez. Asseyez-vous.
La Bûcheronne - Merci, monsieur. (Elle s'assied)
TOUTOU - Qu'est-ce que je peux faire pour vous ?
La Bûcheronne - Eh bien voilà, monsieur TOUTOU - . C'est mon homme, le bûcheron, qui m'envoie… rapport à nos enfants.
Toutou, écrivant - Comment s'appelle-t-il, votre homme ?
La Bûcheronne - Il s'appelle pas.
TOUTOU - Comment ? Il n'a pas de nom ?
La Bûcheronne - Non.
TOUTOU - Et vous ?
La Bûcheronne - Moi non plus.
TOUTOU - Enfin, comment vous appelle-t-on ?
La Bûcheronne - Ben, lui c'est le bûcheron, et puis moi, la bûcheronne...
TOUTOU - C'est tout ?
La Bûcheronne - Ben oui, c'est tout.
TOUTOU - (écrivant) - Soit « le bûcheron et la bûcheronne ». Alors, que voulez-vous ?
La Bûcheronne - Nous cherchons nos enfants.
TOUTOU - Vous les avez perdus ?
La Bûcheronne Oui, monsieur l'Inspecteur.
TOUTOU - Combien sont-ils ?
La Bûcheronne Sept.
TOUTOU - Quel âge ?
La Bûcheronne - Ben, ça dépend... L'aîné va sur ses 14 ans. Quant au plus jeune, il est encore petiot... pas plus grand que le pouce...
TOUTOU - Diable ! C'est vraiment petit !
La Bûcheronne - Ben oui, c'est de naissance... C'est ce qui fait qu'on l'appelle le Petit Poucet.
TOUTOU - (finissant d'écrire) - « Le Petit Poucet... » Voilà au moins qui est précis ! Et comment ont-ils disparu, ces enfants ? Ils ont fait une fugue ?
La Bûcheronne - Quoi que c'est que ça, une fugue ?
TOUTOU - Je veux dire : ils se sont enfuis de la maison ?
La Bûcheronne Oui, monsieur l'Inspecteur.
Le Génie - (apparaissant) Ding! ding ! (il disparaît)
TOUTOU - Non, madame !
La Bûcheronne Pardon ?
TOUTOU - Je dis : non, madame !
La Bûcheronne Pourquoi donc vous dites ça ?
TOUTOU - Parce que vous mentez !
La B. (se levant) Comment ! Vous me traitez de menteuse !
TOUTOU - Oui, madame.
La Bûcheronne - Mais vous n'avez pas le droit! je dis la vérité!
Le Génie - (apparaissant-disparaissant) Ding ! ding !
TOUTOU - Ecoutez, chère madame : vous perdez votre temps, et vous me faites perdre le mien par-dessus le marché. Vos enfants ont peut-être disparu, ça, d'accord, mais pas de la manière que vous dites. Ils ne se sont pas enfuis. Alors rasseyez-vous et dites-moi une bonne fois ce qui est arrivé.
La Bûcheronne (se rasseyant) - Bon, ben comme vous voudrez... La semaine dernière, mon mari et moi, nous les avons emmenés en forêt, tous les sept avec nous, pour faire du bois...
TOUTOU - Oui...
La Bûcheronne - Et puis le soir, à la brune, en rentrant, ils se sont égarés...
Le Génie - (même jeu) - Ding ! ding !
TOUTOU - Non, madame.
La Bûcheronne - Quoi, encore ?
TOUTOU - Non, madame, vous mentez, de nouveau.
La Bûcheronne (se levant d'un bond) Mais pas du tout, monsieur l'Inspecteur ! je peux vous le jurer sur la Sainte Vierge, sur la tête de mon mari ! Les petiots nous ont suivis d'abord, et puis, je ne sais comment, ils ont tardé, traîné, ils sont partis à droite, à gauche, et ils nous ont perdus de vue...
Le Génie - (pendant qu'elle parle) - Ding ding ding ding ding ding !
TOUTOU - (se bouchant les oreilles) - Assez !
La Bûcheronne - Je vous jure ! C'est la vérité vraie !
Le Génie - Ding ! ding !
TOUTOU - Ecoutez, chère madame : ce n'est pas la peine d'insister. Si vous n'avez rien d'autre à me dire que des mensonges, inutile de rester ici, rentrez chez vous tout de suite !
La Bûcheronne, butée - C'est bon. Comme vous voudrez. (Elle se rassoit. Un temps) Nous les avons perdus.
TOUTOU - Vous voulez dire; perdus volontairement ?
La Bûcheronne - Ben oui, quoi, exprès !... On les a emmenés loin, très loin dans la forêt, on leur a dit de faire des fagots... et, pendant qu'ils étaient occupés, mon mari et moi, nous sommes partis...
TOUTOU - Pourquoi donc avez-vous fait ça ?
La Bûcheronne - On n'avait plus de quoi les nourrir.
TOUTOU - Mais c'est affreux, madame, ce que vous me dites ! je suis horrifié !
La Bûcheronne - La faute à qui ? Vous vouliez savoir, non ? Eh bien, vous savez, maintenant !
TOUTOU - Vous le regrettez, au moins, j'espère ?
La Bûcheronne - Oh, pour ça oui, nous le regrettons !
TOUTOU - Vous avez pitié d'eux ?
La Bûcheronne - Oh oui, nous avons pitié !
Le Génie - Ding ! ding !
TOUTOU - Non, madame. Une fois de plus...
La Bûcheronne, éberluée - Ben en voilà une autre !
TOUTOU - Vous recherchez vos enfants, vous les regrettez, ça oui, mais ce n'est pas pour cette raison. Et moi, je veux savoir pourquoi !
La Bûcheronne (brutale) - Ah! vous voulez savoir ! Eh ben, nous avons besoin d'eux ! Pour le travail ! Voilà!
TOUTOU - Et comment les nourrirez-vous ?
La Bûcheronne - Pour ça, y' a plus de problème, on a reçu de l'argent. Et les gosses, maintenant, ils nous manquent, parce qu'il y a du boulot !
TOUTOU - En somme, vous voulez les exploiter…
La Bûcheronne, haussant les épaules - Appelez ça comme vous voudrez !
TOUTOU - Et comment l'appeler autrement ? Vous les abandonnez quand ils vous gênent, et vous cherchez à les récupérer sitôt qu'ils peuvent vous rapporter !
La Bûcheronne - Enfin, voilà, je vous ai tout dit… Vous pouvez-t-y me les retrouver ?
Toutou, se levant, la baguette à la main - Non, madame.
La Bûcheronne - Comment, non ?
TOUTOU - Non !
La Bûcheronne - Mais enfin, je suis leur mère ! Et leur père, eh bien… c'est leur père !
TOUTOU - Non, madame, vous n'êtes plus leurs parents. Votre mari et vous, vous êtes un père et une mère indignes ! Je souhaite, vous entendez, je souhaite que vos enfants se débrouillent sans vous, et que vous ne les retrouviez jamais !
La Bûcheronne, se levant, furieuse - Ah ! C'est comme ça ! Eh bien je m'en fous ! Vous entendez ? je m'en fous !
TOUTOU - Tant mieux !
La Bûcheronne - Mon mari m'en fera d'autres !
TOUTOU - A la bonne heure !
La Bûcheronne - Et quant à vous, vous êtes un drôle de coco !
TOUTOU - Mais oui, mais oui !
La Bûcheronne - Vous devriez avoir honte !
TOUTOU - C'est ça !
La Bûcheronne - Enlever des enfants à leur mère !
TOUTOU - Qu'est-ce qu'il ne faut pas entendre ! (il lui tourne, le dos)
La Bûcheronne - Ça ne vous portera pas bonheur ! Vous entendez ben ? Ça ne vous portera pas bonheur !
TOUTOU - (un geste de la baguette magique par-dessus son épaule) - Que le diable vous emporte !
Le Diable (surgissant) - Voilà, voilà ! Tout de suite ! Merci ! (il sort en entraînant la Bûcheronne)
La Bûcheronne (en sortant) - Hélà, hélà ! Mais où c'est-y que je vas ?…
TOUTOU - Hein ? Pardon ? (il se retourne) Eh bien, où est-elle passée ? Ça, c'est un peu fort ! Miroir, petit miroir au mur…
Le Génie - (apparaissant) - Oui, mon maître ?
TOUTOU - Où est passée la bûcheronne ?
Le Génie - Elle vient d'être emportée par le Diable !
TOUTOU - Par le Diable ? Pourquoi ça ?
Le Génie - Parce que tu l'as souhaité, la baguette à la main.
TOUTOU - Mais non ! C'est une erreur ! Je n'ai pas voulu ça ! Miroir, petit miroir, j'ai encore fait une bêtise ?
Le Génie - On le dirait…
TOUTOU - Qu'est-ce que je peux faire pour la rattraper ?
Le Génie - Tu peux souhaiter que le Diable la rapporte ici…
TOUTOU - Ah non, alors! Qu'il la garde, plutôt !
Le Génie - … ou bien qu'il la remmène chez son mari…
TOUTOU - Ah ça, c'est une idée ! (levant la baguette) - Je souhaite que la Bûcheronne revienne chez son mari !
Voix du Diable (en coulisse) - Zut ! Crotte! Flûte !
TOUTOU - (après un temps) - Miroir, petit miroir au mur…
Le Génie - Oui, mon maître ?
TOUTOU - C'est fait ?
Le Génie - Oui, c'est fait. Le Diable l'a ramenée chez elle. Il a dit beaucoup de gros mots. Il n'était pas content !
TOUTOU - Ça m'est égal. Merci pour tes ding ding !
Le Génie - Pas de quoi, mon maître !
TOUTOU - Continue de sonner comme ça chaque fois que tu entends un mensonge. D'accord ?
Le Génie - D'accord, (il disparaît)
TOUTOU - Voyons, voyons... Y a-t-il encore du monde ?… (à la porte) - Entrez, monsieur, entrez !


SCENE VIII - Le Génie, La Fée, Toutou, Le Voleur et la Voix du Diable.

Musique. Entre le Capitaine des voleurs, en costume Oriental.

LE VOLEUR - Bonjour, monsieur, bonjour. C'est bien toi l'Inspecteur Toutou ?
TOUTOU - C'est moi, monsieur, entrez. Asseyez-vous, je vous prie.
LE VOLEUR - Je viens porter plainte.
Il s'assied.
TOUTOU - (à son bureau, écrivant) Oui. Contre qui ?
LE VOLEUR - Contre monsieur Ali Baba.
TOUTOU - Qu'est-ce qu'il a fait, ce monsieur Ali Baba ?
LE VOLEUR - Il m'a volé, d'abord !
TOUTOU - Ah, ça, ce n'est pas bien...
LE VOLEUR - Non, ce n'est pas bien du tout ! Et il a tué, aussi !
TOUTOU - Il vous a tué ?
LE VOLEUR - Non, pas moi. Des copains.
TOUTOU - Dois-je comprendre qu'il a tué des amis à vous ?
LE VOLEUR - Oui. Trente-sept.
Toutou, sursautant - Trente-sept ? Mais c'est un monstre, un sadique, un criminel de guerre ! Comment donc a-t-il fait ?
LE VOLEUR - Oh, il n'a pas fait ça lui-même, il n'est pas assez malin... C'est sa bonne. Elle les a frits avec de l'huile bouillante !
TOUTOU - Mais c'est épouvantable ! Ces gens-là sont des dangers publics ! Voyons: Dites-moi tout, depuis le commencement.
LE VOLEUR - Eh bien, voilà, monsieur TOUTOU - . Mes copains et moi, on avait fait des économies...
Le Génie - (apparaissant): Ding ! ding !
TOUTOU - Ah ! non ! je regrette...
LE VOLEUR - Qu'est-ce que tu regrettes ?
TOUTOU - Ce n'étaient pas des économies.
LE VOLEUR - Comment que tu le sais ?
TOUTOU - Ben, je le sais...
LE VOLEUR - Bon, comme tu veux On avait mis de l'argent de côté, en faisant du commerce
Le Génie - (apparaissant): Ding ! ding !
TOUTOU - Désolé ! Ce n'était pas du commerce.
LE VOLEUR - Ah! si, monsieur, je te le jure ! Que le Dieu il me coupe la tête si je mens !
Le Génie - Ding ! ding !
TOUTOU - Heureusement pour vous que Dieu ne vous écoute pas... Vous ne seriez pas voleur, par hasard ?
LE VOLEUR - Ah ! non, monsieur l'Inspecteur, tu n'as pas le droit de dire ça! C'est du racisme !
TOUTOU - C'est bien, continuez. Ensuite ?
LE VOLEUR - Ensuite, Ali Baba, ce sale type… Il nous a volés !
TOUTOU - Il a eu tort, c'est sûr, mais enfin il n'a fait que vous reprendre ce que vous aviez... emprunté à d'autres !
LE VOLEUR - Peut-être, mais il n'avait pas le droit !
TOUTOU - Il n'avait pas le droit, c'est un fait. Ensuite ?
LE VOLEUR - Alors, moi, j'ai fait mon enquête, je me suis renseigné... Je te passe des tas d'histoires qui ne t'intéressent pas...
Le Génie - (apparaissant): Ding, ding !
TOUTOU - J'ai l'impression que si, elles m'intéresseraient...
LE VOLEUR - Qu'est-ce que tu dis ?
TOUTOU - Rien. Continue.
LE VOLEUR - Et quand j'ai su que c'était lui qui avait fait le coup, je suis allé chez lui, avec tous mes copains, pour lui demander des explications...
Le Génie - (même jeu) Ding, ding !
TOUTOU - Non, je m'excuse encore... Ce n'était pas pour lui demander des explications...
LE VOLEUR - Bon, si tu veux,.. C'était pour lui demander, gentiment, de nous rendre l'argent...
Le Génie - (même jeu) Ding, ding !
TOUTOU - Ce n'était pas pour ça non plus...
LE VOLEUR - Oh, et puis tu m'embêtes ! Oui, c'était pour le tuer !
TOUTOU - Mais vous n'aviez pas le droit de le tuer !
LE VOLEUR - Ah si ! Il nous avait volés !
TOUTOU - Mais les gens que vous aviez volés, vous, ils avaient le droit de vous tuer, eux aussi ?
LE VOLEUR - Ah non ! Ils n'avaient pas le droit !
TOUTOU - Je ne comprends pas...
LE VOLEUR - Ecoute, c'est pourtant simple. Moi, je suis voleur, c'est vrai. Alors, si je vole, moi, c'est normal. Mais si un autre me vole, alors moi, je le tue !
TOUTOU - En somme, si je comprends bien, seuls les voleurs ont le droit de voler... Les honnêtes gens, eux, n'en ont pas le droit !
LE VOLEUR - Evidemment, puisque ce sont des honnêtes gens !
TOUTOU - Logique, Rien à dire. Ensuite ?
LE VOLEUR - Ensuite, la servante, cette chienne, elle a compris, je ne sais pas comment, que nous venions pour tuer son maître, et elle a tué tous mes amis !
TOUTOU - Mais, dans ce cas... elle avait raison !
LE VOLEUR - Ah non! Elle avait tort !
TOUTOU - Pourquoi ? Puisque vous vouliez tuer son maître ?
LE VOLEUR - Mais on ne l'avait pas encore tué !
TOUTOU - Ah ! je comprends ! Elle aurait dû le laisser tuer d'abord, et après seulement, le venger !
LE VOLEUR - Ah non, pas le venger ! Porter plainte !
TOUTOU - Et vous, pendant ce temps-là, vous seriez partis !
LE VOLEUR - Voilà !

TOUTOU - Bon. Eh bien, cher monsieur, je ne peux rien pour vous.
LE VOLEUR - Comment, tu ne peux rien pour moi ! Tu es de la police! Alors, tu dois m'aider !
TOUTOU - Non.
LE VOLEUR - C'est ton devoir !
TOUTOU - Oh ! non !
LE VOLEUR - C'est ton métier !
TOUTOU - Eh ! non !
LE VOLEUR - Alors, comme ça, tu protèges les criminels !
TOUTOU - A mon avis, le criminel, c'est d'abord vous !
LE VOLEUR - Eh bien, nous allons voir ! Pour commencer, Ali Baba, je vais le tuer de ma propre main !
TOUTOU - Non.
LE VOLEUR - Je ne le tuerai pas ?
TOUTOU - Non.
LE VOLEUR - Tu vas m'en empêcher, peut-être ?
TOUTOU - Oui !
LE VOLEUR - Et comment ?
TOUTOU - Comme ceci: (il lève la baguette) « Je souhaite que ce voleur ne trouve jamais Ali Baba ! » Et maintenant, va au diable !
Voix du Diable (en coulisse) Merci !
TOUTOU - (se reprenant) Ou plutôt non, ne va pas au diable...
Voix du Diable Zut !
TOUTOU - Ne trouve pas Ali Baba et va te faire voir ailleurs. Allez, fous-moi le camp !
LE VOLEUR - (s'en allant, fumeux) Ça va, ça va, je m'en vais... Mais tu auras de mes nouvelles ! (il sort)


Scène IX - Le Génie, La Fée - , Toutou

TOUTOU - Eh bien, à la bonne heure ! Au moins, cette fois-ci, je m'en suis bien tiré. Miroir, petit miroir au mur…
Le Génie, apparaissant - Mon maître ?
TOUTOU - D'abord je te remercie, car tu m'as bien aidé. Continue à faire « ding ding », chaque fois que tu entendras un mensonge. Tu n'imagines pas comme ça peut m'être utile. Tu me le promets ?
Le Génie - Promis.
TOUTOU - Maintenant, dis-moi un peu; je suis toujours un beau Toutou ?
Le Génie - Oui, mon maître.
TOUTOU - Je suis toujours un bon Toutou ?
Le Génie - Oui, mon maître.
TOUTOU - Mais je ne suis plus un Toutou bête ?
Le Génie - Si, mon maître.
TOUTOU - Pas possible ! Tu es sûr ?
Le Génie - Oui, mon maître.
TOUTOU - Moi qui me croyais devenu intelligent… Miroir, petit miroir au mur…
Le Génie - Oui, mon maître ?
TOUTOU - Le Loup n'a pas trouvé le Petit Chaperon rouge ?
Le Génie - Non.
TOUTOU - La méchante Reine n'a pas trouvé Blanche-Neige ?
Le Génie - Non.
TOUTOU - La Bûcheronne n'a pas retrouvé ses enfants ?
Le Génie - Non plus.
TOUTOU - Et Le Voleur ne retrouvera pas Ali Baba ?
Le Génie - Pas davantage.
TOUTOU - Dans ce cas, je n'ai pas fait de bêtises ?
Le Génie - Tu n'as fait que des bêtises, au contraire !
TOUTOU - Mais non, ce n'est pas juste ! Comment peux-tu dire ça ? Miroir, petit miroir au... (le téléphone sonne) Zut ! (il décroche) - Allô ?
La Fée, se bouchant le nez - Allô ? C'est l'Inspecteur Toutou ?
TOUTOU - Lui-même.
La Fée - Ici la Fée Rutabaga.
TOUTOU - C'est vous ? Quelle chance ! Votre baguette est retrouvée !
La Fée - Ah ! Enfin ! Où est-elle ?
TOUTOU - Ici même. Je la tiens à la main.
La Fée - Vous la tenez à la main ?
TOUTOU - Mais oui !
La Fée - Dans ce cas, pouvez-vous me rendre un petit service ?
TOUTOU - Certainement. Lequel ?
La Fée - Ordonnez-moi de venir chez vous.
TOUTOU - Moi, que je vous ordonne ?…
La Fée - De venir chez vous, dans votre bureau.
TOUTOU - Mais je n'oserai jamais !
La Fée - Osez ! Osez !
TOUTOU - Voyons, madame La Fée, je n'ai pas d'ordres à vous donner. Ce serait plutôt à moi de vous obéir…
La Fée - Mon Dieu, que vous êtes bête ! Eh bien, obéissez ! je vous ordonne de m'ordonner de venir ! C'est clair ?
TOUTOU - C'est bon ! c'est bon, puisque vous me l'ordonnez … Madame La Fée Rutabaga, je vous ordonne de venir ici tout de suite !

Scène X - Le Miroir, La Fée , Toutou

Musique. La Fée apparaît.
La Fée - Ah ! tout de même ! Merci ! Vous comprenez, maintenant, j'espère ?
TOUTOU - Ah ! oui !
La Fée - C'était un peu plus facile que de prendre l'autobus, non ?
TOUTOU - Bien sûr !
La Fée - Bon. Maintenant, rendez-moi ma baguette, s'il vous plaît.
Toutou, il la lui donne - Voici.
La Fée - Je ne suis pas tranquille quand je la sais dans d'autres mains que les miennes... (Elle examine la baguette.) Ça va. Elle est en bon état. Ni tordue, ni fendue, ni cassée… Vous ne vous en êtes pas servi ?
TOUTOU - Non, non !
Le Génie, apparaissant - Ding, ding !
La Fée - Tiens ! On sonne !
TOUTOU - Mais non ! mais non !
Le Génie, apparaissant - Ding, ding !
La Fée - Encore ! Ce n'est pas la porte d'entrée, au moins ?
TOUTOU - Non ! non !
La Fée - Ni le téléphone ?
TOUTOU - Non plus !
La Fée - Dans ce cas, c'est sans importance. Voyons ! qu'est-ce que je disais ?… Ah oui ! Ma baguette ! Au moins, vous n'avez pas fait de bêtises avec, j'espère ?
TOUTOU - Moi ? Oh, non !
Le Génie, apparaissant - Ding, ding !
La Fée - Vous entendez ? On sonne de nouveau…
TOUTOU - Non, je n'entends rien…
Le Génie, apparaissant - Ding, ding !
La Fée - Mais enfin je ne rêve pas ! Ça vient de par ici… Tiens ! Vous avez le Miroir magique ?
TOUTOU - Euh… oui ! Comment le savez-vous ?
La Fée - C'est que je suis fée, mon cher… Les objets magiques, c'est mon métier… Miroir, petit miroir au mur…
Le Génie, apparaissant - Oui, maîtresse ?
La Fée - Pourquoi est-ce que tu sonnes comme ça ?
Le Génie - Pour obéir à l'Inspecteur Toutou, je dois faire ding ding chaque fois que j'entends un mensonge.
TOUTOU - Mais non ! Ce n'est pas vrai !
Le Génie - Ding, ding !
La Fée - Tiens, tiens… Comme c'est curieux ! Et qui donc a menti, tout à l'heure ?
Le Génie - C'est l'Inspecteur Toutou.
La Fée - Et de quelle manière ?
Le Génie - D'abord, en te disant qu'il ne s'est pas servi de la baguette.
La Fée - Aha ! Ensuite ?
Le Génie - Ensuite, en te disant qu'il n'a pas fait de bêtises.
La Fée - Oho ! Il en a fait beaucoup, de bêtises ?
Le Génie - Il ne fait que ça depuis qu'il est ici !
TOUTOU - Miroir, petit miroir au mur, je t'ordonne de te taire !
La Fée, la baguette en avant - Inspecteur Toutou, vous n'avez plus la parole !
Toutou, aboyant Ouah ! ouah !
La Fée, même jeu - Silence ! (Toutou se tait.) Miroir, petit miroir au mur, raconte-moi les bêtises de l'Inspecteur Toutou !
Le Génie - Seulement celles qu'il a faites avec la baguette, ou celles sans la baguette aussi ?
La Fée - Toutes ! Raconte-les toutes !
Le Génie - Eh bien, d'abord, il a marié Le Prince Charmant avec la Mère-grand du Petit Chaperon rouge.
La Fée - Quelle horreur ! Et après ?
Le Génie - Il empêche Le Loup de trouver le Petit Chaperon rouge.
La Fée - C'est une faute, en effet. Le Loup - doit la manger. Après ?
Le Génie - Il empêche La Reine d'empoisonner Blanche-Neige.
La Fée - Vous avez fait ça, monsieur Toutou ? Mais c'est une grande erreur ! De quoi vous mêlez-vous ?
Toutou, aboyant - Ouah ! ouah !
La Fée - Il faut absolument que Blanche-Neige soit empoisonnée, pour qu'un prince la réveille ensuite et queue devienne reine ! Sans cela, elle va rester chez les nains toute sa vie, à laver le linge sale et à faire la vaisselle ! (au miroir) - Peux-tu me montrer Le Loup, petit miroir au mur ?
Le Génie - Voilà, voilà !
La tête du Loup apparaît dans le miroir, coiffé de la toque rouge que portait La Reine
La Fée - Mais... Mais qu'est-ce que tu me racontes, petit miroir au mur ? Il a mangé le Petit Chaperon rouge, puisqu'il a le béret rouge sur la tête !
Le Génie - Non, maîtresse, tu te trompes. Ce béret, c'est celui de La Reine de Blanche-Neige !
La Fée - Tu veux dire que Le Loup a mangé La Reine ?
Le Génie - Oui.
La Fée - Et la pomme, alors? La pomme empoisonnée ?
Le Génie - Elle est tombée par terre. Le Loup n'aime pas les pommes.
La Fée - Alors, elle y est toujours ?
Le Génie - Ah non ! Elle a été mangée par d'autres…
La Fée - Malédiction ! Par qui ?
Le Génie - Eh bien, d'abord un petit peu par la Bûcheronne, qui en est morte…
La Fée - Malheur !
Le Génie - Ensuite, encore un peu par les sept nains, qui en sont morts…
La Fée - Catastrophe !
Le Génie - Ensuite, presque tout le reste par le Petit Poucet et ses six frères, qui en sont morts…
La Fée - Crotte de bique !
Le Génie - Et le trognon, pour finir, par les oiseaux des bois, qui en sont tous morts !
La Fée - Mais C'est un vrai massacre ! Vous entendez ça, Inspecteur TOUTOU - ?
TOUTOU - (aboyant) - Ouah ! ouah !
La Fée - Cessez de faire la bête! Parlez !
TOUTOU - Mais ce n'est pas ma faute ! Moi, j'ai cru bien faire ! Et Puis je n'ai pas fait que ça ! J'ai fait des choses très bien ! Demandez au miroir !
La Fée - (au miroir) : Il a fait autre chose encore ?
Le Génie - Oui, maîtresse.
La Fée - Des bêtises, je parie?
Le Génie - Oui, maîtresse.
TOUTOU - Mais non ! mais non !
Le Génie - Ding ! ding !
La Fée - Monsieur Toutou, vous n'avez plus la parole !
TOUTOU - (aboyant): Ouah ! ouah !
La Fée - Silence ! (au miroir) - Quelles bêtises, encore ?
Le Génie - Il a empêché la Bûcheronne de retrouver ses enfants, de sorte que le bûcheron est aujourd'hui dans la misère.
La Fée - Et puis ?
Le Génie - Il a empêché le Capitaine des voleurs de retrouver Ali Baba.
La Fée - Mais c'est de la folie! Le Capitaine doit absolument retrouver Ali Baba ! C'est comme ça, et pas autrement, qu'il se fera tuer par la servante ! Où est-il, en ce moment, le Capitaine des voleurs ?
Le Génie - Dans le château de la Belle au bois dormant.
La Fée - Hein ? Il l'a réveillée ?
Le Génie - Oui.
La Fée - Il l'a épousée ?
Le Génie - Oui.
La Fée - C'est tout ?
Le Génie - Oh, non ! Car à a également épousé Blanche-Neige…
La Fée - Non !
Le Génie - … Cendrillon…
La Fée - Pas possible !
Le Génie - … Boucle d'or…
La Fée - C'est pas vrai !
Le Génie - … et, finalement, le Petit Chaperon rouge !
La Fée - Tout ça ? Mais il est fou ! Il n'a pas le droit, d'abord !
Le Génie - Si, si. Sa religion le lui permet.
La Fée - C'est fini, cette fois-ci, j'espère ?
Le Génie - Pour l'instant, c'est fini.
La Fée - Alors, monsieur Toutou ? Vous voyez ce que vous avez fait ?
TOUTOU - Ouah ! ouah !
La Fée - Vous avez fait un tel gâchis que je me demande moi-même comment le réparer!
TOUTOU - Ouah ! ouah !
La Fée - Silence ! Miroir, petit miroir au mur...
Le Génie - Oui, Maîtresse.
La Fée - Que faut-il faire, à ton avis, pour réparer toutes les sottises de monsieur Toutou ?
Le Génie - A mon avis, maîtresse, il faut tout annuler en bloc. Tout ce qu'il a fait depuis le début de la journée. Sers-toi de ta baguette magique !
La Fée - C'est ce que je vais faire. Merci. Vous êtes d'accord, monsieur Toutou ?
TOUTOU - Ouah ! Ouah !
La Fée - Nous sommes donc d'accord. Attention ! Du silence ! Du silence ! je commence !

Elle se met à chanter, sur le ton d'une comptine :
Baguette, ma baguette,
Ecoute bien ces mots :
Je veux que tu remettes
Les choses comme il faut !
Fais que toutes ces bêtises
N'aient jamais été commises !
Fais que l'Inspecteur TOUTOU -
N'inspecte plus rien du tout !
TOUTOU - (protestant): Ouah ! ouah !
La Fée - Du silence, j'ai dit, du silence ! (elle reprend sa chanson)
Fais que nous soyons ici
Sur une scène de comédie,
Que ce mur soit le public,
Que ce public soit très chic,
Qu'il s'amuse beaucoup, beaucoup,
Qu'il rigole comme un petit fou,
Qu'il applaudisse à la fin
Et s'en aille content tout plein !
Merci, chers petits enfants,
Rentrez bien chez vos parents !

 

GOULU ET SON AME

scène I : SATAN, puis un DIABLE
SATAN (assis dans un fauteuil, un gros cache- col autour du cou). - Holà ! Quelqu'un ! Quelqu'un ici, tout de suite ! (Un temps.) - Personne ! C’est un peu fort ! Moi, Satan, le grand diable d'Enfer, je crie, je hurle, j'appelle et personne ne répond ! Et avec ça J'ai justement mal à la gorge... Rheu ! Rheueueu ! Qu'est- ce que j'ai bien pufaire à l'Enfer pour avoir mal comme ça. Holà ! Quelqu'un, bon sang de bois ! Ah, les diables, les diables, quelle engeance ! Pas moyen de rien faire avec eux : paresseux, insolents, menteurs, désobéissants, gourmands, ils ne se dérangent que pour... Tiens ! Mais c'est une idée (Il imite le bruit d'une cloche.) Diling ! Diling ! C’est l'heure de la soupe !
LE DIABLE (entrant). - Oui oui ! Tout de suite ! J'arrive !
SATAN. - Voilà ! Qu'est- ce que je disais ? Eh bien, non ! Il n'y a pas de soupe !
LE DIABLE. - Oh ! zut ! (Il veut partir.)
SATAN. - Eh bien, où cours- tu donc ? Reste là !
LE DIABLE. - Pour quoi faire ?
SATAN. - Reste là, c'est un ordre ! C'est un peu fort, quand même ! Qui est- ce qui commande, ici ?
LE DIABLE. Bon, bon... Qu'est- ce que vous voulez ?
SATAN. - J'ai mal à la gorge !
LE DIABLE. - Et puis après ? Ce n'est pas ma faute !
SATAN. - Merci quand même. Où est Lucifer, en ce moment ?
LE DIABLE. - Il est en train de faire cuire Hitler.
SATAN. - C'est bon. Qu'il continue. Et Méphistophélès ?
LE DIABLE. - Il est en train de faire bouillir Staline.
SATAN. - C’est bien, ne le dérange pas. Et Belzébuth ?
LE DIABLE. - Il est en train de faire griller...
SATAN. - Ça va, j’ai compris. En somme, tout le monde est occupé ?
LE DIABLE. - C’est qu'il y a du boulot... Ce n'est pas ça qui manque !
SATAN. - A la bonne heure ! Et toi ?
LE DIABLE. - Moi ? Eh bien... je me repose !
SATAN. - Ah ! Tu te reposes ! Tu crois que ça va durer longtemps ?
LE DIABLE. - Euh... je crains bien que non !
SATAN. - Et tu as raison, de craindre ! je vais te donner du travail !
LE DIABLE. - Vous savez... je suis très paresseux !
SATAN. - je sais.
LE DIABLE. - Et puis... je suis mala droit !
SATAN. - Ça ne fait rien.
LE DIABLE. - Et puis je suis bête aussi Très bête !
SATAN. - Aucune importance. Écoute moi, veux- tu ?
LE DIABLE. - Ah ! Et puis j'oubliais ! je suis sourd
SATAN. - Ça, c'est vraiment dommage ! Parce que, si tu ne m'entends pas, je te balance à l'instant dans la grande chaudière !
LE DIABLE. - Non, non ! J'entends, j’entends !
SATAN. - C'est bien ce que je pensais... Voici ce que tu vas faire. Tu vas monter sur terre pour me chercher une âme. Une âme toute frâiche, encore toute chaude. C'est pour mon mal de gorge.
LE DIABLE. - Pour votre mal de gorge ?
SATAN. - Oui. Quand j'ai mal à la gorge, comme c'est le cas en ce moment, il me suffit d'avaler une âme, l’âme de quelqu'un qui vient de mourir, et je suis aussitôt soulagé.
LE DIABLE. - Mais Où voulez- vous que j’aille vous chercher une âme ?
SATAN. - je vais te le dire. Prends cette carte de visite. A cette adresse, tu trouveras M. Goulu. C'est un brave homme, gentil comme tout, pas méchant pour deux sous...
LE DIABLE. - L'imbécile !
SATAN. - Mais, heureusement pour nous, il a un gros défaut. Tu devines lequel ?
LE DIABLE. - Moi ? Non.
SATAN. - Voyons, Goulu... Goulu ! Ça ne te dit rien, ce nom- là ?
LE DIABLE. - Non, rien.
SATAN (à part). - Il est complètement bouché ! (Haut.) - Eh bien il est gourmand, Goulu ! Et à cette heure-ci, justement, il va se mettre à table ! Alors toi, tu y vas, tu le pousses à manger trop, il meurt d'indigestion, tu recueilles son âme et tu me la rapportes !
LE DIABLE. - Ah ! je comprends !
SATAN. - Seulement, attention ! Il a un ange gardien, qui va lui conseiller de ne pas t- écouter, de manger sobrement... Alors, toi...
LE DIABLE. - Moi, je lui casse la gueule !
SATAN. - Tu casses la gueule à qui ? A l'ange ? Tu n'es pas fou ?
LE DIABLE. - Ben, pourquoi pas ?
SATAN. - On n'a pas le droit de casser la gueule aux anges ! Ça ne se fait pas ! (Il tousse.) - Teuheu ! Teuheu !
LE DIABLE. - Ah ! bon... Alors, qu'estce que je fais ?
SATAN. - Tu laisses l'ange parler, démocratiquement, mais tu parles, toi aussi. C'est à celui de vous deux qui sera le plus convaincant... Si tu ne réussis pas, tu vas dans la grande chaudière !
LE DIABLE. - Oh, non, patron ! Pas ça !
SATAN. - En revanche, si tu réussis, tu auras.,
LE DIABLE. - J'aurai quoi ?
SATAN. - La satisfaction d'avoir réussi !
LE DIABLE. - Rien de plus ?
SATAN. - Alors, c’est entendu : tu fais crever Goulu, tu assistes à son agonie, tu l'empêches de se repentir et, quand il rend son dernier souffle, tu le recueilles avec soin dans cette petite bouteille, et tu me la rapportes ici. (Il lui montre une petite bouteille.)
LE DIABLE. - Parce que, le souffle, c'est son âme ?
SATAN. - Évidemment ! Tout le monde sait ça ! Tu as compris ?
LE DIABLE. - Compris, patron, j'y vais tout de suite ! (Il sort.)
SATAN. - Mais où va- t- il encore, cet imbécile ? Il n'a même pas pensé à emporter la petite bouteille... Reviens ! reviens ! Teuheu ! ... Ma foi, tant pis pour lui, je ne vais pas encore m'esquinter la voix ! Quand il s'en apercevra, eh bien, il reviendra !

Scène II - GOULU, L'ANGE, LE DIABLE
GOULU (à table). - Ah ! Que ça sent bon ! Ah ! Que j'ai faim ! Qu'est- ce que je vais bién manger !
L’ANGE. - Prends garde à toi, Goulu, ne mange pas trop !
LE DIABLE. - N'écoute pas cette volaille, Goulu, mange autant que tu peux !
L’ANGE. - Il est dangereux de manger avec excès !
LE DIABLE. - Rien de meilleur que de s'en mettre plein le gilet !
L’ANGE. - Tu risques l'indigestion...
LE DIABLE. - Allons donc !
L’ANGE. - L'apoplexie...
LE DIABLE. - Nécoute pas ce qu'il dit !
L’ANGE. - L'étouffement...
LE DIABLE. - Mais ce n'est pas vrai ! Il ment !
L’ANGE. - La cirrhose...
LE DIABLE. - Il raconte n'importe quoi !
L’ANGE. - L'éclatement des boyaux..
LE DIABLE. - Tu n'as pas honte, sale oiseau, de mentir comme un homme ?
GOULU (rêveur). - C'est drôle, j'ai comme... une hésitation !
L’ANGE. - N'écoute pas ce démon. Mange avec appétit, d'accord, mais pas davantage. Ta vie est en danger.
GOULU. - Quelque chose me dit que je devrais me modérer...
LE DIABLE. - Regarde, Goulu, toutes ces bonnes choses. Tu ne vas pas les laisser perdre, non ? Pense aux petits Chinois, aux petits Éthiopiens... Ce serait du gaspillage !
GOULU. - Mais, d'un autre côté, quelque chose me dit aussi que je ne dois t'len laisser perdre...
L’ANGE. - Modère tes appétits gloutons !
LE DIABLE. - Allez, remplis-toi le bedon !
L’ANGE. - Tu es déjà gras comme un lard !
LE DIABLE. - Quand tu seras mort, ce sera trop tard !
GOULU. - Oh, et puis zut ! Profitons-en ! Quand je serai mort, ce sera trop tard ! Gnaf:gnaf gnaf gnaf... (Il dévore.)
L’ANGE. - Hélas ! Il ne nous entend plus !
LE DIABLE. - Chouette, alors !
L’ANGE. - Il a déjà torché sa première assiette...
LE DIABLE. - Ma parole, on pourrait se regarder dedans !
L’ANGE. - Si seulement il pouvait ne pas se resservir
LE DIABLE. - Mais j’espère bien que si ! Ressers-toi donc, fainéant !
L’ANGE. - Hélas ! Il en reprend !
LE DIABLE. - Bravo, Goulu, encore ! Et maintenant, un grand coup de vin !
L’ANGE. - Non, non, surtout, pas de vin !
LE DIABLE. - Si, si ! Vide la bouteille !
L’ANGE. - Catastrophe ! Il le fait !
LE DIABLE. - Le fromage, à présent ! Le dessert ! Encore !
L’ANGE (pleurant). - Pauvre Goulu ! Il est en train de se tuer ! En plein péché de gourmandise !
LE DIABLE (à l'Ange). - Vraiment, vous pensez ce que vous dites ?
L’ANGE. - Je n'en suis que trop certain !
LE DIABLE. - Merci pour cette bonne parole ! Il est temps de sortir ma petite bouteille ! (Il se fouille.) - Zut ! Ma petite bouteille ! je l'ai oubliée ! Il faut que je retourne en Enfer !
L’ANGE. - Eh bien, c'est cela, cher collègue ! Retournez en Enfer et n'en revenez jamais !
LE DIABLE. - Toi, la volaille, je ne te demande pas l'heure qu'il est ! Toi, Goulu, continue, je reviens dans cinq minutes (Il sort.)

Scène III : GOULU, L'ANGE
L’ANGE. - Goulu ! Si seulement je pouvais profiter... Écoute-moi, Goulu ! Arrête un peu ! Ecoute ! ... Rien à faire ! Oh ! je le connais bien ! Une fois qu'il est parti comme ça... Non ! pas de vin ! Il recommence ! Et voilà qu'il reprend du fromage, à présent ! Si seulement il pouvait oublier le gâteau... Ayayiie ! Il en prend ! Il en reprend ! La moitié ! Les trois quarts ! Tout ! Et là-dessus il reboit... Mais comment fait- il donc pour ne pas éclater ? Ah ! Enfin ! Il se lève ! Mais dans quel état !
GOULU (Il se lève et titube.) - Eh mais, qu'est-ce que j'ai donc ?
L’ANGE. - Ce que tu as, mon pauvre Goulu, tu le demandes ? Viens, appuietoi sur moi... Par ici... Couche-toi...
GOULU. - C'est toi, mon bon ange ?
L’ANGE. - Tiens donc ! Tu me reconnais, maintenant ?
GOULU. - Où étais-tu, que je ne te voyais pas.
L’ANGE. - je ne t'ai jamais quitté.
GOULU. - Mais je ne te voyais pas, je ne t'entendais pas...
L’ANGE. - C'est que tu n'en avais pas envie.
GOULU (se couchant). - J'ai mal, si tu savais…
L’ANGE (Il l'aide à se coucher.) - je sais.
GOULU. - Qu'est- ce qui m'arrive donc ?
L’ANGE. - Tu as trop mangé, trop bu...
GOULU. - J'ai mal au cœur, j'étouffe, je transpire, je me sens faible... Qu'estce que cela signifie ?
L’ANGE. - Cela signifie que tu vas mourir.
GOULU. - je vais mourir ? Oh non !
L’ANGE. - Eh si ! Tu vas mourir !
GOULU. - Alors tu vas m'emmener au ciel ?
L’ANGE. - Au ciel ? Tu n'es pas fou, le diable va t'emporter, oui !
GOULU. - Le diable ? Mais pourquoi ?
L’ANGE. - Parce que tu meurs de gourmandise. C'est un péché mortel !
GOULU. - Non, non, je ne veux pas ! Nlon ange, mon petit ange chéri ! Ne me laisse pas tomber ! je ne recommen cerai plus jamais !
L’ANGE. - Oh ça, tu ne recommenceras plus ! Même si tu voulais !
GOULU. - Non, ce n'est pas ça que je voulais dire ! je t'ai fait de la peine, je le regrette... je me repens, voilà !
L’ANGE. - C’est bien vrai, ce gros mensonge ?
GOULU. - Oui, oui, c'est vrai ! je t'aime ! Tu es mon pote, mon ami, je n'ai que toi au monde... Ne laisse pas l'autre m- emporter !
L’ANGE (attendri). - Bon, bon, ça va, si c'est comme ça... je vais tout de même essayer... (Il se fouille.) - Zut !
GOULU. - Quoi donc ?
L’ANGE. - J'ai oublié ma petite bouteille, moi aussi... Il faut que je retourne au Paradis pour la chercher !
GOULU. - Ne me laisse pas seul ! J'ai peur ! Le diable va venir !
L’ANGE. - C'est pourtant vrai qu'il va venir... J'ai une idée !
GOULU. - Quelle idée ?
L’ANGE. - Couche- toi à l'envers !
GOULU. - Comment ça, à l'envers ?
L’ANGE. - La tête sous les couvertures. Oui, comme ça, plus profond,
GOULU. je ne vois plus clair ! J'étouffe
L’ANGE. - Au point où tu en es, ça n'a plus d'importance ! Maintenant, mets-toi de côté... ton derrière sur l'oreiller... et replie tes deux jambes vers le mur !
GOULU. - je vais rester longtemps comme ça ?
L’ANGE. - jusqu'à ce que je revienne ! Ne bouge plus, surtout !
GOULU. - Et si le diable revient ?
L’ANGE. - Alors, bouge encore moins ! Et attends-moi !
GOULU. - Fais vite, le t'en supplie !
L’ANGE. - Mais oui, mais oui ! (Il sort.)

Scène IV : GOULU, couché, LE DIABLE
LE DIABLE, rentrant. - Ça y est, j'ai ma petite bouteille... Tiens donc ! Il est parti ? Où a- t- il pu passer ? Et l'ange aussi a disparu ? Qu'est- ce que cela signifie ? ... Voyons : il n'est pas sous la table, ni par là, ni par là... Ah ! il est dans son lit ! Chouette, je ne suis pas en retard, il est encore chaud... Allons, Goulu, viens avec moi, nous allons faire un beau petit voyage... Diable, comme il a changé ! je le reconnais à peine !Sa tête s'est enflée, enflée... On ne lui voit plus les yeux... ni le nez... ni les oreilles... seulement deux grosses joues, et la bouche au milieu... Mais qu'est- ce qu'elle a donc, sa bouche ? Elle n'est plus fendue en travers, comme avant, mais en loiig ! Oh ! comme c'est curieux' Alors, c'est ça, l'indigestion ? Eh bien, ce n'est pas beau ! Enfin, moi, ça m'est bien égal... Goulu ! Eh bien, Goulu ? Allons, ne fais pas la mauvaise tête, ne te fais pas prier... Souffle seulement dans ma petite bouteille... Un petit soupir, un seul, une petite âme bien fraîche et toute chaude pour la gorge de M. Satan... Ne te retiens pas, c'est inutile, tu es à moi, je t'ai gagné. Souffle, mais souffle donc ! (Énorme bruit de pet.) - Ça y est ! Nous y sommes ! Rebouchons vite la petite bouteille ! C'est le père Satan qui va être content ! (il sort.)

Scène V - SATAN (dans son fauteuil) puis LE DIABLE
SATAN. - Teuheu ! Teuheu ! J'ai de plus en plus mal à la gorge... Mais que fait donc ce diablotin de malheur ? Où est- il donc allé traîner ? Ma parole, s'il ne m'apporte pas l'âme de Goulu dans cinq minutes, je le... Ah ! Tout de même !
LE DIABLE. - Voilà, patron, je l'ai !
SATAN. - Enfin ! Donne- moi ça ! Dis donc, tu n'es pas fou d'avoir serré le bouchon comme ça ? je n'arrive plus à le dévisser...
LE DIABLE. - C'est que je ne voulais pas qu'il se sauve... Laissez- moi faire, je vais l'ouvrir...
SATAN. - Non ! Surtout pas ! Maladroit comme tu l'es, tu le laisserais partir ! ... Han ! Ah ! Ça y est ! Ça vient !
LE DIABLE. - Vous y arrivez, patron ?
SATAN. - Oui, Oui, tout doucement... L'essentiel, dans un cas comme le mien, c'est de bien aspirer toute l'âme d'un seul coup, par la bouche, pour purifier l'arrière- gorge, les amygdales, la trachée, les bronches... Attention : une, deux, trois ! (Il aspire de toutes ses forces, puis s'étrangle et se met à tousser.) Ah ! Heu ! Qu'est- ce qui m'arrive ? Teuheu ! Teuheu 1
LE DIABLE. - Qu'est- ce qui se passe, patron ?
SATAN. - Ah ! Le cochon ! Le dégueulasse ! Qu'est- ce que tu m'as rapporté là ?
LE DIABLE. - Eh bien, je vous ai rapporté le dernier soupir de Goulu, son dernier souffle...
SATAN. - Son dernier pet, tu veux dire !
LE DIABLE. - Mais non, patron, je vous assure ! Il a rendu son âme...
SATAN. - Il a pété, oui ! Et toi, comme un imbécile... Enfin, quoi, tu n'as rien remarqué ?
LE DIABLE (illuminé). - Ah ! c'est donc ça ! je me disais aussi qu'il avait une drôle de tête !
SATAN. - C'était son derrière, crétin ! Allez, va me rincer cette bouteille à grande eau et retourne chez lui en vitesse... S'il n'est pas encore mort, avec un peu de chance...
VOIX DE GOULU ET DE L'ANGE (invisibles). - Trop tard ! Trop tard !
SATAN. - Hein ? Quoi ?
LES VOIX (chantonnant).
Trop tard, Monsieur du Pétard !
Trop con, Monsieur le Démon !
(Rires.)
SATAN (furieux). - Qu'est- ce que c'est ?
LES VOIX (même jeu).
Goulu est au Paradis
Où l'on chante et où l'on rit !
Le diable est bien attrapé :
N'a qu'un pet pour se soigner !
(Rires.)
SATAN (hors de lui, montrant le poing au ciel). - Ah ! Oui ! Ah ! C'est drôle Ah ! Vous pouvez rire !
LE DIABLE. - Quant à moi, je préfère m'en aller. je n'ai pas envie de me retrouver dans la grande chaudière ! (Il sort sur la pointe des pieds.)

 

 

Le Marchand de fessées

Première partie
Au fond, une grande cage, contenant trois petites fessées : ce sont trois petites filles avec des aigrettes d'oiseaux et de gros, très gros gants, qui leur font des mains comme des battoirs. Au premier plan, le marchand de fessées : c'est un gros monsieur avec un chapeau haut-de-forme. Il s'adresse au public.


LE MARCHAND. - Bonjour, mes petits enfants. Vous me reconnaissez ? Je suis le marchand de fessées. C'est moi qui vends à vos parents toutes les fessées dont ils ont besoin pour votre éducation... Vous savez ce que c'est qu'une fessée, au moins ?... Comment ! Vous le savez ? Vous osez le savoir ? Eh bien, je ne vous félicite pas !... Enfin, comme vous voyez, je suis un monsieur très utile, très bon, très gentil... Non, je ne suis pas gentil !... Et les fessées, elles ne sont pas gentilles ? Mais si, elles sont gentilles ! Tenez, j'en ai justement trois, derrière moi, dans cette cage. Est-ce que ce n'est pas mignon ? (Aux fessées.) - Alors, mes toutes belles, vous avez bien dormi ?
LES FESSÉES. - OUi ! OUi ! OUi !
LE MARCHAND. - VOUS avez bien bu, bien mangé ?
LES FESSÉES. - OUi ! OUi ! OUi !
LE MARCHAND. - VOUS êtes heureuses, alors ?
LES FESSÉES. - Non ! Non ! Non !
LE MARCHAND. - VOUS n'êtes pas heureuses ? Qu'est-ce qui vous manque !
LES FESSEES. - TutU ! Petit tutu !
LE MARCHAND. - Eh oui, je sais bien... Allons, ne pleurez pas ! D'ici très peu de temps, je vous promets que vous aurez chacune un petit derrière ! (Au public.)- Les pauvres ! Je leur dis ça pour leur faire plaisir... Mais en réalité, dans ce pays pourri, les affaires vont de plus en plus mal ! Les enfants sont sages, toujours sages, désastreusement Sages... Quoi de plus triste qu'un enfant sage !... Les parents sont contents, souriants, jamais en colère, c'est à désespérer... Résultat, c'est la crise, c'est la ruine du commerce, mes petites fessées deviennent toutes pâles, toutes maigres, neurasthéniques... Si ça continue, elles vont mourir, et moi je n'aurai plus qu'à vendre la boutique... Dites-moi, vous ne voulez pas qu'elles meurent, mes petites fessées ? Alors, un bon mouvement ! Venez donc leur offrir votre petit derrière !... Non ? Vraiment ? Trois volontaires, pas plus, pour aujourd'hui ça suffira... Non ! Non ! Personne ! Quelle misère !... Mais qu'est-ce que je vois ? Une petite fille qui vient par ici ? Chut ! Ne lui dites rien, surtout ! Bonjour, petite fille !
ROSE (entrant). - Bonjour, monsieur !
LE MARCHAND. Comment t'appelles-tu !
ROSE. - Je m'appelle Rose !
LE MARCHAND. - C'eSt Un bien joli nom ! Et moi, tu sais qui je suis ?
ROSE. - OUi. VOUS êteS le marchand de fessées !
LE MARCHAND. - Zut ! Elle est au courant ! Mais oui, ma petite Rose, je suis le marchand de fessées. Tu ne veux pas une petite fessée !
ROSE. - Non, je n en veux pas !
LE MARCHAND. - Pourquoi ?
ROSE. - Parce que ça fait mal au derrière !
LE MARCHAND. - Mais non, ça ne fait pas mal au derrière. Quelle idée !
ROSE. - Si, ça fait mal. Très mal.
LE MARCHAND. - Qui a pu te raconter des bêtises pareilles ! Regarde plutôt comme elles sont jolies, mes petites fessées !
LES FESSEES (Piaillant). - Tutu ! Petit tutu ! Panpan !
LE MARCHAND (aux fessées). - Chut ! Taisez-vous ! (À Rose.)- Tu vois comme elles sont gentilles ! Elles t'aiment déjà tout plein !
ROSE. - Mais moi je ne les aime pas. Elles sont vilaines. Je les déteste !
LE MARCHAND, - Mais non, tu ne les détestes pas. Pourquoi ?
LES FESSÉES (fébriles). - Panpan tutu ! Tutu panpan ! Oui ! Oui !
ROSE. - Au revoir, monsieur ! (Elle sort.)
LE MARCHAND. - Mais non ! 0ù vas-tu donc ! Reste encore un petit peu ! Zut ! c'est raté ! Je m'y suis mal pris ! La prochaine fois, je devrai plutôt... Mais qu'est-ce que je vois ! Un petit garçon ! Ça tombe bien, j'ai une idée ! Bonjour, petit garçon !
JULES (entrant). - Bonjour, monsieur.
LE MARCHAND. - COmment t'appelles-tu ?
JULES. - Je m'appelle Jules.
LE MARCHAND. - Tu t'appelles Jules ? À la bonne heure ! Et moi !
JULES. - Vous, vous êtes le marchand de fessées.
LE MARCHAND. - Crotte ! Lui aussi ! Ne parlons pas de fessées !
LES FESSÉES. - TUtU ! Petit tutu ! Panpan !
LE MARCHAND (aux fessées). - Vous, fermez-la. Compris ! Ce n'est pas le moment de vous faire remarquer ! (À Jules.)- Approche ici, mon petit Jules. Tu as bien cinq minutes ?
JULES. - Oui, mais pas plus. Ma mère m'attend.
LE MARCHAND. - Très bien ! J'ai justement une commission pour elle. Tu vas donc trouver ta maman et tu lui diras de ma part exactement ceci : (Il lui parle à l'oreille.) - Tu as compris ?
JULES (épanoui). - Oh ! les drôles de mots ! Ils sont marrants ! Qu'est-ce que ça veut dire ?
LE MARCHAND. - Ne t'en fais pas pour ça, ta mère comprendra. Tu n'oublieras pas, au moins ?
JULES. - Oh ! Pour ça non, je n'oublierai pas ! Pas de danger que j'oublie ! Au revoir, monsieur ! (Il sort.)
LE MARCHAND. - Au revoir ! (Il se frotte les mains.)- Oh ! comme je suis intelligent ! Je lui ai dit tout un tas de gros mots ! À présent ce petit imbécile va les répéter à sa mère, sa mère sera furieuse et viendra aussitôt m'acheter une bonne fessée, peut-être deux ou trois, pour le punir... Comme ça je fais une bonne action, puisque mes petites fessées seront enfin heureuses, et je gagnerai de l'argent... (Un temps, il regarde sa montre.)- Eh bien, qu'est-ce qu'elle fiche, en ce moment, la mère de Jules ? Elle devrait être là... Elle est peut-être sourde ? Ce ne serait pas de chance... Ah ! Mais tiens ! Voilà Jules ! Alors, Jules ?
JULES. - Bonjour, monsieur !
LE MARCHAND. - Tu n'as pas fait ma commission à ta mère ?
JULES. - Si.
LE MARCHAND. - Eh bien ? Qu'est-ce qu'elle a dit !
JULES. - Elle n'a pas compris non plus. Elle va venir tout à l'heure pour vous demander des explications. Au revoir, monsieur ! (II sort.)
LE MARCHAND. - Zut ! Flûte ! Encore raté ! Mais qu'est-ce que j'ai donc fait pour habiter ce pays de crotte ! Non seulement les enfants ne connaissent pas les gros mots, mais les parents non plus ! Il faut que je trouve autre chose... Mais qu'est-ce que je vois ? Un grand garçon, cette fois ? Ça me donne une idée ! Ho ! Mon gars ! Viens ici une minute ! Comment t'appelles-tu ?
FARID (entrant). -Je m'appelle Farid, monsieur.
LE MARCHAND. - Viens par ici, Farid, je veux te dire un mot.
LES FESSÉES (sautillant). - Tutu ! Tutu ! Tutu !
LE MARCHAND (aux fessées). - Voulez-vous bien vous taire ? Vous allez faire tout rater !
FARTD. - Qu'est-ce qu'ils disent, vos oiseaux ?
LE MARCHAND. - Rien, rien ! Écoute un peu, Farid.
FARID. - Je vous écoute, monsieur.
LE MARCHAND. - Ça ne t'est jamais arrivé, par exemple, d'avoir envie de jouer avec le feu, dans la cuisine de tes parents ?
FARID. - Oh ! si, bien sûr !
LE MARCHAND. - Et tu l'as fait !
FARID. - Jamais !
LE MARCHAND. - Et pourquoi donc ?
FARID. - J'ai demandé la permission... et ma mère m'a dit non !
LE MARCHAND. - TU n>es pas un peu fou ? Demander la permission, à ton âge ! Un grand garçon comme toi~ Tu sais pourtant bien que les parents disent toujours non, que c'est dangereux, que tu es trop jeune, qu'on verra ça plus tard... Pour te contrarier, bien sûr, pour t'empêcher de faire ce que tu veux...
FARID (réfléchissant). - II y a du vrai dans ce que vous dites...
LE MARCHAND. - Alors, si j'étais toi, tu ne sais pas ce que je ferais ?
FARID. - Non. Qu'est-ce que vous feriez !
LE MARCHAND. -Je ferais tout ce qui me passerait par la tête, sans demander la permission a personne !
FARID. - VOUS croyez que je peux... !
LE MARCHAND. - Oh, moi, je te dis ça comme ça ! Pour te rendre service ! Tu feras ce que tu voudras ! Bien sûr, si tu te dégonfles...
FARID (offensé). - Comment ça, je me dégonfle ! Vous allez voir si je me dégonfle ! (Il sort.)
LE MARCHAND. - Ça y est ! Ça a marché !
LES FESSÉES. - TU~U ! TUtU ! TUtU !
LE MARCHAND. - Patience, mes jolies ! Cette fois, c'est dans la poche ! (Une explosion au loin, lueur rouge, sirène des pompiers.) - Bravo ! J'ai réussi ! Pin-pon... Vous entendez ! À présent les parents de Farid vont venir m'acheter... Combien de fessées ! Cinq ? Dix ? Est-ce que je vais en manquer ! Je ferais peut-être bien d'en commander de nouvelles... (Un temps, il regarde sa montre.)- Eh bien, qu'est-ce qu'ils attendent, les parents de Farid ? Tiens, mais voilà Farid ! Eh bien, bonjour, Farid !
FARID (entrant). - Ah ! c'est vous ! Je vous retiens avec vos bons conseils !
LE MARCHAND. - Eh bien, qu'est-ce qui se passe ?
FARID. - J'ai mis le feu à la maison !
LE MARCHAND. - Bon !
FARID. - Les pompiers sont venus...
LE MARCHAND. - Bien !
FARID. - La voisine a dit à mes parents que c'était de ma faute...
LE MARCHAND. - Parfait !
FARID. - Alors ma mère m'a donné une paire de claques !
LE MARCHAND (révolté). - Une paire de claques ? Elle a osé ! La malheureuse ! Mais elle pouvait te rendre sourd !
FARID. - Et puis ce n'est pas tout ! Mon père m'a fichu des coups de pied au derrière !
LE MARCHAND. - Des coups de pied au derrière ! Mais c'est inadmissible ! Il n'y a rien de plus dangereux qu'un coup de pied au derrière ! Il pouvait t'estropier pour le restant de ta vie !
FARID. - Enfin voilà ! Maintenant, je n'ai plus confiance en vous !
LE MARCHAND. - Allons, allons, ce n'est qu'un coup de malchance. Tiens ! j'ai une autre idée ! Oh ! Qu'elles vont être heureuses !
FARID. - Qui ?
LE MARCHAND. - Mes petites fessées...
FARID. - Pardon !
LE MARCHAND. - Mais non, qu'est-ce que je raconte ? Les petites filles, les petits garçons, bien sûr... Tu n'as pas un tambour ?
FARID. - Si. J'ai un petit tambour.
LE MARCHAND. - Eh bien tu vas le prendre et parcourir toute la ville en faisant une annonce... Tu seras payé, bien sûr !
FARID. - Avec la permission de mes parents, cette fois-ci ?
LE MARCHAND. - Si tu veux, pourquoi pas ? Tu vas donc parcourir toute la ville en annonçant dans chaque rue ce que je vais te dire. Viens, je vais t'expliquer... (Il sort avec Farid. Au public.) - Cette fois, ça doit marcher !
LES FESSÉES,seules, sautant. - Tutu ! Petit tutu ! Panpan !

Deuxième partie
FARID. (Il entre avec son tambour et se campe au milieu de la scène, devant les spectateurs. Après un roulement de baguettes, il fait à haute voix l'annonce suivante.)- Avis aux citoyens de la commune ! Dimanche prochain, de 14 heures à 19 heures, heure 1égale, grande fête enfantine dans le jardin du Marchand de Fessées ! Entrée gratuite pour les enfants, entrée interdite aux parents ! Au programme : buffet gratuit, boissons gratuites, jeux divers et gratuits, grand spectacle gratuit de fessées savantes, fessées clowns, acrobates, fessées chanteuses, fessées danseuses, et pour finir, au coucher du soleil, le Grand Bouquet final ! (Il sort.)
LES FESSÉES (dans leur cage, trépignant). - Tutu panpan ! Oui ! Oui ! Tutu panpan !
(Ici peut se placer un ballet de FESSÉES, dans la mesure où les moyens matériels de la troupe le permettront.)

Troisième partie
Les FESSÉES sont toujours au fond de la scène, dans leur cage. Entre LE MARCHAND, suivi de ROSE, de JULES et de FARID.
LE MARCHAND. - Alors, vous avez bien mangé, bien bu !
LES ENFANTS. - OUi, monsieur !
LE MARCHAND. - Vous vous êtes bien amusés ?
LES ENFANTS. - Oh ! oui !
LE MARCHAND. - Et le spectacle ? Il vous a plu ?
LES ENFANTS. - Beaucoup !
LE MARCHAND. - C'est bien ! Voici déjà le soir qui tombe... C'est l'heure du Grand Bouquet final !
LES ENFANTS. - Qu'est-ce que c'est que ça, le Grand Bouquet final ?
LE MARCHAND. - Vous allez voir. Moi, je vais partir et me cacher dans le fond du jardin. Vous, pendant ce temps-là, vous allez compter jusqu'à dix, pas trop vite... À dix, vous ouvrirez en grand les portes de la cage, et alors...
LES ENFANTS. - Et alors !
LE MARCHAND. - Alors, je ne vous dis rien ! Ce sera le Grand Bouquet final !
LES ENFANTS (comptant en chœur). Un, deux, trois...
LE MARCHAND. - Eh, doucement, pas si vite ! (Il traverse la scène et va se coucher à plat ventre du côté opposé.)
LES ENFANTS. - Quatre, cinq, sept, neuf, dix ! (Ils ouvrent la cage.)
LES FESSÉES (sortant). - Oui, oui ! Merci ! Petits tutus ! Panpan ! Clic-clac ! (Elles tombent sur les petits derrières.)
LES ENFANTS. - Aïe ! Ouille ! Maman ! Houla ! Ouin ! Ouin !
LE MARCHAND (toujours à plat ventre). - Ça y est ! Ça a marché ! Ah que c'est bon ! Ah que c'est amusant ! Les petits imbéciles, les petits crétins, les petits idiots ! Ah que c'est drôle ! Houhou ! Haha ! Hihihihi ! Houhouhouhouhouhouhouhou !
(Brusque silence : les fessées cessent de battre et dressent l'oreille. Les enfants sortent en courant.)
LES FESSÉES. - Hein ! Quoi ? Quoi ? (Elles cherchent de tous côtés.)
LE MARCHAND (riant toujours). Houhou ! Houhouhouhou ! Hihi !
1re FESSÉE. - Oh ! les filles !
LES DEUX AUTRES. - Quoi ? Quoi ?
1re FESSÉE. - Voyez-vous ce que je vois ?
LES DEUX AUTRES. - Où ça ? Où ça ?
1re FESSÉE (désignant le marchand). Là-bas !
LES DEUX AUTRES. - Oh ! Formidable !
1re FESSÉE. - Cucu !
2e FESSÉE. - Gros cucu !
3e FESSÉE. - Énorme cucu !
1re FESSÉE. - Alors, panpan !
2e FESSÉE. - Oui, Oui, panpan !
3e FESSÉE. - Énorme panpan !
1re FESSÉE. - On y va ?
2e FESSÉE. - On y va !
3e FESSÉE. - On y va !
1re FESSEE. - A la une !
2e FESSÉE. - A la deux !
3e FESSÉE. - A la trois !
TOUTES LES TROIS. - Hourrah ! (Elles foncent sur le marchand.)
LE MARCHAND (Se relevant). - Hé là, qu'est-ce que vous faites ! Mais pas sur moi, voyons ! Moi, je suis votre marchand, votre ami, votre père ! Reconnaissez la main qui vous a nourries !
LES FESSÉES. - Non, non ! Cucu ! Panpan cucu !
LE MARCHAND. - Au secours ! (Il s'enfuit en coulisse, poursuivi par les fessées. La scène reste vide, cependant qu'on entend les échos d'une fessée magistrale.)
VOIX DU MARCHAND. - Non, non ! Pitié ! Arrêtez ! Lâchez-moi !
LES ENFANTS. (Ils entrent tous les trois, quand les bruits se sont calmés, et chantonnent ensemble le couplet suivant.)
Pauvre marchand de fessées !
A l'hosto, il est resté
Couché sur le ventre un an,
Couché sur le dos trois ans.
C'est tout juste s'il a pu,
Au bout de cinq ans et plus,
S'asseoir enfin sur son cul !
A présent, s'il peut marcher,
C'est avec difficulté,
Il a besoin d'un bâton
Et gémit sur tous les tons !
LE MARCHAND. (Il entre en boitillant, appuyé sur une canne, et gémit à chaque pas.)- Hou ! Aïe ! Ah ! Ah !
LES ENFANTS. - Bonjour, monsieur le marchand de fessées !
LE MARCHAND. - Ah non ! Pas ce mot-là ! Jamais ! Je ne veux plus l'entendre !
ROSE. - Dites, monsieur, je ne suis pas sage. Qu'est-ce qu'il faut faire, à votre avis ?
JULES. - Et moi, je dis des gros mots !
FARID. - Et moi je joue tout le temps avec les allumettes !
LE MARCHAND. - Ça ne fait rien, c'est sans importance !
ROSE. - Vous ne croyez pas qu'on aurait besoin...
LE MARCHAND. - Non, non ! Pas ça !
JULES. - ... d'une bonne petite fessée'
LE MARCHAND. - Non ! Surtout pas ! Jamais ! Rien que d'entendre ce mot, ça me fait mal partout !
FARID. - Mais si, voyons, une gentille petite fessée...
LE MARCHAND. - Non, pour l'amour du ciel, parlez-moi d'autre chose ! Aïe ! Ouille ! (Il s'enfuit en boitant.)
LES ENFANTS (l'accompagnent en chantant). - Fessée ! Fessée ! Fessée !

haut de page